L’autobiographie : je deviens le sujet et l’histoire

autobiographie

 

 

L’autobiographie est la biographie, l’histoire de la vie de la personne qui écrit, parfois sous la forme d’un récit à la première personne, ordonné chronologiquement ou sur d’autres formes.

 

Genre mal considéré

En France, ce genre littéraire était dévalorisé, bien plus que dans d’autres cultures. Certains critiques pensaient qu’il s’agissait d’une forme de nombrilisme sauf rares exceptions, comme les Confessions de Rousseau (1760) qui méritent un examen critique ou sérieux et une lecture attentionnée.

Faute de légitimité intellectuelle, l’autobiographie est restée en disgrâce auprès des écrivains et des critiques pendant une bonne partie du XXe siècle. Le surréalisme, par exemple, repose sur un ensemble de valeurs qui font appel au lyrisme et rejettent l’autobiographie populaire.

Après la Seconde Guerre mondiale, c’est avec l’avènement de l’existentialisme, qu’un groupe d’écrivains et d’intellectuels a fini par découvrir dans l’autobiographie, une forme compatible avec leurs préoccupations théoriques.

Dans les années 1950 et 1960, le structuralisme a pris le relais de l’existentialisme en tant que courant de nouvelles idées et méthodes dans les sciences humaines et sociales, l’autobiographie a été de nouveau écartée de l’agenda intellectuel.

Dans le dernier quart du vingtième siècle, la disparition du structuralisme a ouvert la voie au phénomène culturel connu sous le nom de « retour du sujet », l’autobiographie a finalement commencé à attirer l’attention des écrivains et des critiques contemporains.
Ni autodéterminé ni entièrement déterminé, le sujet ou le soi refiguré est continu et relationnel (par opposition à l’autonomie chez les structuralistes).

Dans ce nouveau contexte, l’autobiographie est étudiée à la fois comme un genre spécifique, synonyme de narrativité progressive, une écriture de la vie, un registre omniprésent, dispersé et diversement appelé « écriture de soi », « autographie » ou « autobiographique ».

 

Le Retour du sujet

L’apparition de l’autobiographie comme genre littéraire fréquent et accepté reflète le tournant post-moderniste vers des formes hybrides, on retrouve de nombreuses formes d’autobiographie en tant que mode et discours sur l’identité et la vie, nourris d’un large éventail d’intérêts théoriques et méthodologiques, linguistiques, psychanalytiques, et ethnographiques.
Le « retour du sujet » dans la culture a entraîné une révision de l’histoire littéraire, et une réévaluation de tout ce qui est autobiographique.

 

Définir l’autobiographie

L’autobiographie pouvait être considérée comme le récit d’un voyage interne pendant lequel le sujet s’interroge sur le sens de sa vie.

L’autobiographie apparaît comme un genre consacré à « l’écriture de soi-même ». Cette forme d’écriture dite « intime » a une histoire qui remonte au 18e siècle à la suite des œuvres biographiques du recueil de mémoires personnelles, le biographe a pris conscience de raconter sa propre personnalité de manière à écrire et décrire sa vie.

Ce nouveau point de vue fait naître le roman autobiographique à la première personne.
En France, les œuvres d’autobiographie religieuse comme les Confessions de Saint-Augustin sont admises comme des œuvres appartenant à la préhistoire du genre. Lejeune écrit :

« C’est à cette époque qu’on commence à prendre conscience de la valeur et de la singularité de l’expérience que chacun a de lui-même. On s’aperçoit aussi que l’individu a une histoire, qu’il n’est pas né adulte. »

Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions utilise les techniques romanesques lors de la structuration du récit rétrospectif, mais il ne
raconte pas son vécu, il attend de son écriture un renouvellement de la connaissance qu’il a de lui — même. Rousseau ne propose pas une théorie de l’autobiographie, mais il la pratique dans ses Confessions.

Philippe Lejeune définit l’autobiographie comme :


« Un récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité.
L’autobiographie est avant tout un récit rétrospectif qui tend à la synthèse, alors que le journal intime est une écriture quasi contemporaine et morcelée qui n’a aucune forme fixe. »

Les trois genres qui se chevauchent ici, à savoir l’autobiographie, les mémoires et le journal intime nous poussent à réfléchir sur ce genre de littérature.

Il est utile de distinguer « qui parle ? » lors de la lecture du récit autobiographique, vu qu’il existe au moins trois « je » occupant trois positions : le protagoniste, le narrateur et l’auteur.

Les mémoires sont une représentation de la vie individuelle ainsi que de la vie l’époque où se passe l’histoire.

 

 

 

Un regard nouveau : le sujet est accepté

Parmi les auteurs français de la première moitié du vingtième siècle dont l’œuvre a été revisitée André Gide, Colette.
Longtemps considéré comme une source documentaire pour ceux qui s’intéressent au parcours de l’auteur, le livre « Si le grain ne meurt » (1926) de Gide est aujourd’hui considéré comme une œuvre d’une ambiguïté et d’une complexité qu’elle exige d’être traitée sur un pied d’égalité avec sa production fictionnelle la plus admirée.

 

André Gide : Si le grain ne meurt

 

                                 
  Nietzsche   ‘‘      
                              

 

Roger Martin du Gard, à qui je donne à lire ces Mémoires leur reproche de ne jamais dire assez et de laisser le lecteur sur sa soif. Mon intention pourtant a toujours été de tout dire. Mais il est un degré dans la confidence que l’on ne peut dépasser sans artifice, sans se forcer ; et je cherche surtout le naturel. Sans doute un besoin de mon esprit m’amène, pour tracer plus purement chaque trait, à simplifier tout à l’excès ; on ne dessine pas sans choisir ; mais le plus gênant c’est de devoir présenter comme successifs des états de simultanéité confuse. je suis un être de dialogue ; tout en moi combat et se contredit. Les Mémoires ne sont jamais qu’à demi sincères, si grand que soit le souci de vérité : tout est toujours plus compliqué qu’on ne le dit. Peut-être même approche-t-on de plus près la vérité dans le roman.                         
        ’’  
             

Les ambiguïtés découlent de la manière dont Gide négocie la question de sa nature homosexuelle, a conduit les spécialistes à souligner la valeur de cette autobiographie en tant qu’œuvre pionnière de littérature de confession qui suggèrent au départ un esprit sexuellement refoulé, passant par les diverses facettes de l’homosexualité de Gide, pour finir par une identité homosexuelle uniforme, facilement stéréotypée.

