Expressionnisme : émotions et états d’âme de l’homme moderne

Expressionnisme-Oscar-kokoschka-Pieta-Affiche-1908-vienne

Expressionnisme Oscar kokoschka Pieta Affiche 1908 vienne

Oskar Kokoschka, Pietà (Affiche pour le Théâtre d'été) 1908, collection Léopold – Vienne

 

 

Le peintre Norvégien Edvard Munch reçut une lettre de l’importante exposition du Sonderbund à Cologne. Il fut choisi de son vivant, avec Van Gogh à titre posthume, comme invité d’honneur de l’exposition 1912 consacrée aux expressionnistes. Il y répondit positivement.

 

A son arrivée à Cologne, il nota que le terme expressionnisme est utilisé pour désigner les récentes productions de la peinture allemande. Les organisateurs comme les critiques soulignaient l'affinité de l’expressionnisme avec les peintures de Van Gogh.

Cette exposition célébra Edvard Munch avec respect comme un grand peintre expressionniste.
Après avoir fait le tour de l’exposition, il fut stupéfait et écrivit à un ami :
"Ici, c’est une collection de peintures les plus sauvages d'Europe, il me semble que les fondations de la cathédrale de Cologne tremblent.

 

Expressionnisme en quelques mots

Si l’impressionnisme admet qu’une œuvre ne copie pas la nature, mais reflète les impressions et les émotions, l’expressionnisme cherche un autre chemin, en suggérant qu’une œuvre d’art est un rejet de toutes les contraintes ; elle est irrationnelle et incarne un rapport libre aux couleurs et aux formes.
L’expressionnisme est un mouvement conscient de soi et des autres, un individualisme dans le collectif.

 

 

Expressionnisme : une réaction contre l’impressionnisme

L’expressionnisme est un art qui donne forme à l’expérience vécue qui se trouve au plus profond de soi. Les nuances de style n’ont pas d’importance, tant que toute imitation de la nature est rejetée.
L’œuvre ne prend plus en considération la réalité extérieure, mais préconise une autre réalité, à savoir, celle de l’artiste.
L’expressionnisme a donc pris de l’ampleur en tant que réaction anti naturaliste.
La violence d’Oskar Kokoschka ou d’Egon Schiele, est une subjectivité, une extériorisation expressive, ou une défense de soi.

 

Expressionnisme Egon Schiele la mere morte1910



Egon Schiele, la mère morte, 1910, crayon sur bois, Léopold Collection, Vienne.

Wassily Kandinsky peint des tableaux dont l’objet est de laisser libre cours à l’imagination à travers les couleurs et les formes, pour exprimer ses émotions comme un compositeur.

 

Expressionnisme Amazon 1918 Wassily Kandinsky

 


Wassily Kandinsky, Amazon, 1918. Peinture sur verre, musée de St Petersburg.

L’expressionnisme a signifié différentes choses à différents moments. Dans le sens où nous utilisons le terme aujourd’hui, on parle d’expressionnisme allemand, ce vaste mouvement culturel qui a vu le jour en Allemagne et en Autriche au début du vingtième siècle. C’est un courant culturel, qui englobe l’art, la littérature, et la musique. Les écrivains expressionnistes comme Riegl et Worringer, discutent comment associer le subjectif, le spirituel à l’empathie.

Expressionnisme Emil nolde le christ et les enfants 1910

 

Emil Nolde, le christ et les enfants, 1910, Museum of Modern Art, New York.

L’expressionnisme est complexe, englobe la libération du corps autant que l’exposition de la psyché. Dans ses rangs hétéroclites, on peut trouver de l’apathie politique, voire du chauvinisme, ainsi que de l’engagement révolutionnaire, des discours enthousiastes et des productions déprimées, des couleurs vives et des plages de noirceur.

 

Expressionnisme Edvard Munch, midi dans la rue Karl Johan 1892. musee Bergen


Edvard Munch, midi dans la rue Karl Johan, 1892. Bergen Art Museum. 

Sources culturelles de l’expressionnisme

L’essence de l’expressionnisme est de donner une forme visible au sentiment intérieur, il s’ensuit que styles et techniques individuels utilisés pour cette forme visible varient beaucoup.
Les racines de l’expressionnisme remontent loin dans l’histoire et s’étendent sur de vastes zones géographiques. Deux de ses sources les plus importantes ne sont ni modernes ni Européennes : l’art du Moyen Âge et l’art des peuples tribaux dits » primitifs ».
Une troisième source : la philosophie de Friedrich Nietzsche.


