Bonjour Tristesse, Françoise Sagan, analyse

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Françoise Sagan (1935-2004) née Quoirez, commence sa carrière d’auteure après la Seconde Guerre mondiale, pendant les années 50 d’où émerge l’émancipation des femmes comme une question sérieuse dans la société occidentale.

 

Selon Ann Jefferson :
« Ce n’est qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que l’adolescente fait son entrée dans la littérature française, désinvolte, provocatrice, sexuée. »

Ann Jefferson, « À l’heure des jeunes filles en fleurs, » Le Magazine littéraire N° 547 (septembre 2014), 74.

 

La jeune Sagan invente des figures de jeunes filles s’émancipant des stéréotypes sociaux.
L’un des principaux thèmes des romans est l’amour. Dans l’univers fictif de Sagan, l’amour représente la tristesse, la douleur et la déception. Le deuxième thème est le bonheur.
La quête de celui-ci devient le but premier des héroïnes. C’est ce qu’elles s’efforcent de trouver, et la principale raison de leur existence.

 

 

Bonjour Tristesse

Bonjour tristesse est un roman court de Françoise Sagan écrit en 1954, sans prétention littéraire. Un roman qui a eu son moment de gloire. Auteure à dix-neuf, le succès la rend riche et célèbre. Le roman bénéficie du contexte de l’émancipation féminine qui régnait alors en France. Ce premier roman fait scandale. Ce phénomène est raconté par le fils de l’auteur, Denis Westhoff, dans son livre de mémoire, Sagan et fils :


« Avec le succès, vint le scandale, je devrais dire le double scandale, celui qui était lié au livre et à l’époque, et celui qui la confondit avec Cécile, sa jeune héroïne, assimilant son propre mode de vie à celui, dissolu, fitzgéraldien, de ses personnages. Le roman provoqua un tel tumulte que certains libraires refusèrent de le mettre dans leur vitrine ; d’autres dissuadaient les jeunes filles de l’acheter. Bonjour Tristesse était un livre brûlant, un livre défendu. »
Denis Westhoff, Sagan et fils (Paris : Stock, 2012), 32

 

Le roman est écrit à la première personne du singulier par une jeune fille pressée de devenir une femme adulte. Le ton est désabusé, direct quand il s’agit du désir sexuel, reflétant la tendance de la société française quelques années avant 1968.


Cette histoire s’ouvre alors que l’héroïne examine un sentiment nouveau qui l’envahit.
Dans un premier paragraphe dont le lyrisme est presque poétique, Françoise Sagan donne le ton de son récit. Elle décrit les sentiments de crainte et de peur d’une jeune fille qui éprouve, pour la première fois, une sensation si personnelle, résultat de ses propres actions et impossible à communiquer. Ces sentiments forment une barrière entre elle et les autres, ce qui l’effraie et la fascine à la fois.

« Sur ce sentiment inconnu, dont l’ennui, la douceur m’obsèdent. J’hésite à apposer le nom... nom
grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais 1'ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres. » (page -13)

 

Cécile, la narratrice, raconte son passé récent, son dernier été. Dès le début de l’action, le lecteur est transporté à l’été précédent, lorsque l’héroïne avait 17 ans et était heureuse, avant l’intervention de cette étrange « tristesse ».

Cécile, tout juste sortie de l’école, est partie vivre avec son père Raymond, un beau veuf de 40 ans, et sa maîtresse, Elsa, une belle rousse charmante qui manque cruellement d’intelligence.

Elle n’avait connu jusque-là que la liberté, le plaisir et l’insouciance, quand survient Anne Larsen, jeune femme mûre et grave, dont Raymond, son père, s’éprend aussitôt. La jeune fille se sent menacée. Mue par une jalousie féroce ainsi par la crainte de perdre sa liberté, elle fait tout pour séparer Anne de son père et compromettre leur mariage.