 

Colette : La Naissance du jour

 

                                    
  Nietzsche   ‘‘      
                              

 

Monsieur,
Vous me demandez de venir passer une huitaine de jours chez vous, c’est-à-dire auprès de ma fille que j’adore. Vous qui vivez auprès d’elle, vous savez combien je la vois rarement, combien sa présence m’enchante, et je suis touchée que vous m’invitiez à venir la voir. Pourtant, je n’accepterai pas votre aimable invitation, du moins pas maintenant. Voici pourquoi : mon cactus rose va probablement fleurir. C’est une plante très rare, que l’on m’a donnée, et qui, m’a-t-on dit, ne fleurit que sous nos climats que tous les quatre ans. Or, je suis déjà une très vieille femme, et, si je m’absentais pendant que mon cactus rose va fleurir, je suis certaine de ne pas le voir refleurir une autre fois.

La Naissance du jour 
                        
        ’’  
             

Colette fait partie des femmes écrivaines dont l’œuvre n’a pas été prise au sérieux jusqu’à ce qu’elle soit revisitée par des critiques récentes et les critiques féministes. Des œuvres autobiographiques telles que La Naissance du jour (1928) et Sido (1929) de Colette ont bénéficié des études féministes contemporaines. Le féminisme des années 1970 et 1980 réagissait contre la négligence du structuralisme à l’égard du sujet sexué et incarné. Le féminisme a été l’un des principaux moteurs du retour du sujet dans la culture.

Appréciée pour la franchise avec laquelle elle décrit les déguisements et les identités fictives du désir bisexuel, l’écriture autobiographique de Colette a été lue, comme celle de Gide, comme une autre affirmation exemplaire d’une identité dispersée.

 

Michel Leiris : L’Âge d’homme

                                    
  Nietzsche   ‘‘      
                              

 

Âgé de cinq ou six ans, je fus victime d’une agression. Je veux dire que je subis dans la gorge une opération qui consista à m’enlever des végétations ; l’intervention eu lieu d’une manière très brutale, sans que je fusse anesthésié. Mes parents avaient d’abord commis la faute de m’emmener chez le chirurgien sans me dire où ils me conduisaient. Si mes souvenirs sont justes, je m’imaginais que nous allions au cirque ; j’étais donc très loin de prévoir le tour sinistre que me réservaient le vieux médecin de la famille, qui assistait le chirurgien, et ce dernier lui-même. Cela se déroula, point par point, ainsi qu’un coup monté et j’eus le sentiment qu’on m’avait attiré dans un abominable guet-apens. Voici comment les choses se passèrent : laissant mes parents dans le salon d’attente, le vieux médecin m’amena jusqu’au chirurgien, qui se tenait dans une autre pièce en grande barbe noire et blouse blanche (telle est, du moins, l’image d’ogre que j’en ai gardée) ; j’aperçus des instruments tranchants et, sans doute, eus-je l’air effrayé car, me prenant sur ses genoux, le vieux médecin dit pour me rassurer : “Viens, mon petit coco ! On va jouer à faire la cuisine.” À partir de ce moment je ne me souviens de rien, sinon de l’attaque soudaine du chirurgien qui plongea un outil dans ma gorge, de la douleur que je ressentis et du cri de bête qu’on éventre que je poussai. Ma mère, qui m’entendit d’à côté, fut effarée.

Dans le fiacre qui nous ramena, je ne dis pas un mot ; le choc avait été si violent que pendant vingt-quatre heures il fut impossible de m’arracher une parole : ma mère, complètement désorientée, se demandait si je n’étais pas devenu muet. Tout ce que je me rappelle de la période qui suivit immédiatement l’opération, c’est le retour en fiacre, les vaines tentatives de mes parents pour me faire parler, puis, à la maison : ma mère me tenant dans ses bras devant la cheminée du salon, les sorbets qu’on me faisait avaler, le sang qu’à diverses reprises je dégurgitai et qui se confondait pour moi avec la couleur fraise des sorbets.

Ce souvenir est, je crois, le plus pénible de mes souvenirs d’enfance. Non seulement je ne comprenais pas que l’on m’eût fait si mal, mais j’avais la notion d’une duperie, d’un piège, d’une perfidie atroce de la part des adultes, qui ne m’avaient amadoué que pour se livrer sur ma personne à la plus sauvage agression.

Toute ma représentation de la vie en est restée marquée : le monde, plein de chausse-trappes, n’est qu’une vaste prison ou salle de chirurgie ; je ne suis sur terre que pour devenir chair à médecins, chair à canons, chair à cercueil ; comme la promesse fallacieuse de m’emmener au cirque ou de jouer à faire la cuisine, tout ce qui peut m’arriver d’agréable en attendant, n’est qu’un leurre, une façon de me dorer la pilule pour me conduire plus sûrement à l’abattoir où, tôt ou tard, je dois être mené. 
                        
        ’’  
                                  

 

L’Âge d’homme (1939) de Michel Leiris est décrit par l’auteur comme un « collage », un ensemble esthétique, tiré du surréalisme, de l’existentialisme, de l’ethnographie et de la psychanalyse.
Par le biais d’une confession essentiellement sexuelle, Leiris cherche à « liquider » son passé. L’Âge d’homme anticipe l’intérêt contemporain pour le genre de l’auto-ethnographie, et s’avère convaincant pour un public familier de la pensée déconstructionniste où il reconnaît l’espace ambigu entre l’écrivain et le lecteur, l’écriture de soi et la lecture de soi. 

