Zénon raisonne par l’absurde

 

Zenon

 

 

 

« Zénon a sur le mouvement quatre raisonnements, qui ne laissent que d'embarrasser ceux qui tentent de les réfuter » écrivait Aristote il y a approximativement vingt-cinq siècles.
(La Physique VI:9, 239b10).

 

 

Zénon et les paradoxes


Quelques siècles avant Jésus-Christ, des philosophes grecs comme Héraclite, Parménide ou Zénon d'Elée s'interrogeaient déjà sur la nature du temps, de l'espace et du mouvement.

L’auteur présocratique Zénon d’Élée (c. -490 – c. -4301) est l’introducteur en philosophie de ce que l’on peut appeler « l’horizon infini des opérations ».
Zénon est connu pour deux choses :
1. Un livre d’arguments contre la pluralité, entreprenant de prouver que l’hypothèse de la pluralité oblige à affirmer ensemble des paradoxes, et dont Platon porte témoignage dans le Parménide (LM D4)

2. Un groupe de 4 arguments contre le mouvement, qui sont paraphrasés et réfutés avec soin et génie dans la Physique d’Aristote (LM D14-16, 18 ; BK A25).

Chez son maître Parménide (c. -515 – c. -440), on trouve la première utilisation philosophique rigoureuse du raisonnement par l’absurde ; mais Zénon utilise le raisonnement par l‘absurde systématiquement, non seulement dans la philosophie, mais aussi dans les mathématiques.
Pourrions-nous compter jusqu’à l’infini ? Comment raisonner en face d’une série d’événements qui ne prend jamais fin ?

Il applique ce raisonnement par l’absurde pour étudier la possibilité d’itérer sans fin des opérations.

Partant de l’hypothèse que la matière comme le temps constitue une grandeur continue, que toute grandeur continue se divise en d’autres grandeurs continues, hypothèse partagée par la géométrie grecque, il a produit un certain nombre d’arguments visant à prouver qu’il est impossible qu’il y ait du mouvement.

Les arguments de Zénon ont un sens bien déterminé, précisément. Il s’agit de
de bons arguments, concluant qui prennent la forme de preuves par l’absurde, et qui réfutent par l’absurde un avis contraire.

Il formule des paradoxes portant sur le mouvement, en particulier le paradoxe d’Achille » et le paradoxe de la Dichotomie : division en deux moitiés égales.

Ils nous enseignent que pour qu’un mouvement s’accomplisse, il faut que s’achève une série d’étapes théoriquement inachevables. Le mouvement est donc prouvé impossible.

La forme de ces paradoxes est bien connue, par exemple, pour qu’un objet accomplisse un mouvement, il doit parcourir la moitié d‘une distance, puis la moitié de la distance restante, puis la moitié de ce qui reste, etc. Ainsi, un objet mobile ne peut jamais arriver à sa destination, car il lui reste toujours une distance restante à parcourir.

 

Paradoxe d’Achille et la tortue

Dans le livre II de la Physique, Aristote rapporte ainsi l'explication donnée par Zénon :
« Le plus lent à la course ne sera jamais rattrapé par le plus rapide, car celui qui poursuit doit toujours commencer par atteindre le point d'où est parti de sorte que le plus lent a toujours quelque avance.»

Le paradoxe d’Achille est célèbre. Dans ce paradoxe formulé par Zénon d’ Elée, il est dit qu’un jour le héros grec Achille a disputé une course à pied avec une tortue. Comme Achille était réputé être un coureur très rapide, beau joueur, il accorde gracieusement à la tortue une avance de cent mètres.
Zénon énonce que le rapide Achille n’a jamais pu rattraper la tortue, comme le cite Aristote.

Achille ne saurait rattraper une tortue à la course, si la tortue a de l’avance. Car supposons qu’elle se trouve au début de la course au point P. Achille ne saurait la rattraper sans d’abord parvenir jusqu’au point P. Mais le temps qu’Achille y parvienne, la tortue aura continué d’avancer.
Achille ne peut donc pas rattraper la tortue.
Le temps qu’Achille parcoure les 100 mètres ; la torture parcourt elle 50 m
Achille parcourt les 50 m restant, mais la tortue parcourt 25 m.
Achille parcourt les 25 m restant, mais la tortue parcourt 12.5 m
Etc

 

Zenon paradoxe

 

Plus concrètement, le temps qu’Achille comble son retard de cent mètres, la tortue aura parcouru, disons 10 mètres. Achille doit, pour rattraper la tortue, parcourir ce nouveau mètre, mais une fois ce mètre atteint, la tortue aura encore une fois pris un peu d’avance, et ainsi de suite. Ainsi, Achille aux pieds rapides n’aura jamais pu rattraper la tortue. Le raisonnement de Zénon paraît impeccable et irréfutable; pourtant, nous savons tous que c’est Achille qui a gagné la fameuse course !

Selon la philosophie de Parménide, la réalité est une et immuable, sans changement, et tout changement ou mouvement ne sont que des illusions de nos sens.
En tant que disciple, Zénon a écrit un livre plein de paradoxes qui défendent la philosophie de Parménide. Ce livre a toutefois disparu, tout ce que l’on connait de ces arguments à l’encontre du mouvement nous est reporté par Aristote (IVe siècle avant J.-C.) dans le Livre VI de La Physique.

Dans cet ouvrage, Aristote dévoile ses propres arguments dans le but d’expliquer pourquoi « Zénon fait un faux raisonnement » et en quoi « constitue l'erreur de raisonnement de Zénon». Il ne présente pas les arguments de Zénon contre le mouvement comme étant des « paradoxes ». Et ce point de vue d’Aristote fut largement accepté jusqu’à la fin du XIXe.

Entre temps, des grands philosophes comme Descartes ont tenté de résoudre le paradoxe.
Au 19e siècle, on présente les arguments de Zénon en tant que « paradoxes », on valide la contradiction et on cherche de vraies solutions. Ces paradoxes continuent à être le sujet de plusieurs livres et thèses. Durant ces dernières décennies, ils ont été régulièrement le sujet de discussion dans des revues ou ouvrages académiques.

 

Le paradoxe de la flèche

Si toute chose, disait-il, doit toujours être en mouvement ou en repos, et si elle est au repos quand elle est dans un espace égal à elle-même, tout corps qui se déplace étant à chaque instant dans un espace égal à sa longueur, la flèche qui nous semble voler, est immobile.

Disons-le autrement : nous imaginons une flèche en vol. À chaque instant, la flèche se trouve à une position précise. Si l’instant est trop court, alors la flèche n’a pas le temps de se déplacer et reste au repos pendant cet instant. Maintenant, pendant les instants suivants, elle va rester immobile pour la même raison. La flèche est toujours immobile et ne peut se déplacer : le mouvement est impossible.
Ce paradoxe a connu un regain de popularité avec la physique quantique, qui montre une incompatibilité entre la détermination du mouvement et la détermination de la position des objets qu’elle étudie.

Selon Aristote :
Mais Zénon a fait un raisonnement faux : « (a) Si toute chose, dit-il, doit toujours être soit en mouvement, soit en repos quand elle est dans un espace égal à elle- même, et (b) si tout corps qui se déplace est toujours pendant chaque instant dans un espace égal (c) il s'ensuit que la flèche qui vole est immobile. » (d), Mais c'est là une erreur, attendu que le
temps n'est pas un composé d'instants, c'est-à-dire d'indivisibles. »

[Aristote, La Physique (fragments VI:9, 239b5 et 239b30); traduit par Barthélémy Saint-Hilaire (1862) : Tome 2, Livre VI: Chapitre XIV].

L’argument d’Aristote repose sur un concept du temps comme un élément indivisible.

 

 

Le paradoxe de la pierre lancée sur un arbre

Le premier paradoxe de Zénon, et peut-être bien le plus connu, concerne l’impossibilité qu’une pierre lancée contre un arbre puisse atteindre cet arbre. Il est exposé et commenté dans La Physique d’Aristote. Zénon se tient à huit mètres d’un arbre, tenant une pierre. Il lance sa pierre dans la direction de l’arbre. Avant que la pierre ne puisse atteindre l’arbre, il doit traverser la moitié des huit mètres qui le séparent de l’arrivée, en un temps non nul. Une fois ce trajet effectué, elle doit parcourir la moitié du trajet restant, et ceci se fait encore une fois en un temps non nul. Et ainsi de suite : la pierre doit, au fil de sa progression, parcourir la moitié du trajet restant en un temps non nul, Zénon en conclut que la pierre ne pourra frapper l’arbre qu’au bout d’un temps infini, c’est-à-dire jamais.

 

Zénon dans le monde antique

Ces problèmes, dans l’Antiquité, ont entraîné deux réponses : la réponse atomiste et la réponse « potentialiste ».