Cécile est choquée d’apprendre que son père change de maîtresse tous les six mois ! Elle l’accepte bientôt, en raison du charme et de l’affection sincère de son père pour elle, mais aussi en raison de son manque d’initiative et de son désir d’une vie facile, et d’éviter les problèmes.
Peu après avoir pris conscience de la situation, elle dit :
« mais bientôt sa séduction, cette vie nouvelle et facile, mes dispositions m’y amenèrent. » (page 14}

Raymond a loué une villa au bord de la Méditerranée et propose qu’ils y passent l’été tous les trois, sous réserve que Cécile accepte la présence d’Elsa, ce qu’elle fait volontiers. La villa, blanche et belle, donne sur la mer où ils passent tous les jours. Cécile se trouve presque droguée par la combinaison de l’eau, du soleil brûlant et de la chaleur intense, une combinaison qui tend à émousser ses sens et à l’entraîner dans une oisiveté indifférente dont elle aura de plus en plus de mal à sortir.
Regarder le sable s’écouler lentement entre ses doigts, elle dit :

« Je me disais qu’il s’enfuyait comme le temps ; que c’était une idée facile et qu’il était agréable d’avoir des idées faciles. C’était l’été. » (pages 15 — 16)

 

C’est à ce moment-là que Cécile rencontre Cyril, un jeune étudiant.
Elle est immédiatement attirée par lui, non seulement par ses attributs physiques, mais aussi par quelque chose de très responsable et protecteur qu’elle voit sur son visage, une force de caractère dont elle est totalement dépourvue. La perspective de naviguer avec lui et de passer de longues heures en la compagnie amusante de son père et d’Elsa lui fait plaisir. Contente, et absorbée par son propre bonheur, Cécile est surprise par l’annonce soudaine de son père de l’arrivée d’un visiteur. Son inquiétude, cependant, se transforme en stupéfaction lorsqu’elle apprend que le visiteur est Anne Larsen, une belle divorcée de 42 ans, intelligente, distante et indifférente. Elle était une amie de la mère de Cécile.

Anne est l’antithèse des vacances, elle stimule les autres à la réflexion et à l’action, elle donne un sens aux choses ; sa seule présence est une force perturbatrice qui exclut l’ennui et la paresse.
Pour Cécile, qui avait souhaité que l’été se passe dans une explosion de soleil, d’eau salée et de nuits fraîches, l’arrivée d’Anne ne peut que signifier la fin de ses plaisirs oisifs.
Elle parle des jours qui restent avant l’arrivée d’Anne comme étant les derniers vrais jours de vacances.
Cécile n’hésite pas à faire remarquer à son père la situation embarrassante qui résultera probablement d’une rencontre entre Anne et Elsa.
Mais, comme c’est inévitable, ils finissent par rire des démêlés amoureux de Raymond.

Le jour de l’arrivée d’Anne, Cécile refuse d’accompagner son père et Elsa à la gare pour l’accueillir ; elle préfère rester seule sur la plage. Elle est bientôt rejointe par Cyril qui, bien que choqué par sa famille à trois, s’est pris d’affection pour Cécile. Là, au soleil, ils échangent leurs premiers baisers doux et passionnés. Ils sont soudain interrompus par un coup de klaxon : c’est Anne.


Sans s’en rendre compte et sans en avoir l’intention, Anne assume un rôle qui lui sera imposé tout au long de l’histoire : celui de l’intruse.
Elle n’est plus seulement une invitée dérangeante, elle est une envahisseuse de la vie privée, une intruse qui oblige les gens à s’approcher d’elle, qui les invite à l’introspection et au sentiment de culpabilité à l’égard de leurs habitudes de vie.
Ses premières paroles, qui ont dû provoquer une vague d’inquiétude chez Cécile, montrent sa perception immédiate de leur vie oisive en vacances et semblent indiquer qu’elle trouvera sûrement un remède, un moyen de revigorer ces gens endormis :
« C’est la maison de la Belle-au-Bois — dormant » page 26