Après L’Âge d’homme, Leiris a écrit, entre 1948 et 1976, les quatre volumes de La Règle du jeu, reconnus comme l’une des grandes œuvres autobiographiques du XXe siècle.

 

André Breton : Nadja

                                   
  Nietzsche   ‘‘      
                              

 

Nous tournons par la rue de Seine, Nadja résistant à aller plus loin en ligne droite. Elle est à nouveau très distraite et me dit de suivre sur le ciel un éclair que trace lentement une main. ‘Toujours cette main.’ Elle me la montre réellement sur une affiche, un peu au-delà de la librairie Dorbon. Il y a bien là, très au-dessus de nous, une main rouge à l’index pointé, vantant je ne sais quoi. Il faut absolument qu’elle touche cette main, qu’elle cherche à atteindre en sautant et contre laquelle elle parvient à plaquer la sienne. ‘La main de feu, c’est à ton sujet, tu sais, c’est toi.’

Elle reste quelque temps silencieuse, je crois qu’elle a les larmes aux yeux. Puis, soudain, se plaçant devant moi, m’arrêtant presque, avec cette manière extraordinaire de m’appeler, comme on appelerait quelqu’un, de salle en salle, dans un château vide : ‘André ? André ? ... Tu écriras un roman sur moi. Je t’assure. Ne dis pas non. Prends garde : tout s’affaiblit, tout disparaît. De nous, il faut que quelque chose reste... Mais cela ne fait rien : tu prendras un autre nom : quel nom veux-tu que je te dise, c’est très important. Il faut que ce soit un peu le nom du feu, puisque c’est toujours le feu qui revient quand il s’agit de toi.

La main aussi, mais c’est moins essentiel que le feu. Ce que je vois, c’est une flamme qui part du poignet, comme ceci (avec le geste de faire disparaître une carte) et qui fait qu’aussitôt la main brûle, et qu’elle disparaît en un clin d’œil. Tu trouveras un pseudonyme, latin ou arabe. Promets. Il le faut.’ Elle se sert d’une nouvelle image pour me faire comprendre comment elle vit : c’est comme le matin quand elle se baigne et que son corps s’éloigne tandis qu’elle fixe la surface de l’eau. ‘Je suis la pensée sur le bain dans la pièce sans glaces.

Nadja

                        
        ’’  
                                 

 

Le surréalisme, rarement considéré comme un mouvement défendant l’autobiographie, a participé à l’autobiographie. Partant de la question « Qui suis-je ? Nadja (1928) d’André Breton annonce l’intention de l’auteur : “Je suis un homme, je suis un homme” pour explorer certains des fonctionnements les plus irrationnels dont beaucoup sont incorporés dans le récit d’une histoire d’amour.

L’ambition de Breton d’écrire sur lui-même est complétée par des modèles hybrides entre roman et autobiographie : Les Vases communicants (1932), L’Amour fou (1937), et Arcane 17 (1944).

 

Sartre : Les mots

                                   
  Nietzsche   ‘‘      
                              

 

Ma mère cachait mal son indignation : cette grande et belle femme s’arrangeait fort bien de ma courte taille, elle n’y voyait rien que de naturel : les Schweitzer sont grands et les Sartre petits, je tenais de mon père, voilà tout. Elle aimait que je fusse, à huit ans, resté portatif et d’un maniement aisé : mon format réduit passait à ses yeux pour un premier âge prolongé. Mais, voyant que nul ne m’invitait à jouer, elle poussait l’amour jusqu’à deviner que je risquais de me prendre pour un nain — ce que je ne suis pas tout à fait — et d’en souffrir. Pour me sauver du désespoir, elle feignait l’impatience : ‘Qu’est-ce que tu attends, gros benêt ? Demande-leur s’ils veulent jouer avec toi.’ Je secouais la tête : j’aurais accepté les besognes les plus basses” je mettais mon orgueil à ne pas les solliciter. Elle désignait des dames qui tricotaient sur des fauteuils de fer : “Veux-tu que je parle à leurs mamans ?” Je la suppliais de n’en rien faire ; elle prenait ma main, nous repartions, nous allions d’arbre en arbre et de groupe en groupe, toujours implorants, toujours exclus. Au crépuscule, je retrouvais mon perchoir, les hauts lieux où soufflait l’esprit, mes songes : je me vengeais de mes déconvenues par six mots d’enfant et le massacre de cent reîtres                         
        ’’  
                                 

 

Entre le milieu des années 1940 et le milieu des années 1960, des œuvres telles que le Journal du voleur de Jean Genet, Le Traître d’André Gorz (1958), les Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir (1958) et La Bâtarde (1964) de Violette Leduc ont démontré de multiples façons la nécessité d’une réévaluation de l’autobiographie en tant que telle.

Parmi ce groupe d’écrivains, le principal promoteur de l’autobiographie sur le plan théorique était Jean-Paul Sartre. Dans son essai influant, Questions de méthode (1957), Sartre remplace la notion traditionnelle de fil conducteur d’une vie par celle de projet, caractérisé comme l’orientation dynamique par laquelle une conscience cherche à affronter et à surmonter les contraintes de son environnement. Il a appliqué à lui-même sa propre théorie dans une œuvre qui s’est avérée être le point culminant de l’autobiographie existentialiste. Dans Les Mots (1964), Sartre se livre à une démystification impitoyable de l’enfance, de l’enfant qu’il a été, des membres de sa famille et de toute la société bourgeoise dont l’idéologie lui a été imposée par son grand-père.

Rarement l’enfance a été traitée dans le contexte de l’autobiographie avec une telle verve intellectuelle et un aussi brillant style, par un narrateur distant et « dissonant ». L’ironie de Sartre dans Les Mots va jusqu’à englober l’autobiographie elle-même.

