Constable le romantique peint ses nuages

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Constable John cathedrale de salisbury 1829

Constable, cathédrale de Salisbury 1829, National Gallery, London

 

 

 

C’est en France que le réalisme, en tant que mouvement artistique, a atteint sa forme la plus cohérente et la plus élaborée avec des parallèles et des variantes sur le continent, en Angleterre et aux États-Unis.

 

 

Passage du romantisme vers le réalisme

Si le romantisme encourage le beau, les émotions, et les expressions de soi, le réalisme cherche à refléter le réel.
Le réalisme est une manifestation contemporaine d’une longue tradition philosophique faisant partie de la pensée occidentale depuis Platon, qui oppose la « vraie réalité » à la « simple apparence ».
Au 19e siècle ces concepts sont traités par les philosophes. Hegel écrit : « la réalité se situe au-delà de la sensation immédiate et les objets que nous voyons chaque jour ».

Précédé par le Romantisme, suivi par l’impressionnisme et par le symbolisme, le réalisme était un mouvement dominant sur la période entre 1740 et 1780. Cependant, dans chaque tableau, on voit la transition progressive et constante d’un mouvement artistique vers un autre.

 

 

Les nuages de John Constable


John Constable est originaire du comté de Suffolk. Il a été plus célèbre de son vivant en France qu’en Angleterre, célébré comme un grand peintre paysagiste romantique.
Au début des années 1820, il se consacre à l’étude des nuages, des couleurs et des lumières qui se dessinent dans le ciel. Il considère le ciel comme primordial à la peinture de paysage.
Ces études de nuages ont laissé une superbe collection de tableaux à la fois romantiques et réalistes. Nous voyons fréquemment les nuages dans ses tableaux, comme élément important de n’importe quel paysage.

Constable John (1776 — 1837), contrairement à son grand contemporain Turner, a eu tardivement la reconnaissance de ces pairs, et ce n’est qu’en 1829 qu’il a été élu par une majorité d’une seule voix, comme membre de l’Académie royale.
Comme Cézanne, Constable s’est concentré sur un nombre limité de scènes de paysage. Au lieu de les abstraire ou de les idéaliser, comme les romantiques, il a choisi d’observer le même arbre, la même terre de Hampstead, la même cathédrale de Salisbury, la même rivière Stour, encore et encore, cherchant à pénétrer sous la peau de l’apparence jusqu’à un noyau intérieur de la réalité.


Fils d’un meunier aisé d’East Bergholt, dans le Suffolk, après des études secondaires, où il acquière une certaine connaissance en latin, en français, il devient un autodidacte en peinture.


Constable John Ferme de Glebe 1830

 

Constable : Ferme de Glebe 1830

 


Le père de Constable, avec la prudence de la classe moyenne, tente de détourner son fils de la carrière d’artiste. Il lui propose de travailler avec lui. Le jeune Constable dut apprendre à observer le vent et les conditions météorologiques pour faire fonctionner le moulin de son père.
Tiraillé entre son amour de l’art et son respect pour les souhaits de son père, il commence progressivement la peinture, auprès d’un peintre local.
Dans ses premières années, il s’inspire de la peinture hollandaise du XVIIe siècle, mais il ne tarde pas à développer un style original basé sur l’étude directe de la nature, représentant en peinture les effets changeants de la lumière et l’atmosphère.

Constable John Etude de nuages, matin a l est de Hampstead 1821

John Constable – Étude de nuages, matin à l’est de Hampstead – 1821

 

 

Pour capturer le scintillement changeant de la lumière, il abandonne la finition traditionnelle des peintres de paysage, pour capter la lumière du soleil dans des nuances de blancs ou jaunes et montrant les tempêtes par des vigoureux coups de pinceau. Il travaille en plein air, dessine dehors ou fait des croquis à l’huile, mais ses grands tableaux sont peints en atelier.