L’expressionnisme n’est pas un « style » artistique, mais un courant culturel qui a mis en évidence les qualités expressionnistes de l’homme, non pas dans des moyens novateurs de décrire le monde physique, mais dans la communication d’une perception sensible et parfois névrotique comme dans l’œuvre de Van Gogh et Munch.
Les expressionnistes sapent le lien conventionnel entre la couleur et la poly¬chromie naturelle de l’objet. Coupée de sa référence à la réalité, la couleur devient expressive, sans importance de lumière, ni de contrastes. Les tona¬lités sont criardes, dans des teintes lumineuses.

 

L’expressionnisme s’est largement répandu dans les arts en Allemagne et en Autriche ; peinture, sculpture, puis littérature, théâtre et danse. Si l’impact de l’expressionnisme sur les arts visuels a eu le plus de succès, son impact sur la musique fut radical, impliquant des éléments comme la dissonance et l’atonalité dans les œuvres de compositeurs (surtout à Vienne) comme Gustav Mahler et Arnold Schoenberg. L’expressionnisme s’est infiltré dans l’architecture, le cinéma.


De nombreux artistes classés aujourd’hui comme expressionnistes ont eux-mêmes rejeté cette étiquette. Étant donné l’esprit anti académique et individualiste féroce qui caractérisent l’expressionnisme, c’est n’est pas surprenant.
L’expressionnisme n’est pas une entité cohérente. Contrairement aux petits groupes de peintres « Fauves et cubistes » en France, les expressionnistes furent nombreux dans l’histoire culturelle allemande, faisant partie d’une « génération expressionniste ».

L’expressionnisme a été une période d’aventure intellectuelle, d’idéalisme passionné et de désirs profonds pour un renouveau spirituel. Certains artistes louaient l’engagement politique et la lutte pour des réformes sociales, d’autres exprimaient des aspirations utopiques, certains formulaient un immense désespoir, désillusion et névrose.
Dans ses œuvres les plus marquantes ; l’expressionnisme reflète le corps et la nature, les émotions et les états d’âme, la psychologie, l’être humain dans les métropoles, et la violence des guerres. On trouve dans certains tableaux une bonne dose de nombrilisme sentimental.


L’ère de l’expressionnisme allemand s’est éteinte avec la dictature nazie en 1933 qui lutta contre toute expression individuelle, par la guerre.
Les conflits et les traumatismes de cette période sont inséparables des formes qu’a prises l’expressionnisme et, finalement, de sa disparition.

Après la deuxième Guerre mondiale, l’expressionnisme abstrait apparait à New York (connue sous le nom de New York School) et a duré jusqu’à la fin des années 50. En s’éloignant de la représentation contemporaine du monde, l’expressionnisme abstrait a été une réaction aux horreurs de la guerre. Plusieurs de ses artistes (p. ex., Jackson Pollack), associaient la crainte d’un cataclysme nucléaire, à la peur de l’inconnu vécue par les peuples préhistoriques et amérindiens. Ce mouvement a engendré des catégories allant jusqu’au mouvement du pop art dans les années 60.

 

Expressionnisme Paul Klee Tale a la Hoffmann 1921 NY


Paul Klee, tale à la Hoffmann, 1921. peinture à l’eau sur papier, avec crayon, Metropolitan Museum of Art, NY

 

L’expressionnisme et la France

Loin des Anglo-Saxons, le mot « Expressionnisme » en France demeure peu utilisé. Selon certaines références françaises, ce terme n’existe pas.
En France, au début du 20e siècle, on parle d’anti-impressionniste comme pour Gauguin, Cézanne, Matisse et Van Gogh, on préfère parfois utiliser des termes comme post impressionnisme pour décrire l’art de la première moitié du 20e siècle, ou décrire séparément le fauvisme, ou le cubisme sans les intégrer dans d’autres courants. Pour d’autres, le terme Art Nouveau, un terme générique couvre l’ensemble de ces mouvements sans distinction.
Si cette approche permet d’éviter la confusion d’un terme imprécis, elle n’arrive pas à dissimuler un mouvement culturel européen important.


Les critiques allemandes à l’époque soulignent que les expressionnistes ont hérité leurs techniques de Cézanne, Van Gogh et Matisse, dans la peinture et dans la perception.