 

Marcel Pagnol : La Gloire de mon père

                                   
  Nietzsche   ‘‘      
                              

 

C’étaient des perdrix, mais leur poids me surprit : elles étaient aussi grandes que des coqs de basse-cour, et j’avais beau hausser les bras, leurs becs rouges touchaient encore le gravier.

Alors mon cœur sauta dans ma poitrine : des bartavelles ! Des perdrix royales ! Je les emportai vers le bord de la barre – c’était peut-être un doublé de l’oncle Jules ?

[…] Le vallon, assez large et peu boisé, n’était pas très profond. L’oncle Jules venait de la rive d’en face, et il criait, sur un ton de mauvaise humeur :

— Mais non, Joseph, mais non ! Il ne fallait pas tirer ! Elles venaient vers moi ! C’est vos coups de fusil pour rien qui les ont détournées !

J’entendis alors la voix de mon père, que je ne pouvais pas voir, car il devait être sous la barre :

— J’étais à bonne portée, et je crois bien que j’en ai touché une !

— Allons donc, répliqua l’oncle Jules avec mépris. Vous auriez pu peut-être en toucher une, si vous les aviez laissé passer ! Mais vous avez eu la prétention de faire le “coup du roi” et en doublé ! Vous en avez déjà manqué un ce matin, sur des perdrix qui voulaient se suicider, et vous l’essayez encore sur des bartavelles, et des bartavelles qui venaient vers moi !

— J’avoue que je me suis un peu pressé, dit mon père, d’une voix coupable… Mais pourtant…

— Pourtant, dit l’oncle d’un ton tranchant, vous avez bel et bien manqué des perdrix royales, aussi grandes que des cerfs-volants, avec un arrosoir qui couvrirait un drap de lit. Le plus triste, c’est que cette occasion unique, nous ne la retrouverons jamais ! Et si vous m’aviez laissé faire, elles seraient dans notre carnier !

— Je le reconnais, j’ai eu tort, dit mon père. Pourtant, j’ai vu voler des plumes…

— Moi aussi, ricana l’oncle Jules, j’ai vu voler de belles plumes, qui emportaient les bartavelles à soixante à l’heure, jusqu’en haut de la barre, où elles doivent se foutre de nous !

Je m’étais approché, et je voyais le pauvre Joseph. Sous sa casquette de travers, il mâchonnait nerveusement une tige de romarin, et hochait une triste figure. Alors, je bondis sur la pointe d’un cap de roches, qui s’avançait au-dessus du vallon et, le corps tendu comme un arc, je criai de toutes mes forces : “Il les a tuées ! Toutes les deux ! Il les a tuées !”

Et dans mes petits poings sanglants d’où pendaient quatre ailes dorées, je haussais vers le ciel la gloire de mon père en face du soleil couchant. »

La gloire de mon père
                        
        ’’  
                                                        

 

En 1957, Marcel Pagnol publie deux romans autobiographiques qui allaient devenir un succès populaire, où l’enfance témoigne du temps, des lieux, et des mouvements de la société. Le cycle « Souvenirs d’enfance » est composé de quatre romans : La Gloire de mon père (1957), Le Château de ma mère (1957), Le Temps des secrets (1960) et Le Temps des amours (1977, posthume).
Pagnol propose un roman familial, La Gloire de mon père, dès sa parution, en 1957, est salué comme marquant l’avènement d’un grand prosateur. Joseph, le père instituteur, Augustine la timide maman, l’oncle Jules, la tante Rose, le petit frère Paul, deviennent immédiatement aussi populaires que Marius, César ou Panisse. Et la scène de la chasse de la bartavelle se transforme immédiatement en dictée d’école primaire.


Barthes : Roland Barthes par Roland Barthes

                                    
  Nietzsche   ‘‘      
                              

 

J’aime : la salade, la cannelle, le fromage, les piments, la pâte d’amandes, l’odeur du foin coupé (j’aimerais qu’un “nez” fabriquât un tel parfum), les roses, les pivoines, la lavande, le champagne, des positions légères en politique, Glenn Gould, la bière excessivement glacée, les oreillers plats, le pain grillé, les cigares de Havane, Haendel, les promenades mesurées, les poires, les pêches blanches ou de vigne, les cerises, les couleurs, les montres, les stylos, les plumes à écrire, les entremets, le sel cru, les romans réalistes, le piano, le café, Pollock, Twombly, toute la musique romantique, Sartre, Brecht, Verne, Fourier, Eisenstein, les trains, le médoc, le bouzy, avoir la monnaie, Bouvard et Pécuchet, marcher en sandales le soir sur les petites routes du Sud Ouest, le coude de l’Adour vu de la maison du docteur L., les Marx Brothers, le serrano à sept heures du matin en sortant de Salamanque, etc.

Je n’aime pas : les loulous blancs, les femmes en pantalon, les géraniums, les fraises, le clavecin, Miro, les tautologies, les dessins animés, Arthur Rubinstein, les villas, les après midi, Satie, Bartok, Vivaldi, téléphoner, les chœurs d’enfants, les concertos de Chopin, les bransles de Bourgogne, les danceries de la Renaissance, l’orgue, M. A. Charpentier, ses trompettes et ses timbales, le politico sexuel, les scènes, les initiatives, la fidé­lité, la spontanéité, les soirées avec des gens que je ne connais pas, etc.

J’aime, je n’aime pas : cela n’a aucune importance pour personne ; cela, apparemment, n’a pas de sens. Et pourtant tout cela veut dire : mon corps n’est pas le même que le vôtre. Ainsi, dans cette écume anar­chique des goûts et des dégoûts, sorte de hachurage distrait, se dessine peu à peu la figure d’une énigme corporelle, appelant complicité ou irrita­tion. Ici commence l’intimidation du corps, qui oblige l’autre à me supporter libéralement, à rester silencieux et courtois devant des jouissances ou des refus qu’il ne partage pas.