Sagan laisse tomber le fil de son histoire, pour un moment, pour se livrer à l’évocation d’expériences passées et souligner l’importance de la mer et de son rythme dans son présent. L’importance de la mer et de son rythme dans sa vie actuelle. Elle admet son grand amour du plaisir, seul élément cohérent de sa personnalité, attitude généralement cynique à l’égard de l’amour, un cynisme inspiré par la franchise totale de son père à propos de l’amour, de ses aventures amoureuses et de leur brève durée.
En conséquence, son idéal est plutôt déformé :
« Je me répétais volontiers des formules lapidaires, celle d’Oscar Wilde, entre autres : “Le péché est la seule note de couleur vive qui subsiste dans le monde moderne. Je croyais que ma vie pourrait se calquer sur cette phrase, s’en inspirer. Idéalement, j’envisageais une vie de bassesses et de turpitudes.” (page, 34)

 

Un jour, Anne surprend Cécile et son amoureux dans les bois, en train de s’embrasser.
Elle ordonne à Cyril de s’éloigner, interdit à Cécile de le revoir, et impose un plan d’étude pour les jours de vacances restants, afin que Cécile puisse réussir ses examens.
Sûre que son père va la défendra contre une telle routine, Cécile se précipite chez elle, pour s’apercevoir que son père est déjà tombé sous la domination d’Anne.
Elle subit et continue de se languir de Cyril.

 

Oui, c’est bien ce que je reprochais à Anne ; elle m’empêchait de m’aimer moi-même. Moi, si naturellement
faite pour le bonheur, l’amabilité, l’insouciance, j’entrais par elle dans un monde de reproches, de mauvaise conscience, d’introspection. Je me perdais : moi — même. J’allai être influencée, remaniée, orientée par Anne.
Je n’en souffrirais même pas : elle agirait par l’intelligence, 1'ironie, la douceur, je n’étais pas capable de lui résister ; dans six mois, je n’en aurais même plus envie. Il fallait absolument se secouer, retrouver mon père et notre vie d’antan. La liberté, je ne peux dire être moi même puis que je n’étais rien qu’une pâte modulable, mais celle de refuser les moules.” (pages 77 -78)

« — À quoi attachez-vous de l’importance ? À votre tranquillité, à votre indépendance ?
— À rien, dis-je. Je ne pense guère, vous savez. » (page -1 58)

Pensant comme une adolescente, elle décide qu’Anne doit être éliminée. Elle imagine un complot dans lequel Cyril et Elsa prétendent être amants pour faire croire à son père, par jalousie, qu’ils ont une liaison. Le complot est couronné de succès, mais alors qu’Anne tente de quitter Cécile et son père par dégoût, elle est tuée dans un accident de voiture : un suicide apparent.

Le livre se termine par la mort d’Anne, suicide ou accident.
Cécile et son père retournent à leur vie de jouissance, libérés de l’influence d’Anne, mais désemparés.

Seuls à Paris après l’enterrement d’Anne, Raymond et Cécile parviennent enfin à parler d’Anne de façon normale, et puis, lentement, leur vie reprend son cours, reprenant les fils qu’ils n’avaient pas encore rompus, les mêmes schémas, les mêmes intérêts.

« Seulement quand je suis dans mon lit, a l’aube, avec le seul bruit des voitures dans Paris, ma mémoire parfois me trahit : l’été revient et tous ses souvenirs. Anne, Anne ! Je répète ce nom très bas et très longtemps dans le noir. Quelque chose monte alors en moi que j’accueille par son nom, les yeux fermés : Bonjour Tristesse. "
(page 188)

 

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La technique de Sagan

Son récit est clairement subjectif, intimiste mêlant les descriptions et ses propres ressentis et réflexions. Lassitude, désenchantement, tristesse, voilà le ton du roman. Les personnages portent le poids de la responsabilité née de leurs actes libres. Chaque acte, posé librement, a des conséquences avec lesquelles il faut vivre. Ce thème est central chez Jean-Paul Sartre détaillé dans L’Être et le Néant, publié en 1943.