La réponse atomiste était celle de Leucippe (c. -460 – -370), Démocrite (c. -460 – -370), Épicure (-341 – -270), et Diodore Cronos (c. -340 – -284). Cette réponse atomiste consiste à nier l’horizon infini de l’opération. Les atomistes affirment, que la grandeur totale est composée de plus petites grandeurs indivisibles (des « atomes », des choses qui ne peuvent être coupées), et donc, Zénon ne peut diviser les distances à l’infini. Il existe donc une dernière étape après laquelle Achille a rattrapé la tortue, et la pierre a touché l’arbre.
La réponse potentialiste développée chez Aristote (-384 – -322), consiste à admettre la possibilité d’une division possible à l’infini. On pourrait toujours diviser un continu sans trouver fin à cette division, mais nous ne saurions le diviser toujours qu’un nombre déterminé de fois.
La course d’Achille est une et non divisée, bien qu’elle soit divisible, ce qui signifie qu’on peut trouver en elle un nombre arbitraire, mais toujours déterminé en acte de divisions.

Il y en a eu bien sûr des philosophes comme Diogène de Sinope, qui se sont levés et ont dépassé les tortues pour réfuter l’argument.

Ces réponses ne sont pas satisfaisantes.

La réponse atomiste est de refuser les conditions de départ du problème. Si la réponse atomiste et la méthode atomiste sont la bonne réponse et la bonne méthode, devrons-nous penser alors qu’Aristote, Galilée, Descartes, Newton, et les inventeurs de l’Algèbre au moyen âge n’ont rien compris en cherchant à analyser ce paradoxe ?

La réponse atomiste abdique d’emblée, et abandonne la bataille et se montre indifférente à la question du mouvement, et du temps.

La réponse aristotélicienne est originale, et efficace, mais difficile à prouver, et demeure un point de vue philosophique. Cette réponse est tombée en désuétude bien sûr.

 

Zénon et les solutions de notre époque

Bien sûr, Zénon pouvait vérifier par lui-même qu’une pierre peut frapper un arbre, ou qu’une flèche se déplace. Il serait naïf de croire qu’il contestait que ce soit possible.
Si on en croit Aristote, Zénon nie fondamentalement le mouvement. Il ne nie pas son apparence, puisqu’on peut tous le constater par nous-mêmes, mais sa réalité.
La question devient : pourquoi, alors que je vous prouve par la logique que le mouvement n’est pas possible, on peut malgré tout l’expérimenter ?

On peut voir, dans ces paradoxes, un doute sur la façon de manipuler l’infini, et le divisible. Dans le cas du paradoxe d’Achille, c’est l’infiniment petit qui est en cause... Pensée également partagée par Démocrite, l’inventeur de la notion d’atome.
Depuis que les paradoxes de Zénon furent énoncés, beaucoup de solutions ont été proposées, mais aucune n’a réellement réussi à résoudre tous les aspects paradoxaux des arguments de Zénon : soit la solution proposée résout un (ou plusieurs) argument(s), mais en laisse toujours (au moins) un de côté, soit la solution proposée mène vers d’autres paradoxes.

En 1913, le philosophe britannique Bertrand Russel écrit :
« Dans ce monde capricieux, rien n'est plus capricieux que la gloire posthume. Une des victimes les plus notables du manque de jugement de la postérité a été Zénon d’Élée. Ayant conçu quatre arguments, tous immensément subtils et profonds, la crasse des philosophes qui ont suivi
n’a guère jugé qu'il ne valait pas mieux qu'un ingénieux jongleur, et que ses arguments était plus qu'une série de sophismes. »

Après deux mille ans de réfutation ininterrompue, ces sophismes furent rétablis, et placés au fondement d'une renaissance mathématique, par un professeur allemand qui ne pensait pas à Zénon. Weierstrass, en bannissant les infinitésimaux, a finalement montré que nous vivons dans un monde immuable, et que la flèche, à chaque instant de son vol, est véritablement au repos. La seule erreur que fit probablement Zénon est de conclure (si vraiment il en a conclu ainsi) que, puisqu'il n'y avait aucun changement, il fallait que le monde fût dans le même état d'un instant à un autre. Cette conséquence n'est pas du tout valide, et c'est en ce point que le professeur allemand est en progrès sur le Grec ingénieux. »

Dans son étude des paradoxes de Zénon, Bertrand Russell supposait que le temps est u ne succession non pas d'instants de durée nulle, mais de petits intervalles de temps indivisibles, des "atomes" de temps.

Les paradoxes qui portent le nom de Zénon se basent sur une notion mathématique que notre philosophe ne pouvait connaître : celle des séries convergentes.
En mathématiques, la notion de série permet de généraliser la notion de somme finie.

En mathématique moderne, le paradoxe est résolu en utilisant le fait qu’une série infinie de nombres strictement positifs peut converger vers un résultat fini.
Ce paradoxe fonctionne en découpant un événement d’une durée finie (Achille rattrape la tortue) en une infinité d’événements de plus en plus brefs (Achille fait 99 % de la distance manquante).


Ensuite, l’erreur mathématique introduite dans le paradoxe consiste à affirmer que la somme de cette infinité d’événements de plus en plus brefs tend vers l’infini, c’est-à-dire qu’Achille n’arrive jamais à rattraper la tortue.

Admettons que la première étape a pris 10 secondes. Alors, la suivante a pris 0,1 seconde, puis l’étape suivante a pris 0,001 seconde, etc.
On obtient la série suivante : 10 + 0,1 + 0,001 + 0,00001 = 10,10101 secondes. Ce paradoxe montre donc simplement qu’Achille ne peut pas rejoindre la tortue en moins de 10,100 secondes, et non pas qu’il ne peut jamais rejoindre la tortue.
Ce paradoxe peut être résolu en appliquant le principe de série convergente.

La physique quantique va elle aussi dans ce sens en admettant l’existence d’une unité de temps et d’une unité de taille toutes deux indivisible. Les effets quantiques imposent, dans la théorie des cordes une taille minimale de l'ordre de 10-34 mètres. Ce quantum irréductible de longueur est une nouvelle constante de la nature, aux côtés de la vitesse de la lumière et de la constante de Planck (le seuil d'énergie minimum que l'on puisse mesurer sur une particule). Le Temps de Planck = 10-43 secondes. C'est la plus petite mesure de temps à laquelle nous puissions avoir accès, au-delà de cette limite, les lois physiques cessent d'être valides.
Selon ces approches, Zénon ne peut pas découper à l’infini.

La science a bien avancé depuis Zénon, mais ces paradoxes demeurent, car nous n'avons toujours pas de réponse à la question cruciale : le temps est-il discontinu ou continu?

 

 

Références

Dumont, Jean-Paul (éd.), Les écoles présocratiques, trad. par Daniel Delattre, Jean- Paul Dumont et Jean-Louis Poirier, folio/essais, Gallimard, 1991.

Aristote, Catégories. Sur L’interprétation, Organon I-II, trad. du grec, annot. et introd. par Michel Crubellier, Catherine Dalimier et Pierre Pellegrin, GF Flammarion,2007.

Brochard, Victor, Études de philosophie ancienne et de philosophie moderne, éd. établie et introd. par Victor Delbos, Félix Alcan, Paris 1912.
— « Les arguments de Zénon d’Élée contre le mouvement », Compte rendu de l’Académie des sciences morales, 29 (1888), p. 555-568.

McKirahan, Richard, « La dichotomie de Zénon chez Aristote », in Qu’est-ce que la philosophie présocratique ?, What is Presocratic Philosophy ?, sous la dir. d’André Laks et Claire Louguet, trad. de l’anglais par Claire Louguet, Presses Universitaires du Septentrion, Lille 2002, p. 465-496.

Cajori, Florian, « The History of Zeno’s Arguments on Motion. Phases in the Development of the Theory of Limits », The American Mathematical Monthly, 22 (1915),p. 1-6, 38-47, 77-82, 109-15, 143-49, 179-86, 215-20, 253-58, 292-97.

Badiou, Alain, L’immanence des vérités, L’Être et l’événement. 3, Fayard, 2018.

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Anxiété: concept philosophique dans la santé mentale

Salvator-Rosa-La-Tentation-de-Saint-Antoine

Salvator Rosa La Tentation de Saint Antoine

Salvator Rosa, La Tentation de Saint Antoine, 1645, Palais Pitti, Florence, Italie

 

 

 

 

Le concept de l’anxiété est un exemple sur les liens étroit entre la philosophie et la santé mentale. Comme en physique où la philosophie a réfléchi sur des notions incontournables comme le temps, l’atome, ou la matière, en analysant la peur, les philosophes ont offert aux médecins un concept précieux et utile pour comprendre et soulager les patients.
Pour de nombreuses personnes, l'anxiété est un problème.


La principale enquête sur la santé mentale aux États-Unis indique que 18 % des adultes ont connu un trouble anxieux d'un type ou d'un autre au cours des 12 derniers mois. Au royaume uni, 37 % des adultes disent se sentir plus anxieux que par le passé, et déclarent que le monde est devenu plus effrayant au cours des dix dernières années.