 

Constable John Tempete sur la mer 1824

John Constable : Tempête sur la mer 1824-28

 

Il est encouragé par Sir George Beaumont, peintre amateur, connaisseur. Il copie des paysages de Poussin dans une forme d’autoapprentissage.
Alors que son premier amour était le paysage, afin d’acquérir une indépendance financière, il peint quelques portraits et réalise deux commandes pour des peintures d’autel d’église.
Ses plus belles œuvres sont des endroits qu’il connait le mieux : Suffolk et aussi Hampstead, où il a vécu à partir de 1821.

 

Constable John The Hay Wain 1821


Constable : The Hay Wain, 1821, National Gallery, Londres

 


Le célèbre tableau, The Hay Wain (1821) est l’un des préférés de Constable. Cette esquisse a probablement été faite en 1820 au cours d’une visite qu’il a rendue à son ami proche Fisher. Ce tableau est exposé au Salon de Paris de 1824 ; il a eu une influence majeure sur les peintres romantiques comme Delacroix qui déclare qu’il est impressionné par ce travail, et aussi sur certains impressionnistes.

 

 

Constable John Paysages avec nuages gris Yale Center for British Art
Constable John paysage avec nuages gris Yale Center for British Art

 

Malgré ses efforts pour satisfaire le goût officiel, Constable n’est nommé associé au Royal Academy qu’en 1829, huit ans avant sa mort. A titre de comparaison, Turner est devenu un membre de l’académie royale à 24 ans, quant aux efforts de Cézanne pour être admis au Salon, ils n’ont jamais abouti. Encore un point de ressemblance avec Cézanne.
À sa mort en 1837, Constable est connu pour ses images romantiques et luxuriantes des terres agricoles de son Sussex natal.
Plus tard, il devient célèbre pour sa collection de peintures de formations nuageuses, minutieusement annotées et observées, réalisées en extérieur. Leur caractère improvisé et leur concentration dans l’atmosphère, la couleur et la texture ont été considérés comme une sorte de réalisme, et de modernisme précoce. Il a dessiné cette collection comme un apprentissage au début de sa carrière.

 

 

Constable John etude de nuages Yale Center for British Art Paul Mellon Collection
Constable : étude de nuages, Yale Center for British Art, Paul Mellon Collection

 

Les études de nuages de John Constable fournissent un exemple intéressant sur plusieurs points.
Le sujet de la nature est un sujet partagé entre le romantisme et le réalisme. Si le romantisme encourage la découverte de la beauté dans le monde, le réalisme a joué un rôle important dans l’observation du monde. Les études de John Constable sur les nuages en sont un exemple. Constable fixe ces images dans ses tableaux profitant de ces propres observations et des études disponibles sur les nuages à son époque.

Constable John Etude des nuages arbres a droite  Hampstead 1821

 Étude des nuages, arbres à droite, Hampstead, 1821

 

Constable ne visait pas uniquement la beauté, mais il cherchait l’exactitude scientifique. En acceptant les phénomènes naturels comme objet artistique, sans interprétation ni expression d’état d’âme, il représente la peinture réaliste du XIXe siècle.
Les paysagistes français comme Corot et Huet tombèrent en admiration devant ce travail unique en son genre de Constable dans les années 30 — 40.

Constable John etude nuages


John Constable – Étude nuages

Références
Newton Eric : european painting and scumpture, 1961, pelican book
Wilton Andrew : Five Centuries of British Painting From Holbein to Hodskin, 2001, Thames & Hudson
Shields and Parris: John Constable 1776— 1837, 1985, Cmthe Tate gallery

 

 

 

 

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La peinture n’est pas morte : de Balthus à Fischl

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Fischl tragic

 Eric Fischl: tragic 

 

 

 

La peinture nous accompagne depuis l’apparition des hommes.
Le visiteur d’un musée peut avoir l’impression que la peinture occidentale a déjà atteint ses sommets et ne peut que reculer, ou mourir en devenant une peinture pour les musées sans lien avec la vraie vie. Pourtant, la peinture en occident a toujours vécu à travers le quotidien et aussi l’intérêt des gens pour cet art.

Le progrès et les développements à partir de la fin du XIXe siècle avec les impressionnistes jusqu’aux minimalistes semblent épuiser la peinture. Dans les années 1960, le spectateur regardait des toiles n’offrant aucun élément reconnaissable, uniquement de la couleur, sans symbole ni contenu expressif.