Cécile découvre la tristesse, un sentiment fait de regret et de remords et de saveur du néant et de la désillusion qui envahit cette jeune fille prématurément cynique et lucide.

Bonjour Tristesse décrit une certaine jeunesse française occupée par les loisirs sans rien construire, une mentalité présente parmi la jeunesse aisée de ces années-là, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de prospérité économique.

Françoise Sagan touche un thème récurrent lié à la jeunesse : la difficulté à trouver une place utile, une orientation pour sa vie dans un monde plein de futilité, et surtout sans guide. Le père Raymond laisse Cécile complètement libre. Cette liberté devient menaçante, déroutante.

Je me débattais des heures entières dans ma chambre pour savoir si la crainte, l’hostilité que m’inspirait Anne à présent se justifiaient, ou si je n’étais qu’une petite fille égoïste et gâtée en veine de fausse indépendance.”

Le roman décrit les tumultes de l’adolescence, du passage à l’âge adulte à travers une meilleure connaissance de soi.

Ce premier roman, écrit à dix-huit ans, allait apporter à Françoise Sagan (née en 1936) un immense succès. Suivront, parmi les titres les plus connus. Un certain sourire (1956), dans un mois, dans un an (1957), aimez-vous Brahms(1959) et la Femme fardée (1981).

 

Son style désabusé et désinvolte, rappelle celui de certains “Hussards” (mouvement littéraire français des années 1950 et 1960, s’oppose à l’existentialisme sartrien par l’amour du style et l’impertinence représentée par Nimier, Blondin et Déon.

Sagan décrit ou évoque une société brillante et oisive, minée par le sentiment de sa propre décadence. Le mal du siècle est celui d’une génération aux sentiments minée par l’argent et l’alcool, sans authenticité, et sans projet.

L’évocation d’un univers mélancolique, ce “blues” tranquille, peut rappeler Scott Fitzgerald.

L’une des caractéristiques du style de Sagan est la façon dont elle dépeint les sentiments amoureux confus de Cécile, adolescente. Elle rencontre Cyril sur la plage, et il devient plus tard son premier amant.

 

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Sagan dans la littérature française

Elle est décrite par les critiques comme « un puissant témoin de son temps », devient l’objet des commentaires parfois élogieux signés par de grands critiques : « dons exceptionnels », « dons remarquables », « dons d’écrivain évidents », « beaucoup de talent, et une personnalité certaine », « surprenante dextérité. »
Michel Guggenheim, François Sagan devant la Critique, Revue française (octobre 1958), p.3

 

Plus tard, elle témoigne d’une lucidité et d’une humilité remarquables quand elle disait qu’elle allait laisser une trace dans la librairie à défaut d’en laisser une dans la littérature.

Bonjour tristesse a remporté le Prix des Critiques. Le roman s’est vendu à un million d’exemplaires en France dès la première année. À partir des années 60, il avait été traduit en 23 langues, et les ventes ont atteint quatre millions d’exemplaires. Il a également été cité comme étant l’un des trois romans les plus vendus en 1955 (Prescott New York Times Book Review 5 juin 1955).

À l’exception de Rimbaud, on ne peut pas trouver beaucoup de jeunes écrivains, en particulier de jeunes femmes écrivains en France. Ceci est particulièrement vrai avant la Seconde Guerre mondiale. Sagan suit les traces de Raymond Radiguet, qui a publié le diable au corps en 1923, à l’âge de 20 ans.
L’héroïne de Sagan, Cécile, comme le note Pierre de Boisdeffre, « est la sœur cadette du héros de Radiguet »

Pierre de Boisdeffre : Histoire de la littérature de langue française 202

Sagan figure parmi les femmes écrivaines les plus importantes. Depuis 1954, elle a publié 14 romans, sept pièces de théâtre, deux recueils de nouvelles, quatre ouvrages autobiographiques et une biographie. En outre, elle a réalisé des critiques de films, des textes courts et divers articles sur des sujets allant de la mode aux voyages. Aucune de ces œuvres n’a atteint l’immense popularité ni gagné pour elle la célébrité qu’elle a atteinte avec Bonjour tristesse.
En 1985, Sagan a reçu le Grand Prix littéraire de Monaco pour l’ensemble de son œuvre.
Outre Bonjour tristesse, nombre de ses autres romans ont également été des best-sellers.