 

 

La peur, éternel thème culturel et religieux

Personne ne traverse la vie sans éprouver de l'anxiété de temps en temps, avant de prendre l'avion, de faire un discours, avant un examen, ou avant un rendez vous. La vie sans anxiété n'existe pas, l'anxiété est normale et parfois essentielle.

Les sentiments de panique et de peur, les changements physiques qui les accompagnent: tremblements, palpitations et respiration rapide, sont régulièrement décrits dans les textes littéraires, religieux, philosophiques et médicaux à travers les siècles. Ces sensations étaient expliquées comme le produit de fautes morales ou religieuses, les symptômes d’un problème d’organe ou d’une maladie.

Les discours religieux, depuis l’Egypte antique à nos jours ont utilisé la peur comme moyen pour convaincre les fidèles, la peur des dieux, de leurs châtiments. Si la peur de l’enfer était censée persuader les croyants à suivre le chemin désigné par les religions, d’autres peurs ont surgi dans la société. Certaines peurs ne sont plus métaphysiques comme la peur de Dieu, n’appartiennent plus au domaine de la croyance comme la peur des enfers. Il s’agit de peurs avec des symptômes, et des manifestations cliniques.

Aux 18e et 19e siècles, les symptômes de ce que nous qualifierions aujourd'hui d'anxiété étaient considérés d'origine physique.
Le débat scientifique était concentré sur la question de savoir quel problème physique particulier était responsable.

Le grand psychiatre français du milieu du XIXe siècle, Bénédict Morel (1809-73) soutenait que les symptômes de l'anxiété étaient déclenchés par une maladie du système nerveux.

L'oto-rhino-laryngologiste hongrois Maurice Krishaber (1836-83) pensait que l'anxiété était provoquée par des irrégularités cardiovasculaires.

Moritz Benedikt (1835-1920), professeur de neurologie à l'université de Vienne, attribuait les vertiges ressentis lors des crises de panique à des problèmes d'oreille interne.

 

Freud : Première révolution conceptuelle


Un terme nouveau pour un concept nouveau
Le terme anxiété a été créé pour désigner un concept récent. Ce terme trouve ses racines dans le mot grec angh qui signifie "serrer fort", ou "étrangler". En français, nous utilisons le terme Angoisse dérivé de la même racine grecque comme synonyme du terme anxiété. C’est le cas aussi en allemand, italien et en espagnol. En France, comme dans d'autres pays Européens ; le terme anxiété est un terme à usage médical.

Le terme anxiété est devenu plus populaire à la fin du 19e siècle, en raison de son usage dans les articles scientifiques.
L'ascension fulgurante du terme "anxiété" a commencé dès 1895 dans un article révolutionnaire de Sigmund Freud (1856-1939) où il affirmait que l'anxiété devait être distinguée des autres formes de maladies nerveuses. Freud modifie les concepts de son époque. L’anxiété n’est plus une maladie organique mais une névrose.

La traduction de cet article novateur écrit en allemand a remplacé le terme Angst par "anxiété", car le terme Angst peut être traduit par plusieurs mots anglais comme fear, fright, alarm.
A partir de cet article, le terme anxiété devient un terme de santé mentale car il reflète la pensée de Freud et désigne une entité nouvelle.

 

 

Søren Kierkegaard

Si la contribution de Freud est essentielle à la synthèse de ce concept et de ce terme, d'autres influences ont joué un rôle.

Les travaux du philosophe danois Søren Kierkegaard(1813-55) forgent le concept d'angoisse, ou de peur angoissée. Selon Kierkegaard, cette angoisse se déclenche par la conscience de notre liberté d'agir et de notre responsabilité de nos actions.
Kierkegaard trace un lien entre anxiété et liberté. On est responsable de nos actes quand on est libre.

 

                                                Nietzsche       "L'angoisse est le vertige de la liberté."                                                 

 

Kierkegaard et sa réflexion sur l'angoisse, ont eu une influence importante sur d’autres philosophes, comme sur Jean-Paul Sartre (1905-80) et sur Martin Heidegger (1889-1976), bien que la conception de chacun d'entre eux soit éloignée de ce que les psychologues définiraient aujourd'hui comme l'anxiété.

 

 

 

Jean-Paul Sartre: angoisse de la liberté

Dans son important ouvrage, l'être et le néant, Sartre discute la question importante de la liberté.

 

                                    Nietzsche    "

Que doit être la liberté humaine si le néant doit venir par elle au monde?

"                                       

 

Sartre pense que la liberté n'est pas une faculté, ni une propriété de l'être humain. C'est l’être de l'homme qui est liberté :

"Il n'y a pas de différence entre l’être de l'homme et son « être-libre »".

Sartre rappelle une distinction de Kierkegaard entre deux émotions : la peur (vis-à-vis des autres êtres du monde) et l’angoisse (vis-à-vis de soi-même). Selon Sartre, la forme que prend la conscience de la liberté est l'angoisse.
"C’est dans l’angoisse que l’homme prend conscience de sa liberté".

L’angoisse apparaît rarement, bien que l’homme soit toujours libre, car pendant l'action, on s'interroge rarement sur sa liberté.

Cela génère de l’angoisse car s’il n’y a pas d’autre fondement des valeurs que la liberté, il n’y a pas de raison de choisir tel comportement plutôt que tel autre. Et si notre liberté détruisait les autres ?

 

Martin Heidegger analyse la peur


La peur, l’angoisse et l’effroi sont des mots importants dans la philosophie de Heidegger. La philosophie de Heidegger a inspiré une école psychanalytique, la Daseinanalyse qui continue à être le fondement de pratiques de certains psychanalystes.

La peur, selon Heidegger dans son ouvrage "Être et temps" est un affect qui apparait devant ce qui nous menace. Un objet est menaçant quand il nous fait peur. La peur vient en premier suivie de notre raisonnement qui vient en deuxième temps pour modérer notre peur ou pour la valider. Dépasser sa peur, exige de modifier notre rapport à l’objet menaçant.


En face d'un serpent, notre première réaction est la peur. Nous évitons, nous affrontons ou nous partons. Notre raisonnement arrive pour nous fournir d’autres éléments. En changeant notre relation avec le serpent, nous n'avons plus peur. Certains sont même capables de capturer ou d'élever les serpents. Notre jugement peut modérer, alléger ou vaincre nos peurs.

 

                                    Nietzsche    "

L'angoisse est la disposition fondamentale qui nous place face au néant

"                                       

 

Heidegger définit l'angoisse par le fait d'être exposé à soi-même sans objet menaçant. Le propre de l’angoisse est que la personne retrouve les mêmes émotions de peur mais sans un objet menaçant. C'est une peur sans objet, où la personne est seule face à elle même, sans la possibilité d'agir. Quand on dit à la personne angoissée, ce n'est rien, Heidegger nous rappelle que ce « rien » est le problème, comme si la personne était hantée par sa propre mort, par ce rien, par ce vide.
Le motif de l’angoisse réapparaît dans la réflexion de Heidegger lorsqu’il y est question d'exister, de vivre.

 

Darwin et le deuxième changement conceptuel


Les émotions font l'objet d'une étude fascinante par Darwin, L'expression des émotions chez l'homme et les animaux. Publié en 1872, ce livre est éclipsé par l’important ouvrage de Darwin : On the Origins of Species (1859).

Darwin considère les émotions comme des comportements expressifs : des changements physiologiques, des expressions faciales et des comportements automatiques, inconscients et largement innés. Ces actions et expressions aident la personne qui les ressent et envoient des signaux à son entourage.

Comme le titre du livre l'indique, Darwin ne considère pas les émotions comme un attribut humain et consacre un effort considérable à mettre en évidence les continuités entre l'expérience et l'expression des émotions chez les animaux et aussi bien que chez les humains.

Le travail de Darwin permet de dire que la peur est une émotion, que l’anxiété est une émotion, les deux jouent selon lui un rôle expressif et adaptatif.

 

La biologie de l’anxiété


En 1915, un professeur de physiologie à Harvard, Walter Cannon (1871-1945) invente la formule suivante "le combat ou la fuite" pour décrire la réaction typique d'un animal face au danger.

Les psychologues ont utilisé le même terme pour démontrer comment l'anxiété a pour but de nous alerter d'une menace potentielle et de nous préparer à réagir de manière appropriée, d'envoyer un signal aux autres pour qu'ils soient aussi sur leurs gardes.

La contribution de la biologie au concept de l’anxiété se fera progressivement à partir des découvertes scientifiques. La théorie des trois systèmes qui participent à l'anxiété devient populaire durant la deuxième moitié du 20e siècle.

L'anxiété déclenche une série de changements physiologiques conçus pour nous aider à nous concentrer sur la gestion de la menace. Ces changements sont associés au système nerveux autonome qui supervise la respiration, la régulation de la température et la pression sanguine. Le système nerveux autonome se compose de deux parties complémentaires : le système nerveux sympathique qui prépare le corps à répondre au danger, et le système nerveux parasympathique qui contrôle et contrebalance l'activité du premier.