(Une mouche m’agace, je la tue : on tue ce qui vous agace. Si je n’avais pas tué la mouche, c’eût été par pur libéralisme : je suis libéral pour ne pas être un assassin.)
                        
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Le structuralisme a constitué un paradigme intellectuel qui s’est avéré inhospitalier à l’autobiographie. Alors que le structuralisme commençait à s’effondrer au milieu des années 1970, le « retour » du sujet a été annoncé par un groupe d’intellectuels étroitement liés à la pensée structuraliste, comme Roland Barthes.

Dans son célèbre essai « La Mort de l’auteur » (1968), Barthes critique le principe de « sujet fondateur » imposé par le structuralisme. Quelques années plus tard, il surprend ses lecteurs avec un autoportrait, Roland Barthes par Roland Barthes (1975).
Composé de fragments, le texte prend la forme de ce que Barthes lui-même appelle un « patchwork ». Cet autoportrait s’écrit sur le fil du rasoir entre « retour » à l’autobiographie et critique de l’autobiographie.

 

Patrick Modiano : Livret de famille

                                  
  Nietzsche   ‘‘       
                              

 

Je descendis les escaliers de l’hôpital en feuilletant un petit cahier à couverture de cuir rouge, le : ‘Livret de Famille’. Ce titre m’inspirait un intérêt respectueux comme celui que j’éprouve pour tous les papiers officiels, diplômes, actes notariés, arbres généalogiques, cadastres, parchemins, pedigrees… Sur les deux premiers feuillets figurait l’extrait de mon acte de mariage, avec mes nom et prénoms, et ceux de ma femme. On avait laissé en blanc les lignes correspondant à : ‘fils de’, pour ne pas entrer dans les méandres de mon état civil. J’ignore en effet où je suis né et quels noms au juste, portaient mes parents lors de ma naissance
                        
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Année charnière, 1975 voit la publication de W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec, une œuvre novatrice où l’autobiographie d’enfance alterne avec la reconstitution d’une fiction écrite pour la première fois par l’auteur à l’âge de treize ans.

Publié en 1975, Le Pacte autobiographique de Philippe Lejeune devient l’étude qui a presque à elle seule relancé l’intérêt critique pour le genre. Ce que Lejeune n’a sans doute pas su anticiper, c’est le virage vers des formes hybrides d’écriture autobiographique déjà signalé par les expériences révolutionnaires de Barthes.

Deux ans plus tard, la publication du Livret de famille de Patrick Modiano, à la fois une autobiographie, une série de croquis biographiques et un recueil de nouvelles, livre hétéroclite et agréable mélange de genres.

En France, la plupart des autobiographies produites à partir de la fin des années 1970 par les anciens nouveaux romanciers, notamment Enfance de Nathalie Sarraute (1983), L’Amant de Marguerite Duras (1984) et les trois volumes des Romanesques d’Alain Robbe-Grillet (1985-2001), peuvent être considérées comme des ‘autofictions’.

 

Duras : l’amant

 

                                 
  Nietzsche   ‘‘      
                              

 

Il n’y avait pas un souffle de vent et la musique s’était répandue partout dans le paquebot noir, comme une injonction du ciel dont on ne savait pas à quoi elle avait trait, comme un ordre de Dieu dont on ignorait la teneur.

Et la jeune fille s’était dressée comme pour aller à son tour se tuer, se jeter dans la mer et après elle avait pleuré parce qu’elle avait pensé à cet homme et elle n’avait pas été sûre tout à coup de ne pas l’avoir aimé d’un amour qu’elle n’avait pas vu parce qu’il s’était perdu dans l’histoire comme l’eau dans le sable et qu’elle le retrouvait seulement maintenant à cet instant de la musique jetée à travers la mer...
[...] Des années après la guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres, il était venu à Paris avec sa femme. Il lui avait téléphoné...

Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort...

                        
        ’’  
                                   

 

Le terme ‘autofiction’ est une approche postmoderne de l’autobiographie, qui apparait à la fin du 20e siècle. Les modèles contemporains mettent l’accent sur les incertitudes du ‘moi’, sur l’identité, l’expérience et la mémoire ; on retrouve L’Ecriture ou la vie de Jorge Semprun (1994), et La Traversée des lignes (1997) de Béatrice de Jurquet. La fiction ne s’impose plus comme le contrepoids de l’autobiographie, mais plutôt comme la seule possibilité pour témoigner de notre propre vie et de celle des autres.

 

 

Conclusion

Le succès populaire de certaines autobiographies comme celle de Marcel Pagnol, littéraire et commerciale comme celle de Duras ou critique de celle de Sartre ou Mondiano confirme que ce genre si décrié par le passé a trouvé ses lettres de noblesse et sa place dans la littérature.

Les distinctions académiques en dépit de leur importance sont dépassées, on retrouve actuellement des textes hybrides associant une structure d’autibiographie à l’autofiction, aux lettres ou aux blogs.

Ce résumé historique montre combien le roman en France a changé, sous l’influence de nombreux courants de critiques et d’analyse, des romanciers modernistes et surtout sous l’influence des lecteurs français qui recevaient mieux des romans qui parlent de la vie personnelle voire intime.

 

Références

Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, [1975], Paris, Éditions du Seuil, 1996, (Coll.Points Essais)

Philippe Lejeune, L’Autobiographie en France, [1971], Paris, Armand Colin, 2004, (Coll.Cursus)

Philippe Gasparini : Roman autobiographique et autofiction. Paris, Éditions du Seuil, 2004

 

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Au 18e siècle, la première révolution sexuelle secoue la société européenne, la galanterie devient sexualité, la liberté inclut le libertinage, la religion est critiquée, l’austérité est combattue. Le plaisir épicurien est recherché, la jouissance est un but en soi.

 

 

Libertinage comme liberté

 

 

Le libertinage est un courant à cheval sur le 17ème et le 18ème siècle. La France connaît une situation politique sans précédent. Monarchie absolue, tout est centralisé à  Versailles, la politique étrangère du Roi installe le pays au centre de l’Europe, lui procurant un rayonnement culturel inégalé pendant un demi-siècle, Paris devient la capitale de la culture et du bon goût.