Cette distinction lie les peintres français de l’Art nouveau aux artistes expressionnistes. Tous ceux qui ont réagi contre l’impressionnisme ont été étiquetés comme expressionnistes. Dans un livre écrit en 1914, l’écrivain autrichien Hermann Bahr cite parmi les expressionnistes : Matisse, Braque, Picasso, les fauvistes, les membres des groupes allemands Die Brucke et le Viennois Oskar Kokoschka, et Egon Schiele.
À l’exception de quelques noms, cette image de l’expressionnisme reste valable et répandue en Allemagne et dans l’Europe du nord.

 

 

Références :
Ashley Bassie: Expressionism , Parkstone Press International, New York, 2006
Lionel Richard: The Concise Encyclopedia of expressionism, Chartwell books Inc, 1978

 

 

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Max Ernst, le tableau Femme oiseau

max-ernest-femme-oiseau

max ernest femme oiseau

 

 

Max Ernst (1891-1976) était un artiste d'avant-garde, allemand, prolifique. Max Ernst était un provocateur, un artiste innovant qui a exploité son inconscient pour créer des images oniriques qui se moquaient des conventions sociales.

Soldat de la Première Guerre mondiale, Ernst est sorti profondément traumatisé et critique de la culture occidentale.


Ces sentiments ont alimenté sa vision du monde moderne comme irrationnel, une idée qui est devenue la base de son œuvre. Ernst était un pionnier des deux mouvements, Dada et surréalisme et à développé de techniques artistiques inventives.
Ernst avait la capacité de rendre l'incroyable crédible à travers son art. Pour cette raison, il reste à ce jour l'un des artistes surréalistes les plus complexes.
Max Ernst a également développé une fascination pour les oiseaux qui se manifeste tout au long de son travail. Cette étrange fixation est venue après un incident plutôt sombre qu'il a vécu dans son enfance. Selon lui, son oiseau de compagnie préféré est mort au moment où sa petite sœur est née.

 

L'art de Max Ernst peut-il être expliqué ?

Max Ernst a attaqué les conventions et traditions de l'art, tout en possédant une connaissance approfondie de l'histoire de l'art européenne. Il a remis en question le caractère sacré de l'art en créant des œuvres non représentatives sans récits clairs pour exprimer la condition moderne.

Ernst a été l'un des premiers artistes à appliquer les théories du rêve de Sigmund Freud pour enquêter sur sa profonde psyché. Tout en se tournant vers lui-même, Ernst exploitait également l'inconscient universel avec son imagerie onirique.

Ernst a tenté de peindre librement à partir de sa psyché intérieure et de ses émotions primaires et ses traumatismes personnels, pour créer de ses peintures et ses collages.

Ce désir de peindre à partir du subconscient connu sous le nom de peinture automatique était au cœur de ses œuvres surréalistes et influencera plus tard les expressionnistes abstraits .
Pour les surréalistes, l'art est « une codification avouée non seulement de la façon dont les artistes voient le monde, mais aussi de la façon dont ils se voient. Pour rendre explicite la nature personnelle de leur art, ils ont créé des personnages individuels qu'ils ont inclus dans leurs œuvres ». Les artistes surréalistes ont utilisé les techniques nouvellement développées du domaine de la psychologie pour mener des recherches sur leur propre passé et découvrir une combinaison unique de symboles visuels.


Les artistes surréalistes voulaient que leur art pose plus de questions qu'il n'y répond. Ainsi, il ne peut pas vraiment y avoir de conclusion concrète à l'art surréaliste. Cela n'a jamais été censé être un mystère résoluble.

Dans le vidéo suivant, une description rapide de son tableau le monde ou la femme oiseau.

 

 

 

 

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Esthétisme, l‘art pour l‘art

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L’esthétisme français était théorisé par Théophile Gautier dans son affirmation que l'art est inutile, en refusant l'engagement de l'écrivain, et en déclarant que la beauté est la seule fin de l'art.