L’un des problèmes que pose la classification des romans de Sagan est qu’elle n’appartient à aucune école ou mouvement contemporain. Elle semble être une écrivaine indépendante. Elle n’est ni une réformiste ni féministe. Alfred Cismaru estime que « l’œuvre de Sagan ne révèle pas de grandes lignes esthétiques, philosophiques ou même psychologiques »
Alfred Cismaru : Françoise Sagan's Theory of Complicity" Dalhousie Review 468-69).


Il situe ses romans quelque part entre la littérature et le mythe, et croit que son intention est de décrire uniquement ce qu’elle voit dans le monde.

La période d’après-guerre, de 1945 à 1955, a été dominée sur le plan littéraire par l’existentialisme sous l’influence de Jean-Paul Sartre et d’Albert Camus. Après la guerre, un sentiment d’incertitude et l’idée d’absurdité ont commencé à prendre la place des valeurs traditionnelles. Le succès de l’existentialisme de Sartre semble exprimer l’angoisse des temps modernes.


La génération de cette période a commencé à mettre l’accent sur l’homme au lieu de croire en l’existence de Dieu.
Miller souligne que les romans de Sagan étaient considérés, comme beaucoup d’autres à cette époque, comme le développement logique de l’existentialisme. Ils semblaient exprimer le vide de la vie pour toute une génération.
Miller, Judith Graves. Françoise Sagan. Twayne World Author Series 797 Boston : Hall, 1988.

 

Bien que de nombreux critiques considèrent que certains éléments de sa fiction sont existentialistes, comme le vide de la vie et l’absence de Dieu, l’accent de ses romans est davantage mis sur l’amour et le bonheur. Si elle est une grande admiratrice de Sartre, elle est également une grande adepte de Proust, dans le traitement des thèmes amoureux.

 

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L’amant, marguerite Duras : scandale, best-seller, chef-d'œuvre

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Beaucoup de choses fascinaient les gens dans la vie et le statut social et littéraire de Duras, par exemple une enfance passée en Indochine, le fait de parler couramment le vietnamien, son expérience dans la Résistance française aux côtés de François Mitterrand, son scénario pour le film d'Alain Resnais Hiroshima man amour (1959), sa présence sur les barricades à Paris pendant les événements de mai 1968, les ventes records de son roman l’amant, lauréat du prix Goncourt en 1984.

Marguerite Duras, née Marguerite, Germaine, Marie, Donnadieu, le 4 avril 1914 à Gia Dinh, près de Saigon en Indochine. Morte le 3 mars 1996 à Paris. Elle a grandi en Indochine, élevée par sa mère dans une concession de terre aride. Le spectacle quotidien de la misère, l'image de l'océan qui déferle sur la concession de mère, les paysages écrasés par la chaleur, le colonialisme, le comportement des colons entre eux et vis-à-vis des colonisés. Elle mettra ces images dans ses textes qui débutent dès son retour à paris où elle poursuit ses études. Journaliste. , dramaturge, scénariste, elle reçoit le grand prix du théâtre de l'Académie française en 1983 et le prix Goncourt en 1984 pour L'Amant, un roman- résumé de la thématique durassienne, un roman aux multiples lectures, qui rappelle que Duras aimait écrire le silence, la transgression, la folie, l'indifférenciation, et la passion.