Louis XIV impose un état autoritaire, et un climat d’uniformité. La France est gouvernée par un seul homme, fidèle à une seule religion. L’Edit de Nantes est révoqué, prétendu mettre en péril cette uniformité.  Des flots de littérature de propagande sont diffusés, produits par les membres de l’église catholique romaine visant à soutenir cette conformité sociale, des ouvrages prônant l’intolérance religieuse et la conversion forcée des protestants. C'est dans cette uniformité sociale imposée que le libertinage va naître, dès les premières persécutions protestantes qui précédent la révocation de l’édit de Nantes, et durent jusqu’à la révolution française. La politique de Louis XIV associée aux universités, aux églises et à l’état a fini par créer un conservatisme social et intellectuel, et une vérité officielle dogmatisante. Ce conservatisme englobe les questions religieuses, les questions liées à l’homme, à la nature et à la société.

Le libertin du 17ème s’oppose à l’idéologie dominante en réhabilitant un système de pensée stigmatisé ou combattu, jugé honteux ou néfaste pour le pays,  mettant en cause la politique royale et les agissements du clergé. Les libertins au 17e siècle tentent de sortir des vérités officielles ; les vérités autorisées ne permettent pas aux sciences et à la culture de s’adapter avec l’évolution  scientifique, (à l’exemple de Gassendi) et d’appeler à la tolérance en insistant sur la différence entre tolérance et laxisme comme écrivait Bayle. La relation entre l’homme et Dieu, entre l’homme et la nature sont des questions largement discutées  au 17e siècle.

Un nouveau siècle arrive, escorté de nombreux bouleversements scientifiques et culturels. Les mentalités changent. La  nécessité  de  la  monarchie est discutée en raison de ses excès et de ses échecs, une remise en cause du régime politique, l’apparition des notions comme le contrat social, la revendication d’une nouvelle approche de la nature, tant en science qu’en philosophie.

Le libertin au 18ème siècle utilisera sa raison pour comprendre, pour critiquer et maîtriser les idées et les mœurs de son temps, alors que ses contemporains s’y soumettent sans les comprendre. Le 18e siècle milite pour une démarcation nouvelle entre la science et la religion, le religieux et le dogmatique doivent être écartés de la connaissance scientifique, car ils lui sont néfastes. 

L’esprit critique prend une importance capitale,  on voit apparaître un nouveau genre d’ouvrage : le roman libertin qui traite les traits de la société d’une façon plaisante légère ou caustique, en la travestissant lorsque les attaques contre le pouvoir en place sont sévères.

Le plaisir prend un nouveau statut, s’inscrit dans la nature de l’homme, et acquiert une nouvelle justification. Les thèses épicuriennes deviennent de moins en moins scandaleuses. Les pratiques amoureuses et voluptueuses sont décrites comme naturelles, et se trouvent réhabilitées.

Le libertinage au 18e voit un jour nouveau, s’appuyant sur de nouvelles thèses, se permettant des arrangements avec Dieu, refusant les dogmes de l’église et critiquant la monarchie absolue. La négation de la morale entraîne une justification de bon nombre d’actions scandaleuses aux yeux de la religion. La plus criante, car touchant le plus la nature, est cette idée que le meurtre est louable, car s’inscrivant parfaitement dans le cours de l’univers.

Dans son roman, les Bijoux indiscrets, Diderot écrit une fable sensée se passer au Congo. Il décrit le règne d’un roi du Congo, qui cache en fait la figure de Louis XIV, un roi despotique, dépensier, autoritaire, incompétent, aux mœurs perverties, avec un passage où est critiqué la révocation de l’Édit de Nantes, ainsi que le rôle de l’église catholique dans cette affaire.

 

boucher sommeil de venus

Boucher , sommeil de vénus

 

Erotisme littéraire et artistique  

 

 

Le 18ème siècle est un siècle d’aisance, de spéculation financière et d’une  mondialisation débutante. L’érotisme au 18e  siècle est littéraire et artistique.

Ces publications mettent en cause les deux pouvoirs en exposant les débauches du monde ecclésiastique et l’immoralité des certains aristocrates. L’écrit érotique comprend le roman libertin, mais aussi des chansons ou encore des poésies, parfois même des pièces de théâtre. Le XVIIIe siècle apparaît comme un « âge d’or » de cette littérature.

Pour expliquer cette croissance de produits culturels érotiques au XVIIIe siècle, certains évoquent la libéralisation des mœurs comme conséquence du développement d’une idéologie des Lumières.

Le roman érotique devient un genre avec des formes et codes qu’on retrouve plus ou moins dans la peinture.

Les thèmes abordés sont également variés, avec des effets de « mode ».

Ce genre s’adresse à un spectateur « voyeuriste » et curieux. Le lecteur est pris en compte dans la conception du récit, et la narration tente de  provoquer l’émoi du spectateur. Le but recherché est le plaisir.

Cette culture érotique met en scène la découverte du corps, l’initiation aux pratiques sexuelles, dans une utilisation récurrente de la raillerie et de la dérision. Le ton est souvent moqueur espiègle. Le pouvoir interdit ces livres selon des critères peu précis qui varient d’une époque à une autre, d’un livre à un autre. Les mesures de censure et de répression sont néanmoins jugées inefficaces par les historiens. 

Si le livre érotique est aussi pourchassé, c’est indéniablement pour son traitement de la sexualité, mais également pour ses critiques sociétales et politiques.

Ces romans peuvent inclure des dissertations philosophiques associées à des passages virulents à l’encontre du système.  Une des cibles privilégiées des romans et des chansons au XVIIIe siècle est la maîtresse du roi ; les mœurs dissolues du roi, madame de Pompadour puis la comtesse du Barry.