Dans son traité latin intitulé Aesthetica (1750), le philosophe allemand Alexander Baumgarten a appliqué le terme "aesthetica" pour les arts, dont
«La fin de l’esthétisme est la perfection de la connaissance sensible, de la beauté".
Dans l'usage actuel, l'esthétique (du grec : se rapportant à la perception sensorielle) désigne la recherche de la beauté dans les beaux-arts, et dans objet, naturel ou artificiel.

olympia manet

 

 

Le mouvement esthétique, était un phénomène européen répandu au cours de la dernière partie du XIXe siècle. Il est né en France par opposition à la domination de la pensée scientifique, et au mépris et à l'indifférence voire l'hostilité de la société de classe moyenne de cette époque à tout art jugé inutile ou sans valeurs morales.
Les écrivains français ont pensé que l'œuvre d'art est la valeur suprême parmi toutes les productions humaines, l’art est autonome, sans but moral ou autre en dehors de sa propre existence. La fin d'une œuvre d'art est tout simplement d'exister pour être beau.
Un cri de ralliement de l’esthétisme est devenu l'expression « l'art pour l'art ».
On trouve les racines historiques de l’esthétisme dans les écrits d’Emmanuel Kant dans sa Critique de la raison pure (1790), où il analyse que l'expérience esthétique consiste en une contemplation «désintéressée» d'un objet qui peut plaire sans référence à la réalité, à une utilité ou à une valeur morale.

L’art pour l’art

L’esthétisme français était théorisé par Théophile Gautier dans son affirmation que l'art est inutile, en refusant l'engagement de l'écrivain, et en déclarant que la beauté est la seule fin de l'art.

Théophile Gautier dans la préface de Mademoiselle de Maupin annonce : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien, tout ce qui est utile est laid. » L’art est gratuit est inutile. Certains pourraient se demander quel est son intérêt : l’intérêt de l’art est l’art lui-même...
Cette préface fit scandale quand il affirme que « penser une chose, en écrire une autre, cela arrive tous les jours, surtout aux gens vertueux.» Il établit le droit de l'artiste à traiter n'importe quel sujet, en mettant de côté la morale bourgeoise.
Benjamin Constant note dans son Journal le 11 février 1804 : « L'art pour l'art, et sans but ; tout but dénature l'art. »
Gautier proclame le culte d'une beauté pure ne renvoyant qu'à elle-même, reflétant dans ses formes le triomphe du créateur. Il exprime ainsi son refus de la poésie politique ( l'art est indifférent au progrès social), de la poésie philosophique (l'art n'a pas à transmettre des idées ou une morale ) et de la poésie sentimentale à la façon de Lamartine, car le lyrisme est un laisser-aller qui peut altérer forme.

Après le romantisme, l'éclatement de l'écriture chez Lautréamont et Rimbaud, le courant esthétique de l’art pour l’art inspire Baudelaire où la poésie devient un exercice et le poème un objet précieux, un produit de virtuosité et de maîtrise.

L’esthétisme était cultivé par Baudelaire dans sa revendication, dans le Principe poétique de 1850, que l'œuvre suprême est un «poème en soi », un «poème écrit uniquement pour l'amour de la poésie». Ces principes ont été repris par Flaubert, Mallarmé, et par d'autres écrivains.
Dans sa forme extrême, la doctrine l'art pour l'art devient chez Flaubert «la religion de la beauté."

Les points de vue français sur l’esthétisme ont été introduits en Angleterre par Walter Pater, qui conseillait de vivre avec des sensations exquises, et par  son plaidoyer en faveur de la beauté comme valeur suprême et de «l'amour de l'art pour la beauté de l’art."

Les points de vue artistiques de l’esthétisme ont été exprimés par Charles Swinburne, par Oscar Wilde, Arthur Symons, et Lionel Johnson.

Ces idées vont engendrer d‘autres concepts importants comme l’autonomie d'une œuvre d'art, un poème, un roman ou un tableau devient une fin en soi, sa valeur est intrinsèque. Ces concepts vont être présents dans la littérature et la critique au 20ème siècle.

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Freud : la création artistique est un jeu d’enfants

Chagall-deux-pigeons

Chagall deux pigeons

Chagall : deux pigeons

 

Freud, dans son texte de 1908 « Le créateur littéraire et le rêve éveillé », associe la psychanalyse à une certaine dose de philosophie pour s’interroger sur l’art, sur la création, la valeur et le sens profond de l’art.