Le système nerveux sympathique nous prépare au combat, à la réaction, augmente notre rythme cardiaque, permettant au sang d'atteindre nos muscles plus rapidement. Nos pupilles se dilatent, pour mieux voir, le système digestif est mis en veilleuse, ce qui entraîne une réduction de la production de salive, et l’apparition de sécheresse buccale que nous ressentons lorsque nous avons peur. L'expression faciale peut être le résultat de ces réactions nerveuses. Après la peur, le système parasympathique fait le chemin inverse pour revenir à la normale : ralentir le coeur, baisser la tension, relaxer les muscles.

 

L’anxiété devient un concept en psychologie

Pendant la première guerre mondiale, une épidémie de troubles psychologiques se produisit. Les obus, la mort, les destructions massives, ont engendré de graves problèmes psychologiques.

Le psychologue Peter Lang a formulé le modèle des "trois systèmes" de l'anxiété. Selon lui, l'anxiété se manifeste de trois façons :
1. Ce que nous disons et comment nous pensons : par exemple, s'inquiéter d'un problème, ou exprimer sa peur ou son inquiétude.
2. La façon dont nous nous comportons : éviter certaines situations, ou être constamment sur ses gardes pour éviter le problème.
3. Changements physiques : accélération du rythme cardiaque ou de la respiration, et expression du visage.

Selon cette approche, si nous voulons savoir si une personne est anxieuse, nous ne pouvons pas fonder notre jugement uniquement sur ce qu'elle nous dit de ce qu'elle ressent : elle peut dissimuler ses véritables émotions, voire ne pas en avoir conscience.

Les psychologues pensent majoritairement comme Darwin, que l'anxiété est une émotion, et comme Freud, qu’il s’agit d’un problème psychologique.

La peur est considérée comme l'une des cinq émotions de base, avec la tristesse, le bonheur, la colère et le dégoût.

Le problème est que le concept d'émotion est peu précis. Les émotions sont des phénomènes complexes, qui affectent nos pensées, notre corps et notre comportement. Les psychologues définissent les états émotionnels en fonction de leur durée. Une émotion peut durer de quelques secondes à plusieurs heures. Si elle dure plus longtemps, on parle d'humeur.

Selon la pensée psychologique moderne, les émotions sont des sentiments forts déclenchés par notre évaluation ou notre appréciation d'un événement ou d'une situation particulière. Cette évaluation, consciente ou inconsciente, détermine l'émotion que nous ressentons. Si nous percevons un succès, nous sommes heureux. Si nous pensons que nous sommes en danger, nous ressentons de la peur.

En intégrant les pensées dans l’origine de l’anxiété, les psychologues reconnaissent le rôle important de la philosophie occidentale. Cette partie métaphysique ou philosophique permet de trouver certaines réponses, et ouvrent de vastes champs de réflexion.
Sommes-nous angoissés par nos responsabilités d’être libres comme dit Sartre ? Par notre existence ou notre mort comme dit Heidegger? Sommes-nous plus anxieux que nos parents parce que nous sommes plus individualistes, parce que le monde devient plus anxiogène? Parce que les menaces sont plus nombreuses?

 

La médecine psychiatrique accueille l’anxiété

La médecine s’intéresse à l’anxiété car elle répond à la définition précise des troubles qui engendrent une douleur ou une altération de la qualité de vie de la personne.
La méthode scientifique chère aux médecins est appliquée.
L’anxiété devient le « trouble anxieux » en médecine. Le terme trouble signifie l’absence de lésion organique (le terme maladie est réservé pour les lésions des organes ou des systèmes).

En deuxième temps, les médecins vont élaborer une définition. Selon le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) l'anxiété est : « anticipation appréhensive d'un danger ou d'un malheur futur, accompagnée d'un sentiment de dysphorie (sentiment désagréable) ou d'une sensation somatique (corporelle) de tension. Le danger anticipé peut être interne ou externe. »

Dans un troisième temps, la définition précise la durée moyenne des symptômes et de leurs intensités pour évoquer le diagnostic de trouble anxieux.
Si l'anxiété est normale, comment savoir quand elle devient incontrôlable ?
À quel moment l'anxiété ordinaire et banale devient-elle un problème clinique qui nécessite une attention particulière ?


Un professionnel de la santé prendra en compte certains éléments :
- le patient devient anxieux de manière inappropriée,
- l'anxiété est fondée sur une perception irréaliste ou excessive du danger
- depuis combien de temps l'anxiété affecte la personne
- à quel point c'est pénible pour l'individu
- et dans quelle mesure l'anxiété perturbe sa vie quotidienne.

L’anxiété en médecine permet de traiter les patients par les médicaments disponibles ou par les techniques de psychothérapie, d’éviter les maladies liées à l’anxiété comme l’hypertension, les troubles respiratoires ou musculaires, de valider la souffrance des patients.

 

Conclusion


Ce voyage de l’anxiété, du religieux vers le médical témoigne de l’importante contribution de la philosophie, de la psychanalyse, de la psychologie et de la médecine pour forger une idée nouvelle, un concept précis.

Il est assez aisé de trouver d’autres exemples de la contribution de la philosophie occidentale à la science en général, et à la médecine.

Mais il reste bien du chemin à parcourir pour comprendre les émotions, les peurs, ce qui nous rend anxieux, et comment rendre le traitement plus efficace.

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La philo est morte ? Inventons une nouvelle philosophie

Raphael ecole grecque

 

 

 

Stephen Hawking vient de nous quitter. Ce brillant physicien théorique a écrit dans un de ses livres en 2010 :

 

 

                                                Nietzsche       La philosophie est morte, faute d'avoir su suivre les développements de la science moderne, en particulier de la physique. Ce sont les scientifiques qui ont repris le flambeau dans notre quête du savoir. Il semble donc que nous ne soyons que des machines biologiques et que notre libre arbitre ne soit qu'une illusion ".                                                 

 


La " vieille " philosophie est morte

La philosophie est née il y a 2500 ans en Inde, en Chine et pour nous occidentaux, en Grèce.
C'est une manière de réfléchir et de comprendre, de décrire le monde, de forger des catégories et des concepts et des principes génériques.
Les philosophes grecs observaient l'univers, la nature, l'homme et la société. La philosophie moderne en occident s'est intéressée à la métaphysique (Kant, Descartes, Spinoza, Locke), à l'esprit, à l'histoire, à la conscience (Hegel, Kierkegaard, Nietzsche) entre autres. Les sciences ont quitté la philosophie, l'expérience humaine est traitée par les psychologues, la morale devient personnelle.
Par le passé, de grandes avancées scientifiques, découvertes et révolutions ont été mises au point par les philosophes or par des personnes cultivées philosophiquement comme Newton, Darwin et Einstein, Pasteur. La philosophie a aidé Freud à créer ses premiers concepts en psychologie et en sexologie.
L'affirmation selon laquelle la philosophie est morte n'est pas de conception récente. Ludwig Wittgenstein (1889-1951), un philosophe si influent au XXe siècle, a déclaré : " maintenant tout ce qui reste à faire pour le philosophe est d'analyser la signification du langage. "


En lisant n'importe quelle référence en Philo, nous découvrons combien d'erreurs scientifiques abondent dans les pages. Comment croire Descartes ou Platon en comparant leurs conclusions aux découvertes de la science ? Comment admettre le pessimisme et le cynisme exacerbés de Voltaire dans une époque où l'optimisme et la pensée positive sont indispensables pour réussir sa vie professionnelle et personnelle ?  
Martin Heidegger (1889-1976) a souligné cette vérité, en écrivant que la philosophie s'est terminée par sa dissolution dans des disciplines différentes et autres domaines d'étude.
À part les recherches académiques, qu'est ce que la philosophie peut nous apporter ? Qui a besoin de dissertation sur la morale dans une société individualiste où chacun cherche son éthique à sa guise et son développement personnel dans les livres de psychologie ?
Qui a envie de lire la philosophie analytique ou la métaphysique quand la science nous explique que l'amour est déclenché aussi bien par la sécrétion de l'ocytocine que par les émotions, que la dépression est liée au taux de la sérotonine ?
Les questions intellectuelles ne sont plus l'affaire des intellectuels autoproclamés, mais de chacun, y compris les individus, les médias, les réseaux sociaux, etc.

 

Vers une nouvelle philosophie

Durant le 20e siècle, la philosophie occidentale est divisée en deux camps opposés, les philosophes " analytiques " anglo-saxons, et les Européens " continentaux ". Et les figures importantes des deux camps admettent que la philosophie est morte.