 

 

Histoire de l’Amant

 

Une jeune française de 15 ans en Indochine française rencontre un Chinois sur un ferry pour traverser le Mékong. Elle quitte sa famille après les vacances et retourne dans son internat à Saigon. Le Chinois entame une conversation avec elle, lui propose de monter dans sa voiture pour éviter le bus bondé. Une fille française blanche, mais pauvre, un Chinois plus âgé, mais riche dans une société coloniale. La différence de race et d'âge les empêche d'être ensemble. Il est censé épouser une Chinoise. La société ne soutient pas à l'époque les relations entre Européens et Asiatiques. À la fin, il rompt après la pression de son père, mais il a toujours été sincère à propos de ses émotions. La jeune fille réalisera bien plus tard qu'elle l'aimait vraiment.
La famille de la fille est composée d’une mère dépressive, le fils aîné cruel et voleur intimide la mère qui le laisse faire. Le jeune frère est faible, doux.

Le roman s'ouvre avec la narratrice qui raconte comment elle était déjà âgée à 17 ou 18 ans, comment son visage était déjà vieux. Cette ouverture crée une image paradoxale et une attente pour savoir ce qu’il lui est arrivé pour vieillir prématurément. Duras passe le début du livre à décrire son apparence physique, aussi jeune que vieille.

Quand elle décrit l'homme chinois pour la première fois, il est élégant, riche, élégant, vêtu de vêtements européens modernes, le faisant apparaître comme le parfait prince charmant au volant d'une limousine noire. La race joue un rôle dans les descriptions, « il n'était pas blanc » et « la petite fille blanche », ce qui donne un sentiment d'amour interdit, encore plus que la différence d'âge.

 

 

L’amant, roman autobiographique ?


Selon Lejeune, ce qui distingue le genre autobiographique des autres genres est un e contrat de lecture. Le pacte autobiographique est une affirmation d’une identité, celle marquée sur la couverture du livre.

Lejeune Philippe, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1975, P : 357

Dans l’amant, Marguerite Duras maintient le personnage dans l'anonymat, l'appelant "l'enfant", "la petite" ou "elle". Elle pervertit le pacte et joue librement avec son lecteur laissé à mi-chemin entre l’anonymat et l’autobiographie.


L'ambiguïté du pacte autobiographique devient une des innovations de l'autobiographie moderne. Duras devient auteur-narrateur-personnage.
Le récit autobiographique est généralement rétrospectif. Dans L'Amant, le caractère rétrospectif de l'autobiographique est respecté, perceptible dès les premières pages lors de la présentation de la narratrice.
« "J'ai un visage lacéré de rides sèches et profondes, à la peau cassée», page 10


Puis, quelques lignes plus loin, le retour en arrière

"Que je vous dise encore, j'ai quinze ans et demi », page 10

L’aspect privé est le troisième élément d’une autobiographie. L’amant respecte cet élément lié au privé et à l’intime.
Si le contenu thématique de ce roman de Duras s'inscrit dans une démarche autobiographique classique, le pacte autobiographique reste ambigu, nié et suggéré, respecté et trahi page après page.


Le maintien d'une vacuité de la personne fait osciller le récit entre le romanesque et l'autobiographique. L'absence de nom propre du personnage principal, le maintien volontaire des personnages dans l'anonymat (seuls des liens sont désignés: la mère, le petit frère, l'amant, etc.) et le refus de donner des dates précises créent un climat d'incertitude au niveau de l'énonciation.

Dès les premières pages de L'Amant, l'auteure installe un climat d'intériorité, d'intimité en réunissant plusieurs composantes: écriture à la première personne, la thématique de l'aveu et le ton de la confidence.

« Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n'ai jamais parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillant. C'est entre toutes celle qui me plait de moi-même, celle où je me reconnais, où je m'enchante » page 9

Le roman comporte plusieurs éléments propres au romanesque introduisant l'incertitude dans le texte, et favorisent une lecture ambiguë, il s’agit d‘un texte hybride autobiographique et romanesque à la fois.