Par quels moyens l’art parvient-il à remonter jusqu’aux sources inaccessibles de notre vie affective ? Quels sont les moyens de l’art pour rendre possible notre « éveil des affects » ? Comment l’art stimule-t-il nos émotions ? Qu’est-ce qui permet à l’œuvre de susciter notre intérêt ? Qu’est-ce qui fait que celui qui regarde un tableau ou admire une autre œuvre d’art éprouve des sentiments, découvre des relations, et mobilise dans son esprit des questions nouvelles ?
Comment parvient l’artiste, le poète, l’acteur ou le peintre à « provoquer en nous des émotions dont nous ne nous serions peut-être même pas crus capables ? »

Selon Freud, l’artiste n’est pas censé savoir ce qui fait de lui un poète, un sculpteur ou un peintre. Les raisons de son génie lui sont obscures. Il ne peut exposer les raisons qui le font parvenir à ce résultat ni la recette de son art.
Quant à son intention, de ce qu’il peut exprimer par son œuvre, il ne peut en savoir que peu de chose ou rien du tout.
Le spectateur essaye d’interpréter l’intention de l’artiste à travers l’œuvre, de dégager le sens, d’analyser à travers l’œuvre les sources des émotions et intentions de l’artiste. Cette analyse ne peut épuiser le mystère de l’œuvre ni rendre intelligible l’émotion du spectateur.

 

Matisse tristesse du roi 

Matisse : tristesse du roi

 

Que signifie l’œuvre, que veut-elle représenter ? Qu’est-ce que l’auteur nous donne à voir ?
Freud dit : « l’artiste peut aller jusqu’à l’extrême limite de ce que l’art peut exprimer. »
Le spectateur identifie dans l’œuvre même les limites de ses analyses. L’œuvre ne peut informer plus que ce qu’elle dit, ne peut exprimer au-delà de ce qu’elle est.

L’art se révèle en partie par l’analyse et déchiffrement, mais dans l’art, il reste quelque chose qui échappe à l’univers du sens.
Freud dit que l’œuvre nous saisit quand l’artiste a pu matérialiser en elle sa pensée et ses émotions.
Freud explique que le lecteur ou le spectateur ne peuvent élucider l’énigme du talent de l’artiste, ni par l’analyse de la vie de l’artiste ni par sa biographie.

Une autre affirmation de Freud « les meilleurs aperçus sur l’essence de l’art ne contribueraient en rien à faire de nous-mêmes des créateurs »

Freud rompt avec la croyance d’un déterminisme, d’une continuité entre ce que pense l’artiste et ce qu’il peut créer. L’œuvre reflète la pensée de l’artiste, elle ne peut être réduite à cela. L’œuvre est capable d’excéder toutes les intentions de l’artiste. C’est dans cette bifurcation, que la création artistique prend droit à l’existence.

Enfin, Freud pense qu’il est impossible de tout savoir, impossible de saisir tout que l’œuvre veut dire, car l’œuvre peut dépasser son créateur et la capacité d’analyse du spectateur.

 

 munch le cri

Munch : le cri

 

Pour expliquer la nature de la création artistique, Freud écrit : « L’occupation la plus chère et la plus intense de l’enfant est le jeu. Chaque enfant qui joue, se
comporte comme un artiste poète, dans la mesure où il se crée un monde propre, ou il arrange les choses de son monde suivant un ordre nouveau, à sa convenance. Ce serait un tort de penser qu’il ne prend pas ce monde au sérieux ; au contraire, il y engage de grandes quantités d’émotions.

L’opposé du jeu n’est pas le sérieux, mais la réalité. L’enfant distingue très bien son monde ludique, en dépit de tout son investissement affectif, de la
Réalité. Il aime étayer ses objets et ses situations imagées sur des choses
palpables et visibles du monde réel. “

Selon Freud, le créateur fait la même chose que l’enfant qui joue ; il crée un monde de rêves éveillés qu’il prend au sérieux, qu’il dote de grandes quantités d’émotions tout en le séparant nettement de la réalité.

Il y aurait selon Freud une ressemblance entre le jeu de l’enfant et la création artistique qui se trouve dans la prévalence donnée au désir sur la réalité. Dans les deux cas, un monde s’organise sur les rails de la fiction et des émotions. Dans le jeu de l’enfant et dans l’art, l’intensité de la vie se fait mouvement, les objets sont disposés pour leur restituer le pouvoir de dire quelque chose de réel, mais différent de la réalité.
L’enfant qui joue construit un monde. Le jeu n’est pas une imitation ni le
reflet d’une réalité, mais appropriation, transformation de quelque chose
qui dépasse la réalité. Le jeu ouvre une dimension de l’inconnu, du
nouveau. Ce jeu devient moyen de connaissance du monde, une expérience de création. Le jeu n’évoque pas la réalité, mais nous fait voir au-delà de la réalité.