Les impressionnistes ont créé des objets nouveaux dans leur peinture, des couleurs et des formes. Van Gogh est allé plus loin, en utilisant la magie de ses coups de pinceau pour ajouter un contenu nouveau à ses toiles. Les mouvements artistiques suivants ont poussé le processus plus loin jusqu’à que la peinture soit réduite à une surface plane : la toile, représentant des formes plates avec rien d’autre que de la couleur.

 

Au début des années 60, de nombreux artistes ont commencé à discuter la fin de la peinture, la mort de la peinture dans la culture occidentale, face aux mouvements et productions artistiques les plus récentes.

 

Balthus et la peinture vivante

Non , la peinture occidentale n'est pas morte. Elle évolue. 

Dans les années 60, avec le renfort de la publicité, et de certaines critiques complaisantes, certains artistes ont cherché une peinture facile ou simplement conceptuelle, les écoles d’art enseignaient aussi ce genre de peinture sans contenu ni forme, peinture qui n’a jamais réussi à attirer le public.

On lisait par ci et par là que la peinture était morte. D’autres artistes pensaient que la peinture n’était pas morte, elle attendait simplement de renaître entre les mains d’artistes associant le contenu et la forme, artistes capables d’appliquer le pigment sur la toile d’une manière habile et intelligente. La peinture figurative retrouva ses lettres de noblesse. De plus il y a toujours eu une peinture réaliste, l’avant-garde en ignore la présence.

 

Blathus peinture figurative therese revant

Balthus, thérèse rêvant


Balthus travaille loin des vagues avant-gardistes.
Dans ses premiers travaux, il dessine des jeunes filles en compagnie de chat, dans des poses provocantes, ou extravagantes. Son tableau Thérèse rêvant est un bon exemple de la vague figurative qui allait sortir la peinture de son coma. Pendant que les surréalistes façonnent des montres déformées et des figures sinistres en utilisant un haut niveau de compétence technique dans leur travail consacré à un monde imaginaire comme Dali, Balthus lui utilise la même compétence dans un cadre réaliste. Là où le surréaliste faisait fondre des objets sur des formes géométriques, la robe de Thérèse coule de façon réaliste sur le bord d’une chaise banale dans un environnement tout à fait crédible.

 

Blathus peinture figurative la rue

 

Balthus : la rue 


Plus tard, la provocation érotique de Balthus est devenue plus symbolique. Dans son tableau la rue, l’érotisme n’est qu’un élément secondaire d’un tableau d’un contenu onirique, dans un style classique.

Dans un article du New York Times : il déclare : « J’ai l’habitude de vouloir provoquer, mais maintenant, ça m’ennuie. »

 

 

 

Eric Fischl, encore une peinture vivante

Eric Fischl, est né à New York en 1948 et a grandi en Arizona. Dans des conférences, à partir des années 1980, Fischl analyse la mort de la peinture.
Fischl est un artiste réaliste figuratif, qui insiste sur le fait que la peinture moderne ne possède pas toujours la capacité de communiquer avec le public et ne reflète aucune idée ni aucune réalité.
Depuis toujours Fischl défend l’art figuratif en restant critique vis-à-vis des tendances postmodernes qui prétendent qu’il n’est pas nécessaire de savoir dessiner ou peindre pour être un artiste. Selon lui, la peinture est morte. Il critique en premier la façon d’enseigner l’art, d’insister sur les techniques et sur le modernisme.

Depuis le début des années 1980, Fischl tente de trouver un moyen de réengager le public avec ses œuvres figuratives, ajoutant la sculpture réaliste à son répertoire. Il a rencontré un succès non négligeable, mais c’est une bataille difficile. Il a rencontré une controverse majeure avec sa sculpture, Tumbling Woman (femme tombante) (2002) qui a été retirée du Rockefeller Center parce que les gens la trouvaient offensante.