Les analystes ont suggéré que l'analyse du langage pourrait produire la connaissance comme Oliver Wendell Holmes ou Ludwig Wittgenstein. En Europe, Martin Heidegger était persuadé que la philosophie est morte avec les critiques de Nietzsche, rejoint par Marx, et Freud.
Nous n'avons plus de grands philosophes en occident, car la philosophie est phagocytée par la science. Le public ne croit plus à la sagesse du philosophe. La morale devient une question personnelle. Les grandes questions de société échappent à la compétence du discours philosophique traditionnel.     
Nous admettons tous que la philosophie ne peut aborder tous les aspects de la vie moderne et que les philosophes ne peuvent fournir des réponses justes à des questions scientifiques, sociologiques ou économiques.

pasteur philo


Si la philosophie est un discours organisé ou un raisonnement rationnel, nous découvrons l'importance de ce genre de discours dans notre société à condition de traiter de sujets modernes. Nous avons besoin d'un discours structuré sur les émotions, la liberté, les droits, la justice, l'individu, le corps, l'inégalité, l'identité, le couple, la sexualité, les médias sociaux, l'intelligence artificielle.  
La philosophie universitaire et scolaire est en crise. Les lectures et le grand public se désintéressent des livres de philo.


Nous avons besoin d'une philosophie moderne, pour nous aider à cultiver notre " esprit critique " vis-à-vis des normes sociales, de nos modes de vie et de nos choix. Cette philosophie moderne devrait se fonder sur des vérités scientifiques et ne pas se contenter d'un discours sans lien avec le réel.
Il est vraisemblable que les philosophes de demain soient des scientifiques ou des spécialistes philosophiquement instruits, ou des philosophes scientifiquement instruits. Un économiste est bien placé pour formuler un discours capable de nous aider à comprendre et à critiquer les orientations économiques, un expert en intelligence artificielle peut nous expliquer comment raisonner face à cette technologie spectaculaire.

Prenons l'exemple de Newton et Einstein quand la physique et la philosophie s'associaient dans un projet commun. De même Pasteur dans sa lutte contre la rage où le concept accompagne la découverte.
 
Pourquoi ne pas imaginer une philosophie nouvelle qui retrouve sa place dans le monde occidental à condition de renouveler les sujets, de ne pas négliger les vérités scientifiques, et les besoins du public. Dans ce cas, nous trouverons une philosophie qui nous aide à vivre une vie raisonnée et digne, et à créer le commun dans une société individualiste.

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Alain ou la philosophie simple et utile

Alain citation bonheur

 

 


ÉMILE-AUGUSTE CHARTIER, dit Alain

Alain est un philosophe peu conventionnel en ce qui concerne le style et le contenu. Il a choisi son pseudonyme en hommage à un grand poète normand du 15ème siècle Alain Chartier.
Au delà du nom de famille, Alain était lui-même natif de Normandie. Il écrivit longtemps dans la Dépêche de Rouen des essais sous le titre " Propos d'un Normand " entre 1952-1960.

 

La brièveté et la perspective humaniste de ces propos dénotent de ses filiations philosophiques et littéraires : Montaigne, Pascal, et Descartes.
Cinq volumes de propos furent publiés et rassemblés après sa mort sous le même titre : propos d'un normand.

Émile Chartier, dit Alain (1868-1951), est né dans la petite ville de Mortagne-au-Perche, qui lui consacre aujourd'hui un musée.
Le jeune Émile, boursier d'Alençon débarque à la rentrée d'octobre 1886 dans un Paris agité par le boulangisme, ayant pour seule ambition : entrer à l'École normale supérieure dont il venait de préparer le concours au lycée de Vanves. Il se retrouva en classe de philosophie, en face d'un homme qui eut sur lui une influence importante. L'enfant de Mortagne-au-Perche dit de son professeur : " Jules Lagneau, philosophe profond mais qui n'a guère écrit ". De ce maître il gardera une pensée : " Il n'y a qu'un fait de penser qui est la Pensée. "

 


Le futur Alain part philosopher en gardant à l'esprit le mot de Lagneau, " il n'y a qu'une vérité absolue, c'est qu'il n'y a pas de vérité absolue ".

Il se fit connaître en son temps comme journaliste, puis comme philosophe atypique mais aussi comme professeur. Emile Chartier dit Alain (1868-1951) est nommé en 1909 professeur de rhétorique supérieure au lycée Henri-IV. Il y enseignera jusqu'en 1933.
Après des travaux publiés dans la Revue de Métaphysique et de morale en 1900, Alain se tourne vers le journalisme. Il n'en continue pas moins d'enseigner la philosophie. Les premières chroniques signées Alain dans La dépêche de Lorient, paraissent en 1900.
Il est dans l'histoire littéraire le créateur d'un genre particulier : le " propos ", forme applicable à tout contenu dans une forme de développement de la pensée et dans une écriture précise. Le propos n'est pas la maxime ni l'aphorisme, le Propos chez Alain est concis, affirmatif, porteur d'une pensé et d'une réflexion. On peut classer Alain comme essayiste et moraliste de la pure tradition française.

 


La notoriété historique d'Alain dans la littérature française est fondée sur sa capacité de traiter les sujets et les thèmes majeure de la pensée de son époque comme le pacifisme de Mars ou la Guerre jugée, le radicalisme (résistance dans l'obéissance) du citoyen - " contre les pouvoirs ", l'optimisme éthique dans la peinture, le matérialisme des Entretiens au bord de la mer, l'interprétation humaniste de l'art et de la religion, etc.
Son influence tient aussi à sa capacité personnelle d'attirer les autres et de se faire accepter comme un modeste maître à penser, en particulier dans sa chaire au lycée Henri-IV, sur des générations de lycéens, de khâgneux et d'élèves de l'École normale supérieure comme Jean Prévost, Simone Weil, André Maurois et Georges Canguilhem.
Dans ce sens, il est un pur produit du système universitaire français avec ses doubles racines : égalitaire dans ses concours et élitiste dans sa formation.        

 

 

A partir de 1906, il met au point le genre qui le fera connaître, les " Propos ", courts articles publiés dans La dépêche de Rouen de 1906 à 1914 puis dans les " Libres propos " de 1921 à 1936.
Professeur de Khâgne à Henri IV à partir de 1909, Alain lutte activement contre la guerre qu'il voit se profiler. Quand celle-ci éclate, sans renier ses engagements pacifistes, conscient de ses devoirs de citoyen, il s'engage comme volontaire et part au front dans l'artillerie. Ce fut pour lui, comme l'explique Raymond Aron, " la grande, la tragique expérience ".
La guerre de 1914, fait de lui, par son engagement volontaire à quarante-quatre ans, un artilleur des tranchées, témoin des gestes les plus meurtriers de l'être humain.

 


La guerre change l'homme. Il en revient blessé, un pied broyé qui le laisse boiteux, il perd à tout jamais une certaine insouciance caractéristique du Chartier d'avant-guerre.
La guerre, épreuve de la servitude absolue, expérience du mensonge, théâtre de la mort, cette guerre allait libérer l'auteur. Avant guerre n'avaient paru sous son nom que quelques recueils de Propos. A partir de 1917, Alain publie de grands traités d'esthétique et de métaphysique : 81 Chapitres sur l'esprit et les passions en 1917, Le système des beaux-arts en 1920, et Mars ou la guerre jugée, un violent pamphlet contre la guerre ensuite.
De la guerre s'est nourri son pacifisme parfois mal compris. Ce pacifisme fut glorieux en 1918, honteux en 1945, crédité et discrédité au gré de l'histoire, était avant tout de la philosophie et non pas de la politique.

 

 

Jusqu'à la fin des années 30, il poursuit une œuvre riche, marquée par la lutte politique en faveur de la paix, contre les fascismes qui montent en Europe et pour une République libérale contrôlée par le pouvoir du peuple. La seconde guerre mondiale brise ses espoirs pacifistes, et c'est essentiellement dans son Journal qu'il finit par consigner sa réflexion, de plus en plus orientée vers la littérature, et à mesure de plus en plus éloignée de la politique.
Plusieurs propos d'Alain offrent un conseil pratique, souvent sous forme de maximes et d'aphorismes moraux ou psychologiques comme quand il identifie le bonheur à l'auto-maîtrise et à l'absence de douleur. Ces propos encouragent l'action de chacun à améliorer sa qualité de vie et à échapper autant que possible à sa détresse personnelle.

 

Alain citation morale


Le stoïcisme eut une influence importante : " C'est pluie et tempête, ce n'est pas une partie de moi " (sur de Propos le bonheur, révisé 1928 ; Alain sur le bonheur, 1973).
Comme plusieurs de ses contemporains (notamment Henri Bergson), Alain défend une philosophie de devenir, une philosophie opposée aux systèmes philosophiques fermés.
 Pour lui, le vrai serait l'expérience vécue. La vérité pour Alain n'est pas une question de collaboration de l'esprit avec la nature : " La Science ne tient aucun brevet où  la vérité est concernée.  1931, conversations par le bord de la mer ".