La création artistique et le jeu de l’enfant ne visent pas l’adaptation aux
contraintes de la réalité, mais sa transformation.
Le jeu et l’art au-delà de tout emploi, de toute fonction, nous mettent face à la vérité d’Aristote : ‘les hommes aiment jouer par nature.’ En quelque sorte, c’est le jeu qui nous apprend la vie.

Il ne suffit pas toujours d’avoir joué dans son enfance pour être poète, peintre, sculpteur ou acteur. La relation entre le jeu de l’enfant et la création artistique s’arrête à une origine commune. Pour qu’il y ait création artistique, l’objet crée est élevé à la dignité de l’art. La nature esthétique distingue l’art d’un jeu d’enfant.

L’auteur de l’œuvre d’art rend l’œuvre désirable, l’arrache à l’anonymat pour le rendre unique, et le détache à son intimité pour la rendre transmissible.
Quand un portrait ne représente pas la personne, il devient une œuvre.

Freud fait à nouveau de la psychanalyse quand il pense que l’artiste seul est capable de nous faire dépasser nos préjugés, notre inhibition, notre répulsion face à nos désirs refoulés. Il nous révèle nos propres désirs, il nous fait vivre nos refoulements les plus intimes.
Selon Freud, l’œuvre artistique doit s’accompagner d’une subjectivité qui se dévoile et se transcende. L’artiste a voulu dire quelque chose qui est à la fois singulier et universel.

L’artiste nous ouvre à une autre expérience avec nos propres rêves, nos propres désirs, notre propre regard sur le monde. Par la création artistique, le créateur parvient à dépasser les barrières de notre conscience, de nos préjugés, de notre inhibition, notre complicité, notre héroïsme, et notre paresse de penser. Par les moyens de l’art, nous serons capables d’un autre rapport, d’une autre expérience, d’un autre jugement avec nos propres désirs.
Selon Freud, l’art nous fait vivre quelque chose qui émane de sources psychiques profondes, mais qui ne peut nous être restitué que par la forme artistique, quelque chose qui nous sentir comme faisant partie de la communauté des hommes.

 

 

botticelli madonne

Botticelli : madonne

 

 

Réf

S. Freud, ‘Prix Goethe 1930’, in Résultats, idées et problèmes II, P.U.F., Paris, 1992, p.184
S. Freud, la création littéraire et le rêve éveillé” 1908) : https://classiques.uqac.ca/classiques/freud_sigmund/essais_psychanalyse_appliquee/04_creation_litteraire/creation_litteraire.html

 

 

 

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Malévitch en 7 tableaux clés

Kasimir malevitch

 

Malevitch, simplifier les formes, et la peinture

Malévitch est un grand peintre russe longtemps méconnu (1878-1935).
Il fait partie de l'avant-garde russe de l'art contemporain, ami de Kandinski. Il sera célèbre en 1915 en exposant des oeuvres au sein du mouvement  " suprématisme " où  l'art ne doit pas imiter les apparences de la réalité mais être un acte pur, libéré du poids du figuratif ; une affaire de sensation selon le peintre.

L'œuvre de Kasimir Malévitch est un condensé des problèmes esthétiques qui ont occupé les artistes du xxe siècle. Son premier texte s'intitule Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural. Bien qu'il ait reçu des rudiments d'enseignement académique, Malévitch est un autodidacte.

Né à Kiev d'origine polonaise, il part pour Moscou en 1902, où il reçoit ses premiers rudiments d'éducation artistique tout en prenant activement part à la révolution manquée de 1905.


Il suit le mouvement impressionnisme ; puis il ré-invente avec d'autres compatriotes le primitivisme ; art direct, naïf comme un dessin d'enfant : une recherche d'un langage universel. Il s'essaie au cubisme puis expose l'art abstrait avec les toiles suprématistes où seule la couleur dans des formes géométriques est présente.

 

Malevitch La femme au chapeau jaune

La femme au chapeau jaune (1908) ; l'impressionnisme est présent dans ce tableau.  

Jusqu'en 1913, son œuvre porte surtout la marque de son apprentissage des codes de l'avant-garde européenne comme dans le tableau Baigneur de 1910 où l'influence du fauvisme est manifeste.