 

Fischl femme tombante

Fischl  : femme tombante Tumbling Woman 2002

Conçue comme une commémoration affectueuse à tous ceux qui ont perdu la vie lors des attentats terroristes du 11 septembre, la statue montre simplement une femme plongeant dans l’espace. Les épaules de la statue reposent sur le sol et supportent le poids de la silhouette massive. L’impact émotionnel de voir une femme en chute libre, s’ecrasant sur le sol, se tordre et connaître un destin tragique, était trop important. Si Tumbling Woman avait été une œuvre abstraite, la réaction aurait été bien différente ; ce qui est vraiment le point de l’argument de longue date de Fischl selon lequel les œuvres d’art non figuratives ne peuvent pas fournir le même impact émotionnel puissant que les œuvres figuratives.

 


Dans une interview accordée en 2002 au New York Times, Fischl a déclaré : « Le monde de l’art a formé de jeunes artistes de plus en plus jeunes, il y a eu un manque de formation en histoire et en techniques que l’on pourrait appliquer pour rendre la forme humaine, par exemple. Beaucoup de jeunes enfants sont capables de dessiner des figures pour dessins animés. Mais un dessin animé peut exprimer le vécu de l’année dernière par exemple. Quand quelque chose de terrible, de puissant ou de significatif se produit, vous voulez un art qui parle de cela, qui nous ferait avancer, qui nous rassemble. Je pense que le 11 septembre nous a montré qu’en tant que monde de l’art, nous n’étions pas qualifiés pour faire face ni assez formés.

 

Fischl bad boy

Bad Boy », 1981

 

Dans ses conférences, Fischl fait l’éloge de vieux maîtres comme Caravage et de modernistes comme Vincent Van Gogh et Edvard Munch, et s’interroge sur les post modernistes. Fischl est conscient des difficultés inhérentes à la revitalisation de la peinture figurative dans le monde de l’art d’aujourd’hui. Pour certains, il déteste les vaches sacrées postmodernistes, d’une pratique artistique dépourvue de conscience politique. Pour d’autres, Fischl a raison, car retirer le corps ou la forme de l’expérience supprime l’émotion et l’empathie.



Fischl Nourrir la tortue


Nourrir la tortue (2016) Eric Fischl, de
https://www.artsy.net/article/artsy-editorial-eric-fischls-paintings-trumps-america-daddys-trouble.

 

Fischl papa est parti

 

Fischl, Papa est parti, fille (2016),  de
https://www.artsy.net/article/artsy-editorial-eric-fischls-paintings-trumps-america-daddys-trouble

 

Il est impossible de dire que la peinture occidentale est morte. Les styles et les mouvements vont et viennent par cycles, par modes et par vagues.

 

Le style de Fischl, est un mélange savant d’un style presque néo expressionniste figuratif associant avec talent avec la forme, la maitrise et le contenu.
Nous constatons un intérêt croissant du public pour la peinture figurative comme si les spectateurs cherchent la maitrise, l’émotion, et le contenu. Ce n’est pas la peinture figurative figée qui ressemble à la photographie, mais une peinture qui reflète notre époque, nos questions et nos chagrins, à titre d’exemple.

 

La lettre jack  Vetrriano 2019  peinture figurative recente

 


La lettre de jack Vetrriano 2019 (https://www.amazon.fr/Jack-Vettriano-Impression-artistique-lettre/dp/B003JS2L9S)

 

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Edward Hopper : le monde à travers les émotions

Hopper ete

Hopper, été , 1943

 

 

 


Se promener dans une exposition de Hopper est à la fois excitant et énigmatique en observant des personnages solitaires, insatisfaits, pathétiques ou marginaux.
Ses tableaux peuvent déclencher chez les spectateurs une interrogation, un sentiment d'inconfort face à des individus isolés dans des espaces impersonnels, ou qui regardent par des fenêtres le monde extérieur. Quel que soit le nombre de personnages représentés sur la toile, chacun d'entre eux est un être seul, comme s'il vivait prisonnier dans un grand aquarium ne laissant pénétrer ni amour, ni contact charnel. À l'intérieur de ces personnages, on déchiffre parfois des êtres paralysés, égarés ou figés, indifférents au monde qui les entoure.
Hopper a peint des sentiments communs aux humains, la solitude parmi les autres, parmi la foule, la solitude de soi. En dépit de la présence de Jung, Freud et de la psychanalyse au 20ème siècle, Hopper n'analyse pas, ne corrige rien, il montre sa propre vision du monde.
Aujourd'hui, il est un peintre important, un génie singulier. Son travail fut ignoré pendant de nombreuses années.