 



Il cultive son scepticisme cartésien, comme dans propos de 1924 : "

 

Penser est de dire non " ; le doute " est attaché comme une ombre à toutes nos pensées. "

 

L'approche d'Alain sur la religion semble au début mettre en parallèle son analyse d'activité morale et artistique : la doctrine, le fait religieux, la prière, le rituel sont des formes de réponses aux besoins des humains mais ne comportent aucune implication de transcendance.  Pour lui, la religion est un besoin, un moyen de rechercher le bonheur et la sérénité.
 " La religion... est une histoire, qui, comme toutes les histoires, est plein de signification. Et on ne demande pas si une histoire est vraie " (Les Dieux).

 

La philosophie d'Alain, comme en témoignent ses citations ne forme pas un système, mais désigne plutôt une méthode intellectuelle : il s'agit de soumettre le réel et l'existence à l'ordre de la réflexion et de la pensée.
Selon lui, penser c'est d'exercer une activité intellectuelle ou rationnelle, dire non aux préjugés, avoir le souci de se référer à la réflexion lucide, à la conscience.


La morale selon lui est un ensemble de principes aboutissant à la reconnaissance de l'esprit et de la dignité humaine.
Selon lui l'idée de destin n'est pas une idée morale.
La philosophie se définissant chez Alain comme un effort pratique, une évaluation des biens et des maux sans lesquels il n'est pas d'existence possible.


Philosopher, c'est, pour Alain, échapper aux préjugés, dire non à ce qui fut jugé antérieurement à la réflexion. Alain, bien qu'il soit peu lu de nos jours, a exercé une influence considérable sur sa génération et sur son époque.

 

 

Réf
T. Leterre, Alain, le premier intellectuel, Stock, Paris, 2006
Alain, Propos, 2 vol., coll. Bibl. de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1970 ; Les Arts et les dieux, ibid., 1958 ; Les Passions et la Sagesse, ibid., 1960 ; Les Propos d'un Normand, éd. intégrale en 10 vol., Institut Alain, Klincksieck, Paris, depuis 1990 ; Mythes et fables, ibid., 1985.

 

 

 

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Avons-nous besoin de valeurs morales ?

couple-au-salon

couple au salon

 

 

 

Il est important de considérer soigneusement nos valeurs pour plusieurs raisons. Ces valeurs pourraient guider notre vie vers des buts nobles, plutôt que nous guider vers un parcours de vie égoïste ou gouverné  par les impulsions, ou par les émotions.

Les valeurs morales peuvent nous inspirer et vous motiver pour atteindre les buts de nos ambitions et de notre existence. Le manque de valeurs dans la vie peut engendrer une culpabilité ou un mécontentement durable.Les valeurs aident aussi à consolider l'estime de soi. Les valeurs nous offrent des références et des repères pour affronter les problèmes et formuler des solutions et  modeler nos réactions. Ainsi, l'échec peut devenir une expérience, la réaction à une agression peut devenir moins violente, les objectifs recherchés plus adaptés à nos besoins.

 

Les valeurs morales nous aident à accepter nos devoirs et nos responsabilités avec philosophie et bonne humeur, nous évitent de nous sentir coupables en face d'une contradiction entre l'idée morale dominante et notre comportement.

 

Les valeurs peuvent également donner un sens à notre quotidien, en mettant les étapes de la vie dans un objectif plus général.

 

Les valeurs partagées varient dans le temps. Nous sommes peut être plus matérialistes que nos parents,  plus individualistes mais chaque génération a ses valeurs et ses idées morales.

 

Les valeurs jouent un rôle important dans notre vie, dans nos relations vis-à-vis des autres et vis à vis de nous-mêmes. Il est difficile de comprendre la fidélité dans un couple après plusieurs années sans prendre en compte les valeurs de chaque partenaire. Cet exemple peut s'appliquer sur le dévouement des parents, l'engagement dans les relations inter personnelles, ou sur les  efforts consentis dans les structures d'aides aux autres sans attendre récompense ou reconnaissance.  

 

 

femme tlphone sol

Quand nous commettons un acte en opposition à nos idées morales, nous souffrons d'une mauvaise estime de soi et d'un pénible sentiment de culpabilité.

 

 

Nos immoralités et ses justifications


Pour éviter ce sentiment inconfortable, culpabilité ou regret, nous adoptons de nombreux mécanismes intermédiaires, pour nous réconcilier avec nos valeurs, avec nous-mêmes. Ces comportements varient selon les personnes, leurs cultures et leur idée morale.

 

Justification morale


Nous utilisons parfois une justification morale pour disculper la trahison de notre propre morale, en pensant que nos actes sont justes. Après avoir triché à un examen, la justification peut être : j'ai triché car j'ai besoin de réussir cet examen. Après avoir agressé une personne, la justification utilisant la morale peut être : j'étais obligé de l'agresser pour défendre un ami. Ce genre de justification ne modifie en rien dans la nature de l'acte, mais nous permet d'échapper à la culpabilité.

 

Relativiser nos actes


Parfois nous utilisons des parades qui jouent avec les limites et avec la sévérité de nos actes, pour les rendre plus justifiables. En refusant l'aide à un voisin, la justification peut être : je n'ai pas les moyens d'aider un voisin, mes enfants d'abord. Dans ce genre de justification, on joue sur des priorités, ou sur des limites, ou sur des nécessités.

 

Comparaison


Dans d'autres cas, nous justifions nos actes immoraux par comparaison avec les actes des autres. Ce n'est pas grave de tricher dans ma déclaration d'impôts, beaucoup de gens trichent aussi leur déclaration. J'ai accepté la corruption car tout le monde est corrompu autour de moi.

 

 Nos faiblesses


Parfois nos actes immoraux sont justifiés par notre prétendue faiblesse, par notre incapacité à résister. Ils m'ont obligé de le faire. Je fais cet acte car la loi m'oblige à le faire. Je n'ai pas assez de force pour refuser l'ordre d'exécuter un tel acte.

 

 Déni de responsabilité


Le déni de responsabilité est un mécanisme pour justifier les actes immoraux également. J'étais parmi les autres. Je ne pouvais pas l'aider, d'ailleurs personne ne l'a aidé. Je ne peux rien faire pour l'écologie, car une personne seule ne peut rien faire.

 

Déni de conséquences


Le déni des conséquences est également un mécanisme pour justifier des actes jugés immoraux. On relativise les conséquences de nos actes pour les rendre plus acceptables : j'ai juste transmis le message. J'ai seulement téléphoné. J'étais seulement un intermédiaire dans cette affaire.

 

Déshumanisation


La déshumanisation est une technique parfois cruelle, justifiant des actes immoraux. Pourquoi épargner telles personnes ? Ils sont de simples sauvages. Pourquoi respecter telle personne alors qu'elle est moins que rien. Ce n'est pas grave ce que j'ai fait, cette personne est handicapée. Il ne faut pas en faire une affaire, ce n'est qu'un animal.
Dans ces cas, on réduit l'humanité de l'autre, ou refuse la souffrance de l'animal, ou on invalide les besoins des autres.
D'autres justifications cherchent à rendre la victime responsable. Un SDF ne mérite aucune aide, il est responsable de son sort. Pourquoi aider les pauvres alors qu'ils sont paresseux.

 

Les dangers de trop justifier  


Ces justifications affaiblissent notre système moral et nous entrainent vers une relativisation dangereuse car ces mécanismes peuvent être utiles pour sortir de la culpabilité d'un acte commis, mais aussi peuvent être utilisés pour justifier des actes à commettre. Agresser un handicapé en déshumanisant sa personne, ou en prétendant que tout le monde agresse les handicapés finit par justifier l'agression, nous mettant dans une position immorale vis-à-vis de nos valeurs, et dans une position délicate vis-à-vis de la société et de ses outils judiciaires.


Attention danger, l'utilisation de ce genre de mécanismes pour justifier un acte immoral n'a aucune valeur juridique ou sociale. Un acte immoral va être jugé selon un consensus social ou juridique, et non pas selon nos justifications ou nos dénis.

 

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Freud le philosophe

freud philosophe

 

Freud était un psychologue, psychiatre, médecin neurologue spécialiste de neurosciences, inventeur d'une nouvelle discipline " la psychanalyse " et également philosophe.
Dans son livre, Clark Glymour, philosophe de science, écrit en 1991 : " Les écrits de Freud comportent une philosophie qui aborde de multiples questions au sujet du mental ".


Il est difficile de comprendre la pensée freudienne sans se familiariser avec sa philosophie. Ironie ! Freud était parmi les penseurs qui étrillaient la philosophie occidentale de son époque.
Freud ne rédigeait pas de textes philosophiques, il cherchait à élaborer des concepts, à forger une définition, et à formuler des conclusions. Concernant la métaphysique, il la qualifie comme " une nuisance, un abus de la pensée ", préférant réfléchir sur le comportement  et sur les motivations.