 

Malevitch Baigneur


Le linguiste Roman Jakobson explique ce que découvrit Malévitch en face de ces toiles révolutionnaires : " un tableau ne peut être un bout de nature, comme le croyaient encore les impressionnistes, mais un ensemble de signes arbitraires articulés selon une grammaire spécifique. "


Ses toiles de 1913-1914 constituent la première tentative de créer des  représentations de différents objets, chacun à une échelle différente, se juxtapose ou se superpose dans une même image comme son tableau Un Anglais à Moscou(Stedelijk Museum).  Cette fois le cubisme semble marquer ce tableau. Le procédé du collage cubiste sert à éroder la logique classique, à mettre l'accent sur les qualités plastiques autonomes des éléments de l'image.

 

Malevitch Un Anglais a Moscou

Un Anglais à Moscou(Stedelijk Museum)


Le Carré blanc sur fond blanc de 1918 (Museum of Modern Art, New York), premier tableau achromique de l'art moderne où il cherche à définir l'opposition entre le dessin, et le fond.

 

Malevitch Carre noir sur fond blanc

Carré noir sur fond blanc, tableau clé de l'art moderne articule en quelque sorte toutes les questions qui ont intéressé Malévitch depuis sa découverte du cubisme. Le tableau est un signe dont l'interprétation dépend des plusieurs facteurs. Il devance avec son Carré noir ce qu'on nommera la logique " déductiviste " dans la peinture américaine des années 1960.


Pas tout à fait carrée non plus, cette peinture témoigne, comme pour le Carré noir, d'une grande sensibilité. La trace de la main de l'artiste est visible dans la texture de la peinture et ses subtiles variations de blanc ; les contours imprécis du carré asymétrique produisant une sensation d'espace infini. Le blanc, légèrement bleuté pour la forme centrale, plus chaud et ocré sur la périphérie, crée une matière dense et complémentaire au point qu'on ne peut séparer forme et fond. La position décentrée du carré, comme pesant sur la droite, et le léger cerne noir autour, dynamisent l'ensemble, contribuant à la sensation d'espace.

Malévitch varie ses figures géométriques, la Croix noire. Il s'aperçoit qu'à l'exception des figures symétriques rien ne peut égaler son Carré noir. Il entreprend une série d'œuvres comme  Huit rectangles rouges  pour inviter le regard du spectateur à méditer.

 

Malevitch Huit rectangles rouges

 

Malévitch envisage une autre solution et peint son deuxième chef-d'œuvre.

Mais dès 1920, ces toiles abstraites sont sévèrement critiquées qualifiées " d'art dégénéré ". Adulé un temps par le pouvoir russe, ses œuvres seront interdites dans son pays trop modernes pour les temps troubles de la Russie de Staline.

En 1927, des nouvelles alarmantes parviennent à Malévitch lors d'un séjour en Allemagne. Rentré précipitamment en Russie, il est directement victime du durcissement de la politique culturelle. L'institut de la culture artistique de Leningrad, où il enseignait, est dissous, il parvient à trouver d'autres soutiens institutionnels et peut encore exposer, mais sa situation se dégrade de jour en jour.

En 1930, il est arrêté pendant plusieurs semaines. Il est difficile de savoir si l'œuvre tardive de Malévitch (retour à la peinture figurative) est le résultat des violences et d'intimidations du pouvoir stalinien, en 1935, Malévitch se contente d'imiter dans sa peinture les différents styles qu'il avait adoptés avant le suprématisme.

 

Malevitch Buste a la chemise jaune
Buste à la chemise jaune, K. Malévitch, vers 1928-1932. Musée national de Saint-Pétersbourg, Russie.

  

Malevitch La fille au peigne
La fille au peigne 1932


Ses nombreuses toiles, sont d'une grande modernité, les couleurs et les formes sont réduites à leurs plus simples expressions pour ne laisser qu'une sensation forte ou qu'une seule idée aux spectateurs qui les voient.


Certaines œuvres sont si actuelles : il y a quelque chose de simple comme un panneau signalétique et de puissant, une émotion forte s'en dégage, ses œuvres sont telles qu'elles font de lui un peintre du 21ème siècle. Il nous est familier, on vit dans son monde et il fait partie du monde d'aujourd'hui.

 

Références: 
 E. Martineau, Malévitch et la philosophie, L'Âge d'homme, 1977
 J.-C. Marcadé, Malévitch, Casterman, Paris, 1990

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