Malgré tout, Hopper (1882-1967) est un peintre américain bien apprécié en Europe. Ses tableaux nous sont familiers.
Pour de nombreux européens, la peinture d'Edward Hopper confirme les images et les préjugés de la culture Européenne sur l'Amérique et le style de vie aux USA.  Depuis 1970, les expositions des tableaux de ce peintre rencontrent un réel succès. Les visiteurs apprécient dans ces tableaux la façon dont Hopper voyait son Amérique et non pas seulement le style ou la technique.

La sophistication intellectuelle de Hopper a éloigné le public américain de ses œuvres dans un premier temps. Jeune, Hopper lisait la bibliothèque de son père : "les classiques anglais et beaucoup de français et russe en traduction ". Plus tard, il a continué de s'immerger dans la poésie, la fiction, la philosophie ; La littérature anglaise, ainsi que les écrivains français et allemands. Au cours de sa vie, il a indiqué son goût pour certains écrivains comme Molière, Hugo, Verlaine, Rimbaud, Proust, Goethe, Emerson, Thomas Mann, Renan, Hemingway,  Dos Passos, et Henrik Ibsen. Il avait également étudié l'art des anciens maîtres de la peinture européenne pendant ses années d'études et ses voyages à l'étranger.
Tout au long de son sa vie Hopper a maintenu un intérêt à la fois pour la culture européenne et pour la culture américaine. Il pensait qu'un artiste répondait naturellement à son propre héritage.

 

Hopper bureau a New York

Hopper à travers un tableau  

Hopper aime New york. " Ce que je tire de New York a-t-il dit, c'est new york. " Il regardait, se promenait laissant son talent de se nourrir des sens et des formes, et des couleurs, à la façon d'un peintre et d'un photographe. Nourri de Vermeer et Degas, il cherche un angle, un point de vue, un coin.
Le thème du coin de rue apparaît trop tôt dans son oeuvre, dès 1913 dans son tableau impressionniste la Parisienne. Il tente de représenter un morceau de la ville, ce qui va devenir un thème important dans sa peinture. Chez lui, on retrouve comme chez Vermeer dans de nombreux tableaux, la diagonale qui donne aux figures une composition, une mise en scène. Le public se pose à l'angle de la toile.
À cela s'ajoute l'art et le thème de transparence, en insistant sur les fenêtres, sur les vitres et sur les baies. Dans un angle, à travers les fenêtres, ne voyant pas seulement une rue, mais des parties de l'immeuble en face, ou des boutiques, où les fenêtres et les ouvertures, il  associe le privé au public, à l'intime à l'impersonnel. Parfois, nous avons l'impression d'être dans un aquarium, montrant dedans et dehors, publiques et privées, liberté et rêve, réelle et irréelle.


Les personnes travaillent à l'intérieur de leur boutique ou dans leurs bureaux, observent, et sont observées, comme si les vitres séparaient avec une certaine étanchéité le monde intérieur du monde extérieur.

Dans son tableau bureau à New York par 1962, derrière un comptoir une banque ou d'une boutique, un téléphone noir est posé sur un tapis rouge, une femme blonde épaule et bras nus tient un papier rectangulaire, une enveloppe fermée, une lettre. Elle regarde comme si elle vérifiait l'adresse dans une attente avant de décacheter et de lire ou avant de la classer ou de l'envoyer au destinataire. On se demande si la lettre est personnelle, s'il s'agit de bonnes ou de mauvaises nouvelles. Au plafond, trois globes éclairent la pièce. Le mur du fond est sombre, obscure. La lumière qui éclaire la jeune blonde vient d'une grande baie bleue donnant sur la rue.
À gauche, la rue est déserte, il y a les autres façades d'immeubles, sombres avec de nombreuses fenêtres à moitié ouvertes. Tout semble orienter le regard du spectateur vers la lettre située au centre du tableau. Cette histoire de lettres nous rappelle Vermeer.
Cette femme est exposée dans une vitrine comme une marchandise, comme un mannequin de boutiques, offerte au regard des passants comme un objet publicitaire. Cette femme exhibe derrière cette vitrine une lettre qui porte le signe de l'intimité, du secret. On dirait que pendant son travail, elle a un autre rôle, animer la vitrine et séduire les clients.