 

freud citation force

 

Pour les médecins neurologues, le grand défi est de déterminer comment fonctionne le cerveau. Cette question, toujours d'actualité, était alourdie par d'autres défis philosophiques. Au début du XXe siècle, la neurologie s'orientait vers l'étude des lésions médicales neurologiques comme les maladies dégénératives ou les atteintes cérébrales vasculaires, la psychiatrie se spécialisait dans les troubles mentaux sans lésions organiques. La psychologie apparaissait comme une nouvelle discipline scientifique se consacrant à la compréhension du comportement humain, de ses difficultés et de ses motivations.
Les psychologues devaient affronter un problème philosophique majeur : est-il possible d'étudier scientifiquement l'esprit humain ? La science de l'esprit était le scientifique ? Peut-on comprendre l'esprit par la science ?
Ces questions purement philosophiques ont agité la philosophie occidentale pendant des siècles et ont compliqué la vie des premiers psychologues. À cette époque, les philosophes analysaient les émotions, la colère, la tristesse, et les autres sentiments, et rédigeant des textes philosophiques pour conseiller le lecteur et pour l'accompagner vers une vie raisonnée.  


Contrairement aux scientifiques d'aujourd'hui, les neuroscientifiques et les psychologues de cette époque ont compris que la science est forcément influencée par les hypothèses philosophiques. Depuis le XVIIe siècle, des philosophes, comme Descartes, proclamaient la tradition intellectuelle cartésienne séparant définitivement le corps de l'esprit. D'autres philosophes favorisaient une approche différente.
Les neuroscientifiques du 19e siècle ont soutenu que l'esprit et le corps sont radicalement différents. Le corps est une entité matérielle au contraire de l'immatérialité de l'esprit. Le philosophe britannique Gilbert Ryle ironisait sur cette approche en la qualifiant de la théorie du fantôme dans la machine.

 

freud citation emotion

 


De leur part, les psychologues du XIXe siècle croyaient que l'esprit est conscient, chaque personne est responsable de son esprit, capable d'accéder à ses propres états mentaux. Par conséquent, la recherche psychologique était une introspection.
Les médecins pratiquaient l'hypnose cherchant à interroger l'esprit. Les expériences ont démontré qu'une personne sous l'hypnose peut être influencée.
Un ordre donné à une personne sous hypnose peut être exécuté par cette personne après son réveil, le patient ne pouvait en aucun cas expliquer son geste.
Les scientifiques de l'esprit ne savaient pas comment expliquer ce phénomène. Des chercheurs ont commencé à parler d'un geste involontaire. D'autres médecins refusaient l'idée dominante, et suggéraient pour la première fois, la présence des états mentaux inconscients. Dans certains troubles mentaux comme l'hystérie, la patiente est victime de forces étrangères à elle-même, inconsciente de ses propres réactions.
Le jeune neurologue Freud commença sa pratique médicale en acceptant les hypothèses philosophiques de son époque en affirmant que l'esprit est une entité différente du cerveau, et que nous sommes conscients dans tous nos états mentaux. Cependant, il n'arrivait pas à classer les symptômes de ses patients selon cette approche. Il commença à se méfier de ces théories.


Il commence par critiquer les idées qui circulaient pour expliquer les gestes involontaires des patients : la conscience divisée, la présence de plusieurs consciences, etc., il concluait que ces idées sont incohérentes. Dans son livre, l'inconscience publiée en 1915, il écrit : " notre expérience personnelle nous familiarise avec nos propres idées. Nous ne savons pas d'où viennent ces idées ni quelles seront nos conclusions."
En critiquant les théories de son époque, il forge le concept de l'inconscient. L'esprit selon lui est divisé en deux parties : la partie consciente, et la partie inconsciente. Il s'agit d'une pure spéculation philosophique bénéfique à la pratique clinique avec les patients.
De nombreuses considérations ont conduit Freud vers cette nouvelle vision de l'esprit humain, réalisant ainsi ce que la philosophie occidentale cherchait à faire.

 

freud citation idee

 


À partir de 1895, Freud se met à critiquer et à rejeter le dualisme corps - esprit, une idée sacrée dans la philosophie occidentale. En dépit des critiques et des moqueries, il écrivit que les processus mentaux sont des fonctions cérébrales. Il a rejeté l'idée que nous pouvons comprendre nos esprits par l'introspection, comme conseillaient les philosophes en parlant de méditation et de sagesse, car selon lui, la conscience ne pourra pas accéder à la totalité de nos fonctionnements mentaux. Selon lui, la partie du cerveau responsable de nos pensées n'est pas la même partie responsable de notre conscience.
Il continua à approfondir cette théorie psychanalytique, en ajoutant le complexe d'Oedipe, le refoulement, le mécanisme de défense psychique, puis la théorie des rêves.
D'autre part, il va se lancer dans la sexologie, en forgeant des concepts comme la libido, l'orgasme, ou le fantasme.
La science moderne a invalidé de nombreux points de la théorie freudienne, d'autres concepts continuent d'enrichir la psychologie, ou même notre culture populaire.
Son approche était théorique et philosophique. En respectant la rigueur de sa formation scientifique, il réfléchissait d'une façon structurée à expliquer ce que la science n'arrivait pas à détailler.

 

Dans la pensée de Freud, il y a une dimension profondément philosophique, qui offre une belle récompense intellectuelle à celui qui prend le soin de réfléchir d'une façon structurée et rigoureuse.

 

 

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Nietzsche à Freud : sortir la civilisation du chaos

Freud Nietzsche irrationnel chaos

 

Nietzsche le chaos extérieur, Freud le chaos intérieur

Freud pensait que si le développement de la civilisation continue sur sa forme actuelle, " l'ensemble de l'humanité risque de devenir névrotique, " écrit-il dans Malaise de la civilisation en 1930.  
Quelques années avant lui, Nietzsche critiquait les opinions conventionnelles de son temps. Il ne croyait pas à la réforme sociale, il détestait le gouvernement parlementaire et le suffrage universel. Il détestait les libéraux, les conservateurs, les communistes et les socialistes. Il ne partageait pas la vision du progrès caractéristique de la tradition intellectuelle occidentale. Il condamnait  la morale chrétienne. Il se moquait de la notion libérale qui pense que l'homme est intrinsèquement bon.


Selon lui, l'homme doit comprendre que la vie n'est pas régie par des principes rationnels. Mais que la vie est pleine de cruauté, d'injustice, d'incertitude et d'absurdité. Il n'y a pas de normes absolues du bien et du mal. Il n'y a qu'un homme nu vivant seul dans un monde absurde et chaotique.
Contre les tendances de la société bourgeoise de son époque, Nietzsche a souligné que l'homme doit connaître son monde intérieur, que ses instincts sont sa vraie force. Il écrivait "Du sollst werden, der du bist", ou  "devenez ce que vous devez être."

 

chaos

 

Pour que l'homme réalise son potentiel, il doit rompre sa dépendance à la raison et à l'intelligence en développant ses instincts, son dynamisme et sa volonté. Ainsi, dans son livre, l'anti-Christ de 1888, Nietzsche écrit que le christianisme a mené une guerre contre ce type d'homme " supérieur ", cultivant les faiblesses des humains et non pas leur force.


 "Dieu est mort," écrit il. Les anciennes valeurs et vérités ont perdu leur vitalité et leur validité. Il n'y a pas de valeurs morales. Nietzsche dit l'homme doit dépasser le nihilisme, produit de sa vie quotidienne,  créer de nouvelles valeurs, devenir son propre maître et être fidèle à lui-même.
Selon Nietzsche, l'homme pourrait être sauvé par un nouveau type d'homme, le Surhomme. Ces hommes qui se libèrent de la foutaise de la civilisation moderne, pour créer leur propre morale fondée sur les instincts, l'entraînement et la volonté.
Nietzsche a saisi l'un des problèmes fondamentaux du XXe siècle.

 

Dans le dernier quart du 19ème siècle, Nietzsche ne voyait que déclin. Avec la mort de Dieu, une mort décidée par la révolution scientifique, l'individualisme de la classe moyenne, le marxisme, le darwinisme, le positivisme et le matérialisme, les valeurs morales traditionnelles avaient perdu leur valeur et leur signification, la philosophie de Nietzsche cherchait la solution.


Freud : le pessimiste enfant des lumières  

Nietzsche quitte ce monde en 1900. Un autre grand penseur va marquer le siècle, Sigmund Freud (1856 - 1939) lui va réhabiliter les idées du 18ème,  siècle des Lumières.
La raison humaine et les sciences sont selon lui le chemin pour la connaissance. Freud est l'enfant des Lumières.  Il va se concentrer sur le pouvoir et l'influence des facteurs non-rationnels, des impulsions de la pensée et du comportement humain.

Dans les années 1840, Karl Marx disait ; les individus croient qu'ils pensent librement, mais en fait,   leurs idées reflètent la culture dominante. Marx parlait de "fausse conscience".

Freud croyait aussi que nos pensées conscientes sont déterminées par quelque chose de caché : nos pulsions inconscientes.