 

boucher  diane et le bain

Boucher, Diane sortant de son bain

La religieuse, et l'homosexualité féminine 

 

Le Siècle des lumières va profondément modifier d'une manière progressive le continent européen. Cette mutation sera longue et pénible en ce qui concerne le sociétal. Les idées progressistes sur le plan juridique ou économique ne s'étendaient pas toujours à la vie privée.
Pendant ce siècle, la libération de la sexualité de l'emprise religieuse sera longue et conflictuelle entre libertins et moralisants, entre libertaires et conservateurs.

L'homosexualité féminine n'était pas considérée comme un facteur de risque ou de troubles sociaux. Ni encouragement, ni répression, mais une indifférence dictée par l'idée que la sexualité sans pénis n'est pas une sexualité, et que la femme ne peut avoir de plaisir sexuel sans l'homme.

Au 17e siècle, l'homosexualité féminine était rarement punie. Nous connaissons l'histoire de la sœur Benedetta dans un couvent à Nantes, qui a eu une relation sexuelle et romantique avec une autre sœur. La sœur Benedetta fut punie, légèrement, pour avoir désobéi aux règles du couvent, et non pas pour avoir eu des relations romantiques et sexuelles avec une autre sœur. Sa partenaire n'a pas été inquiétée.

La naissance de l'individualisme s'accompagna d'une recherche de libération sexuelle. Les libertins ont été présentés comme des gens cherchant à corrompre les femmes mariées, et à ruiner la vertu des vierges. Le libertinage était lié à la mode, à la modernité, à la consommation, aux vêtements coûteux, et aux discussions osées.

On retrouve dans ce mouvement de libertinage, certaines racines de l'identité homosexuelle.
La grande majorité des libertins était hétérosexuelle ou bisexuelle, par contre, l'esprit de libertinage validait les goûts personnels en matière de sexualité, les préférences, et la recherche du plaisir.

Peu de gens avaient les moyens d'être libertins à cette époque, il fallait être riche, puissant, et capable d'ignorer ou de se détacher de la pression sociale. Le libertinage était un sport coûteux, pratiqué par des gens riches, bien installés dans la société, généralement aristocratiques et cultivés.

À cette époque, Denis Diderot publie son roman " la religieuse ", pour dénoncer l'emprise de l'église sur la sexualité.


Diderot est matérialiste, il ne croit pas à la dualité du corps et de l'âme. Parler du corps ou des passions humaines revient donc à parler de la même réalité humaine sous deux angles différents. Il est difficile de classer Diderot en libertin, sensualiste, ou en homme qui encourage le plaisir et  et la liberté sexuelle.

La Religieuse est un roman fondateur pour l'histoire de l'homosexualité en littérature française : le premier personnage est une lesbienne, souffrant jusqu'à la folie et la mort, de l'impossibilité de concilier ses désirs avec une religion exigeant le contrôle de ses désirs. Plus de 60 ans avant Splendeurs et Misères des courtisanes de Balzac, Diderot met en scène pour la première fois une relation lesbienne, en tentant une description littéraire de l'orgasme lesbien ; une première dans la littérature.


Suzanne Simonin raconte comment elle est traitée par sa supérieure :

" Elle m'invitait à lui baiser le front, les joues, les yeux et la bouche. La main qu'elle avait posée sur mon genou se promenait sur tous mes vêtements, depuis l'extrémité de mes pieds jusqu'à ma ceinture, me pressant tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre. Enfin il vint un moment, je ne sais si ce fut de plaisir ou de peine, où elle devint pâle comme la mort ; ses yeux se fermèrent, tout son corps se tendit avec violence, ses lèvres se pressèrent d'abord, elles étaient humectées comme d'une mousse légère ; puis sa bouche s'entrouvrit, et elle me parut mourir en poussant un profond soupir. Je me levai brusquement je voulais sortir, appeler. Elle entrouvrit faiblement les yeux, et me dit d'une voix éteinte : "Innocente ! Ce n'est rien". J'allais près d'elle ; elle me fit signe encore de la main de m'asseoir sur ses genoux ; je m'assis ; elle était comme morte, et moi comme si j'allais mourir. Son visage s'était animé des plus belles couleurs "

Diderot glisse le thème du " mal " ou de la " maladie ", pour décrire ce besoin sexuel pressant chez les femmes lesbiennes.

Diderot ne prétendait pas décrire un orgasme, ce terme n'existait pas, l'orgasme sexuel féminin était inconnu. Diderot décrit un plaisir sexuel entre deux lesbiennes.

Références:  


Meril. D. Smith : the greenwood encyclopedia of love, courtship and sexuality, vol 4, Greenwood press, 2008

Mehouvin Lisa :  Fragonard : Désir, Séduction et Erotisme: Regard contemporain sur un siècle de sensualité, Edit causam, 2021

Teyssèdre Bernard , L'Histoire de l'art vue du Grand Siècle. Paris, Julliard, 1964.

Faré Michel, Le Grand Siècle de la nature morte en France: le XVIIe siècle. Fribourg, Office du Livre,

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À REBOURS : Huysmans. Analyses

 

 

Huysmans a rebours


 

 

Joris-Karl Huysmans est un immense écrivain presque oublié. Ses romans sont des textes érudits qui analysent la société en profondeur.

Dans son roman « À rebours » publié en 1884, il raconte l’histoire de Jean Des Esseintes, d’une famille noble, dégoûté de la société après avoir usé des plaisirs procurés par sa richesse. Le héros hypersensible de Huysmans choisit de s’isoler pratiquant une ascèse du raffinement, à la recherche de sensations nouvelles et rares dans une recherche d’affirmation de soi.


Il cultive des goûts extrêmes dans une tentative solitaire de fuir « une époque dégoûtante de duplicité honteuse. »

Il est la proie de véritables cauchemars, victime de névrose et d’hallucinations dont les médecins le délivrent difficilement.