Les critiques ont discuté le voyeurisme chez Hopper. Ce voyeurisme n'avait rien de sexuel, il démontre l'effacement des limites entre le privé et le public, la confusion imposée par notre style de vie entre l'intime et l'impersonnel. Dans ce voyeurisme, Hopper et dessine des êtres humains aliénés dans une société industrielle, dans une société de marchandise, dans une société de consommation, dans une société du spectacle.
On est parfois étonné par la présence des fenêtres et des vitres dans les tableaux de Hopper. Le verre devient silence, distance, obstacle, et en même temps, transparent, froid, indiscret et non intime.

 

Hopper influence les autres


Au cœur de la vision urbaine de Hopper figurent les paradoxes du mythe démocratique. Nous sommes égaux, et pourtant ce qui nous rend égal est notre unicité et notre inviolable individualisme. Toute atteinte à notre intimité et notre individualisme est une atteinte à la démocratie. Malgré la mélancolie qui hante les peintures de Hopper, sa popularité et son influence persistent. On trouve dans le polar américain puis dans le cinéma ces réflexions sur les effets négatifs de l'urbanisation, sur les disparités économiques et la solitude.
Dans la culture populaire, il a influencé une variété d'artistes, dont Alfred Hitchcock, qui s'est inspiré du tableau maison au bord de la voie ferrée (peint en 1925) dans son film Psychose réalisé en 1960 ou la vue sur les fenêtres des appartements en vis-à-vis (chambre sur cour).
Le pouvoir de l'art de Hopper réside dans un réalisme particulier, clairsemé, qui omet plutôt que ce qu'il représente. Il a transformé des espaces américains emblématiques (comptoirs, pharmacies, bars, chambres d'hôtel, stations-service) en espaces reflétant la vie intérieure, en espace intimes.
Derrière la simplicité apparente des peintures se trouve une grande complexité. Le manque de détails invite le spectateur à compléter l'image en spéculant sur les événements passés et imminents, sur les relations entre les personnages et sur les désirs et les angoisses provoqués par notre propre besoin d'examiner la vie de ces personnages.

Hopper : une vie entre plusieurs cultures

En 1906, à l'âge de 24 ans, Hopper arrive à Paris pour résider dans la rue de Lille un logement loué par ses parents. Gertrude Stein, Picasso, Renoir, Cézanne étaient à cette époque à Paris, le jeune homme ne rencontra aucun d'entre eux. Il est fasciné par les impressionnistes et leurs couleurs aux tons pastels.
Il a séjourné à Paris deux fois, en 1909 et en 1910. Dans sa biographie de Hopper, Gail Levin note : "la solitude des intérieurs récurrents, le sous-entendu sexuel et la perspective du voyeur, son intérêt pour la complexité de la lumière ".
De retour aux États-Unis, il doit gagner sa vie et se tourne vers la publicité (dessinateur d'affiches). En 1912, il a présenté des tableaux pour une exposition au MacDowell Club. Et à 30 ans, il n'a encore vendu encore aucun tableau.
Il commence à faire des illustrations pour des magazines.
Dans les expositions, ses tableaux d'influence française ne plaisent pas. Le public et le monde de l'art étaient dans une ambiance nationaliste vis à vis de l'art américain.
Cette idée de ce qui était "américain" allait accompagner son art. La Nouvelle-Angleterre a toujours eu une grande importance dans la conscience nationale américaine avec ses valeurs puritaines, et où les écrits d'Emerson étaient revendiqués comme l'essence même du caractère américain.