 

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L’amant : érotisme et scandale


Prix Goncourt, best-seller (deux millions d'exemplaires français vendus) scandaleux médiatique, L’amant explose dans le petit monde de cette rentrée littéraire 1984. Le livre éveille des passions et des haines, déchaîne autour de cette œuvre un parfum de scandale. Duras décrit les interdits, le racisme, le colonialisme, l’amour entre une blanche et un asiatique, le sexe d’une adolescente, amour de jeunesse, et sexualité féminine.
L'amour entre une Blanche française et un homme asiatique est un sujet peu traité dans la littérature.


À l’âge de 70 ans, Marguerite Duras raconte l’adolescence d’une jeune fille en Indochine : ses secrets intimes, sa première rencontre et son premier rapport sexuel à l’âge de 15 avec un riche chinois, relations ambigües et cruelles dans la famille de la fille.
L'Amant est une œuvre complexe au-delà d’une simple histoire d'une jeune fille qui séduit un riche amant chinois. C’est un roman d’initiation. La fille doit grandir, faire des choix, franchir des obstacles, affronter les interdits sexuels et moraux, s’opposer à sa famille, à la société coloniale.
Le personnage de la mère a deux faces: elle aime sa fille, comme une mère normale, mais son envie d'argent la pousse à prostituer sa fille. Elle lui achète une robe quasiment transparente, des chaussures dorées, un chapeau d'homme. La fille l'a compris, et elle a accepté pour gagner plus d'argent. Jamais ce sujet n'est abordé. La mère et la fille jouent un jeu basé sur des non-dits.

 


La relation entre la fille et son amant est ambiguë : il affirme l'aimer, mais ne peut en faire sa maîtresse et l'épouser (on n'épouse qu'une jeune fille vierge), il est d'ailleurs déjà promis à une femme riche et chinoise.


Le Chinois plaît à la jeune fille dès leur première rencontre sur le bateau. C'est ainsi, dans la garçonnière de Cholen, la jeune fille blanche, "une fois le fleuve traversé", se voit transférée symboliquement dans une autre étape, pour quitter l'adolescence et entrer dans le monde des femmes.


Duras scandalise certains lecteurs en décrivant cette relation adolescente - adulte en insistant sur le plaisir sexuel de la jeune fille, sur son envie de jouissance. Elle raconte les motivations réelles qui ont poussé cette jeune fille à avoir des relations sexuelles avec un homme largement plus âgé qu'elle : l'argent, la voiture.
Dans cette relation adolescent - adulte, c'est l'adolescent qui gagne tout ; argent, désir, confort matériel. L'adulte est un objet sexuel, un moyen pour que cette adolescente "traverse le fleuve ".


Marguerite Duras raconte une histoire sans début et sans fin, une histoire incomplète, un moment de vie. Le récit met en exergue le thème de l'opposition entre la famille, tout ce qu'elle représente, et le Chinois, objet - représentation de l'amour et du désir.

 

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Duras, l’Amant et les fantasmes d’une fille


La description d'Hélène Lagonelle, la seule autre personne blanche vivant au pensionnat où se trouve Duras elle-même, est intime et érotique.

" Le corps d'Hélène Lagonelle est lourd, encore innocent, la douceur de sa peau est telle, celle de certains fruits, elle est au bord de ne pas être perçue, illusoire un peu, c'est trop. Hélène Agnelle donne envie de la tuer, elle fait se lever le songe merveilleux de la mettre à mort de ses propres mains. Ces formes de fleur de farine, elle les porte sans savoir aucun, elle montre ces choses pour les mains les pétrir, pour la bouche les manger, sans les retenir, sans connaissance d’elles, sans connaissance non plus de leur fabuleux pouvoir. Je voudrais manger les seins d'Hélène Lagonelle comme lui mange les seins de moi dans la chambre de la ville chinoise où je vais chaque soir approfondir la connaissance de Dieu. Etre dévorée de ces seins de fleur de farine que sont les siens". page 91.