Des Esseintes est un homme qui épuise les sensations physiques, intellectuelles, et morales. À la recherche d’une nouvelle vitalité, il relie la littérature latine, il explore en profondeur la poésie de Baudelaire et de Mallarmé. Il teste les combinaisons possibles de parfums, ou les agencements d’orchidées. Il plonge dans les sensations engendrées par la peinture de Gustave Moreau, par les rêves de voyages, et par les rêveries érotiques. Selon lui l’imagination peut facilement compenser la réalité vulgaire.

Huysmans crée ici un personnage fascinant et unique, un héros kierkegaardien, grotesque et pathétique, une des plus fortes figures de l’angoisse qu’ait laissée notre littérature. Il est victime d’une société occidentale noyée dans les artifices incapables de fournir des sensations ou des plaisirs réels.

Il souffre d’une lucidité aveuglante, qui ressemble parfois à la lucidité des gens souffrant de dépression :

 

« Et puis, à bien discerner celle de ses œuvres considérées comme la plus exquise, celle de ses créations dont la beauté est, de l’avis de tous, la plus originale et la plus parfaite : la femme ; est-ce que l’homme n’a pas, de son côté, fabriqué, à lui tout seul, un être animé et factice qui la vaut amplement, au point de vue de la beauté plastique ? Est-ce qu’il existe, ici-bas, un être conçu dans les joies d’une fornication et sorti des douleurs d’une matrice dont le modèle, dont le type soit plus éblouissant, plus splendide que celui de ces deux locomotives adoptées sur la ligne du chemin de fer du Nord ? »

S’enfermer au milieu de ce qui lui est cher, s’enivrer de la beauté des œuvres d’art, il saisit la moindre subtilité d’une œuvre, apprécie ce qui en constitue l’originalité, refuse la médiocrité du monde, et son projet de voyage à Londres, s’achève dans une taverne des environs de la gare Saint-Lazare.
Comme les gens souffrant de dépression, il devient perfectionniste.
Des Esseintes est un peu plus complexe qu’une personne déprimée. Il exhibe une certaine perversité dans ses relations avec la société et avec les autres.

À travers ce héros, Huysmans décrit un monde décadent, finissant, ce monde de fin de siècle, secoué par les changements du mode de vie et de l’industrialisation.
Il porte un regard désespéré sur le monde, sur l’humain et sur la civilisation.

 

« Dans la dissolution générale, dans les assassinats de césars qui se succèdent, dans le bruit des carnages qui ruissellent d’un bout de l’Europe à l’autre, un effrayant hourra retentit, étouffant les clameurs, couvrant les voix. Sur la rive du Danube, des milliers d’hommes, plantés sur de petits chevaux, enveloppés de casaques de peaux de rats, des Tartares affreux, avec d’énormes têtes, des nez écrasés, des mentons ravinés de cicatrices et de balafres, des visages de jaunisse dépouillés de poils, se précipitent, ventre à terre, enveloppent d’un tourbillon, les territoires des Bas-Empires. »

 


« L’Empire d’Occident croula sous le choc ; la vie agonisante qu’il traînait dans l’imbécillité et dans l’ordure s’éteignit ; la fin de l’univers semblait d’ailleurs proche ; les cités oubliées par Attila étaient décimées par la famine et par la peste ; le latin parut s’effondrer, à son tour, sous les ruines du monde.
Des années s’écoulèrent ; les idiomes barbares commençaient à se régler, à sortir de leurs gangues, à former de véritables langues ; le latin sauvé dans la débâcle par les cloîtres se confina parmi les couvents et parmi les cures ; çà et là, quelques poètes brillèrent, lents et froids. »

Après un tel livre, écrit Barbey d’Aurevilly, il ne reste plus à l’auteur qu’à choisir entre la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix. » On sait que Huysmans choisit la foi pour apaiser ses doutes.

 

 

Anaylse rapide

Dans sa préface de 1903, l’écrivain explique sa rupture avec le naturalisme, qui aboutissait à une impasse. Il dénonce cette littérature engagée dans un inventaire systématique de la société, où les personnages sont dénués d’âme, mais régis par des instincts, accomplissent des actes sommaires, où les descriptions de décors théâtraux prolifèrent.

 Ce roman devient la bible de la « décadence », un livre loué et apprécié par les surréalistes.

L’enfermement devient une fuite d’une civilisation matérialiste, bourgeoise, industrielle qui s’intéresse peu aux émotions et aux états d’âme. Le héros refuse la réalité, il préfère créer un monde artificiel. En l’absence de soutien familial, sociétal, ou étatique, il se trouve dans un monde infantile, dans un nihilisme rêveur sans issue.

 

Il s’agit d’un des grands romans antisociaux, créant un monde intérieur de mécontentement, d’indignation, d’isolement et de peur. Le romancier devient un avant-gardiste dans la description des états psychologiques.

C’est un roman révolutionnaire en termes littéraires, un roman sans lieu, sans temps, fondé sur le caractère et les pensées d’un seul héros. Chaque chapitre traite un sujet comme : parfum, couleurs, fleurs, auteurs latins, et antiquité dans une sorte de style d’art symboliste, et novateur.

 

A chaque changement de société ou d’époque, nous pouvons trouver des écrivains déprimés ou anxieux, qui parlent de décadence, de fin de monde et de perte de sens pour alerter le lecteur sur les risques, sur l’inconnu qui profile.

Céline après la Première Guerre mondiale, certaine courants de l’existentialisme après la Deuxième Guerre, et Houellebecq après le changement de siècle et la révolution actuelle d’information et de numérisation.

Ils créant des héros marginaux, et pathétiques qui rappellent le héros de ce roman pour raconter la métamorphose de sociétés et la perte des repères. On retrouve également dans la littérature japonaise ce genre de personnages marginaux, quand il s’agit de décrire ces Japonais isolés, qui refusent leur modèle actuel de société.

 

Références


Fernande Zayed, Huysmans, peintre de son époque, Nizet, 1973.

 

 

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