 

Hopper hotel lobby hotel room


Fin 1924, Hopper change essayant de placer ses aquarelles avec les Galeries d'art Kraushaar et est refusé. Plus loin dans la rue, la nouvelle Galerie Rehn ouvre. Avant que Frank Rehn n'ait eu l'occasion de regarder le travail de Hopper, un client saisit un tableau et l'acheta. Pour la première fois. Rehn commença à vendre ses tableaux. Les critiques le louèrent, il fut invité alors de grandes expositions et dans les musées.
En 1924, Hopper épouse Jo Nivison. Ils se connaissaient depuis l'école primaire. Quand ils se sont mariés, les deux avaient 41 ans.
Le couple resta marié 43 ans, traversant des moments de tendresse et de rivalité, mais aussi les passions mutuelles pour l'art et le théâtre. Jo posa dans presque tous ses tableaux.
Pendant la majeure partie du 20ème siècle, Hopper est considéré comme un peintre " réaliste " à un moment où le réalisme était dénigré par les critiques.
Dans les années 1930, pendant une période de conscience sociale et de nationalisme, le travail de Hopper commence à susciter une attention particulière.  Puis dans les années 1940, il est reconnu comme un grand artiste américain. Dans les années 1950, lorsque l'expressionnisme abstrait est en vogue et le réalisme à la défensive, la réputation professionnelle de Hopper a continué de croître et de se renforcer. Le magazine Time l'a mis à la une en couverture en 1956.
Hopper meurt dans son atelier en mai 1967.

Hopper, des thèmes colorés en tableaux   

La secrétaire qui travaille tard le soir au bureau avec son patron dans l'immeuble d'en face, ou la femme qui lit dans le train. La jeune fille en robe légère sous le soleil d'été qui attend sur le perron, la femme seule assise au café
Hopper observe les changements de la  société, les débuts de l'individualisme, l'avènement de la société de consommation, l'individualisme qui apparait aux USA et comme en Europe et qui transforme la société.
Hopper nous montre l'individu, seul maitre de son destin, l'individu face à la nature, face aux changements du  monde moderne.
Chaque tableau est un décor à la fois familier et énigmatique qui inquiète ou interroge le spectateur.  Sommes-nous ces personnages ?   Est-ce nous ?
Ses débuts sont marqués par la tradition européenne, par l'impressionnisme, il fait plusieurs voyages  à Paris. En 1910, il s'inspire de Manet, il est le peintre des paysages et des villes.

Ses  toiles montrent un dynamisme et une expressivité qui marquent l'affrontement entre la nature et la civilisation.

Hopper la ville


La ville 1927

Le monde moderne se caractérise dans ses toiles par le mouvement (voiture, chemin de fer, route, poteau téléphonique), il peint le nouveau monde avec exactitude, les symboles de l'Amérique, enseignes lumineuses aux couleurs criardes, panneaux publicitaires, immeubles aux  façades  barrant l'horizon.
Hopper dépeint l'homme, son aliénation dans la ville et dans le monde moderne.  

Hopper automate

L'automate 1927


Tranquillité du personnage dans un lieu géométrique et vide (reflets des miroirs, des vitres, monde extérieur sombre) nature représentée par la coupe de fruits,
 Femme dans une cage vide fixité du personnage repliée sur elle-même, le vide l'entourant

Hopper s'attache par la suite à montrer les symboles de la civilisation que sont les maisons, l'architecture et leur insertion dans la nature environnante.
Ainsi les peintures de Hopper apparemment réalistes et riches détails exacts ne sont pas de simples représentations du réel mais des constructions complexes dépassant le réel, et sont à décrypter par le spectateur.

 Hopper Chambre au bord de la mer
Chambre au bord de la mer 1951


Dans ces dernières œuvres, il se rapproche du travail de Magritte en dépassant le réel.
C'est le jeu du tableau dans le tableau (Ses toiles sont comparables à un miroir dans lequel des choses dispersées se répondent les unes aux autres).

Hopper explique sa démarche en citant Edgar Degas " Mettre sur la toile ce que l'on voit, c'est bien, peindre ce que l'on a gardé en mémoire c'est mieux ".  Cette métamorphose a la puissance de l'imagination. Ces peintures en rendent compte, elles racontent les ruptures de la société.
Il se réclame aussi d'Emerson : 

 

" Le début et la fin de toute activité artistique est la reproduction du monde autour de moi au moyen du monde en moi... "

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