Freud ne s'éloigne pas de Nietzsche.  Il pense que l'irrationnel est un un danger potentiel. Freud était convaincu que l'homme n'est pas un être rationnel, son comportement est guidé par des forces intérieures.
L'esprit inconscient explique selon Freud certaines actions humaines.
Freud n'a pas découvert l'inconscient. Les romantiques européens, Rimbaud, Shakespeare, Dostoïevski et Nietzsche ont discuté cet esprit inconscient. Contrairement à Nietzsche, Freud était un homme scientifique. Le médecin Freud s'était spécialisé dans le traitement des troubles mentaux. Il a conclu que le chaos intérieur est le résultat de craintes vécues durant l'enfance. Les névroses prennent selon lui plusieurs formes : hystérie, anxiété, dépression ou obsession. Pour traiter un comportement névrotique, Freud discutait les expériences de l'enfance. Freud traitait ses patients de deux façons. La première la libre association : dire tout ce qui vient à l'esprit peut révéler quelque idée cachée. La deuxième méthode est l'interprétation des rêves. Les rêves selon lui révèlent les désirs secrets.

 

Freud souligne que le chao intérieur est le résultat d'un conflit entre les pulsions et les exigences de la civilisation. Il a développé cette thèse dans son livre court de 1930, Malaise dans la civilisation.  La coexistence est douloureuse entre nos pulsions et les limites de la société. Elle est à l'origine de nos anxiétés, nos frustrations et nos culpabilités.
 La vie civilisée augmente la souffrance des gens et le risque pour leur santé mentale.

 

Comme Nietzsche, il pense que les gens ne sont pas bons par nature. L'individu est une créature d'instincts et d'agressivité.
La civilisation est un fardeau que les individus doivent supporter pour éviter le chaos. En face de cette souffrance, on trouve anxiété, dépression, alcool et autres drogues.

 

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Nietzsche, Freud vont changer la civilisation occidentale

Leur travail a créé une grande révolution culturelle que nous appelons le modernisme, une révolution caractérisée par la prise de conscience de Soi. Les artistes modernistes ont abandonné les traditions artistiques et les conventions littéraires et ont commencé à expérimenter de nouveaux modes d'expression. Ils ont détruit l'histoire afin de créer leur propre histoire.
Des écrivains comme Thomas Mann (1875-1955), Marcel Proust (1871-1922), Rimbaud (1854-1891), DH Lawrence (1885-1930), James Joyce (1882-1941) et de Franz Kafka (1883-1924) et Yasunari Kawabata (1899-1972) au japon ont exploré la vie intérieure. Leurs romans traitent de l'homme moderne qui rejette les valeurs de sa culture en payant le prix de la culpabilité, de la frustration, d'une sexualité stigmatisée, de solitude.

Pour les modernistes, la réalité est personnelle, individuelle et subjective.
L'artiste fait sa propre réalité.  Le moderniste façonne un monde irrationnel.
Igor Stravinsky (1882-1971) présenta Le Sacre du Printemps à Paris en 1913, les impressionnistes vont rompre avec les traditions picturales classiques.  Renoir (1841-1919), Monet (1840-1926), Manet (1832 à 1883), Degas (1834-1917) et Picasso (1881-1973), ont tenté de capturer l'instant (mouvement, couleur et lumière) comme il est apparu à l'esprit à un moment donné.

En 1900, les artistes ont tenté de pénétrer dans les profondeurs de l'inconscient, véritable source de la créativité. Ils ont essayé de représenter visuellement ce qui ne pouvait pas encore être donné l'expression verbale. L'art cubiste présente des objets à partir de plusieurs points de vue dans un seul et même temps.

 

Conclusion  

Le modernisme dans l'art, la philosophie  et dans la littérature est le reflet de la puissance et l'attrait de la partie irrationnelle de l'existence humaine.  Le modernisme fait partie de la même expérience européenne qui a produit Nietzsche et Freud.
Nietzsche et Freud n'ont pas enfanté le modernisme. Leur diagnostic de la société occidentale n'était pas erroné.

Les analyses d'une société ou d'une culture ne prédisent pas son avenir. La condamnation de Nietzsche et de Freud de cette civilisation si elle était fondée, n'a engendré ni désintégration, ni déclin. Par contre la civilisation a changé, s'est modernisée pour s'adapter.
Elle changera encore et encore.

 

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Crise, mondialisation : la solution reste à inventer

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Japon 1942 :  " retour à la maison perdue "


En 1942, " surmonter la modernité " était le titre d'un célèbre colloque organisé au japon par les intellectuels, témoin de l'incapacité de la société japonaise à trouver un consensus sur les questions complexes relatives à la modernité.
Romanciers, poètes, professeurs de littérature, réalisateurs, critiques cinématographiques, philosophes, compositeurs, scientifiques, psychologues, et historiens vont discuter la modernité et ses conséquences sur la société japonaise. Les résultats furent mitigés, les participants n'ont même pas réussi à forger une définition consensuelle de la modernité, et aucune conclusion sur les moyens pour surmonter les problèmes posés par cette modernité.
Les marxistes, comme les romantiques ont blâmé l'introduction de la modernité occidentale qui a provoqué la perte de l'esprit japonais. Kamei a vu dans l'égoïsme et dans la rationalité occidentale des poisons pour la civilisation, et  réclamait le retour vers les classiques.
Le chef du groupe Romantique Yasuda Yojuro pensait que le retour vers les racines était la solution. Les membres de l'école romantique définissaient la modernité comme une influence étrangère occidentale, qui véhicule l'américanisme, le matérialisme grossier et l'hédonisme.
D'autres participants pensaient que la modernité est un problème universel qui a commencé avec la révolution française. On critiquait le bureaucratisme occidental, la spécialisation fonctionnelle, et la production en série et le consumérisme.
Cette confusion reflétait la nature des débats sur la modernité chez les intellectuels et les acteurs sociaux tout au long des décennies entre les deux guerres. La critique de la modernité occidentalisée était présente dans les livres, les dessins animés Manga et dans le cinéma.

Ces critiques n'ont jamais suggéré de renoncer au confort de la science moderne ou à la technologie. Les critiques étaient avant tout culturelles, contre la rationalité, la perte de la créativité, la marchandisation de la culture, la perte de la vie en commun.
Les jeunes, garçons et filles, incarnaient ces défis posés par la modernité, le rôle de chaque sexe, ou le rôle du genre devenant un sujet problématique.
La critique de la modernité était intense durant les années 1930. Cependant la deuxième guerre mondiale ne sera pas réellement soutenue par une majorité des intellectuels japonais, conscients que la modernité est un courant historique et non pas un incident ou une simple difficulté.

 

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La France 2016 : " retour à la France éternelle "

Nous y sommes ou presque. Nos intellos sont perdus dans cette modernité qui nous assiège. Comme les japonais des années 40 qui subissaient une modernité " made in ouest ", nous subissons une modernité liée à une révolution industrielle et numérique, à une mutation sociétale liée aux changements de la condition féminine et de la famille et du couple, à l'apparition des minorités sexuelles, culturelles, religieuses dans le débat publique, et à des mutations politiques. Comme les japonais, vous écoutez les intellos et les hommes politiques, personne n'est d'accord avec personne sur le diagnostic ni sur les solutions. Pour Jean-Luc Mélenchon, la réponse est moins d'Europe, et plus d'impôts pour assurer plus de justice sociale. Pour Nicolas Sarkozy, la réponse est le retour vers des valeurs identitaires et une modernité économique. Pour Marine Le Pen, la solution est de quitter l'Europe, cultiver l'identité française traditionnelle et distribuer les recettes fiscales. Pour la gauche au pouvoir, plus d'impôts, plus de distribution aux pauvres, plus de sécurité et plus d'identité.
SI vous lisez Éric Zemmour, le passé était plus simple, la France doit retrouver ses structures et ses attributs du siècle dernier. Vous écoutez Michel Onfray, il répète que la solution est à gauche, dans les mouvements de citoyens pour arrêter cette modernité.
En France, on évite de parler modernité ou progrès, car ces termes sont liés culturellement à notre histoire. On parle mondialisation pour désigner notre crise ; et Arnaud Montebourg voulait lui "démondialiser".
Pourtant, l'évolution de l'économie mondiale et l'apparition de puissances industrielles émergentes sont un mouvement historique.

 

crise individualisme


La révolution numérique qui risque de fragiliser un nombre important de nos emplois est un mouvement historique.
Le comportement individualiste en occident est sans doute sans retour, comme la recherche de la qualité vie, le travail qui devient un moyen et non plus une fin en soi, les évolutions de la la société, les âges, et les habitudes.
Des réflexions partent d'un constat considéré comme une évidence : la crise est un problème, la mondialisation est un incident qu'on ne peut arrêter.

En 1942, les intellos japonais ont fini par admettre et dire que la modernisation n'est pas un incident mais un courant historique.
Et c'était vrai pour nous aussi ? Finira-t-on par dire que la mondialisation comme la révolution numérique et les changements sociologiques, est un courant de l'histoire et non pas une crise ?


Et si on commençait par dire que nous avons les moyens de nous s'en sortir à condition de construire un modèle nouveau et non pas de chercher les solutions dans le modèle actuel ou dans le passé ?

 

 

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