La fille décrit Hélène Lagonelle en utilisant des termes liés aux aliments, comparant son corps à des fruits et à de la farine, faisant de ces descriptions érotiques une nouveauté dans la littérature.

Pour l'adolescente-narratrice d'Amant, le moment suprême de jouissance serait d’offrir à son amant chinois le corps de sa copine d'école, Hélène Lagonelle :

« Je veux emmener Hélène Lagonelle avec moi dans ce lieu où, chaque soir, les yeux fermés, je me suis communiqué le plaisir qui te fait hurler. Je veux donner Hélène Lagonelle à cet homme qui me fait cela, pour qu'il le fasse à son tour avec elle. Je veux que cela se passe en ma présence, selon mes désirs. Je veux qu'elle se donne là où je me donne. C'est par son corps, à travers elle, que j'éprouverai alors de lui le plaisir ultime. Un plaisir jusqu'à la mort. » p. 92

Cette scène imaginaire, lieu de croisements sexuels et raciaux dans le roman, a été longuement analysée. Pour certains, elle montre comment le moi féminin peut gagner du pouvoir en s'imaginant une autre. Pour d'autres, elle représente la fusion, l’ouverture au tiers qui enrichit la jouissance.

Elle pense aux seins d’Hélène quand elle est dans les bras du chinois, car le corps du Chinois n'est que le "moteur" de la jouissance qui stimule son corps sans atteindre son imaginaire.

 

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Duras, l’Amant et le corps


Duras commence L’Amant avec une méditation sur la métamorphose du corps de la narratrice, le changement qui a frappé son corps quand elle avait que dix-huit ans la rendant vieille. Le corps devient identité et destin : le corps de l’enfant, le corps faible féminin, le corps torturé par la mère et le frère aîné, le corps abusé, le corps vendu, le corps prostitué, le corps aliéné par le sexe sans sentiments, le corps objet de désir, le corps qui ne peut être épousé, le corps racial , le corps à disposition de tous, le corps publique, le corps dans la garçonnière, le corps intime, le corps féminin jugé par la société, le corps déshonoré, le corps qui désire une autre femme, le corps homosexuel, le corps qui désire son frère cadet (le corps incestueux) et le corps féminin qui brise les normes (le corps rebelle).


La fille porte un chapeau d’homme, une ceinture appartenant à ses frères, un rouge à lèvre, des chaussures à talons hauts, une robe transparente très décolletée et un anneau de fiançailles. Elle mélange les genres et les identités. Ni enfant ni femme, elle n’est pas une fiancée et elle n’est pas un homme.
Elle est ces multiples identités à la fois. Elle n’a pas de nom dans le roman, elle est une femme.

Duras décrit sa provocation pour attirer le regard. Elle ne fuit pas le regard des hommes comme la société espère d’elle, préfère choisit et ne pas subir.

Quand le Chinois vient lui rendre visite à l’internat, elle avance vers la voiture et embrasse érotiquement la glace ; elle sait que l’homme à l’intérieur la regarde, mais au lieu d’être seulement regardée, elle ferme les yeux et embrasse les lèvres désirées et imaginées. Elle assure son prétendant qu’il s’agit de son propre choix, son propre désir.

« Il me dit : tu es venue parce que j’ai de l’argent. Je dis que je le désire ainsi avec son argent, que lorsque je l’ai vu il était déjà dans cette auto, dans cet argent, et que je ne peux donc pas savoir ce que j’aurais fait s’il en avait été autrement » (p. 20).

L’héroïne formule un discours révolutionnaire érotique. Quand elle est dans la chambre avec son amant, elle n’est pas écrasée par la pudeur, ni par l’ignorance de leur corps. C’est elle qui prend les devants en le déboutonnant et l’invitant à assouvir sa passion.

« Le corps est maigre, sans force, sans muscles, il est imberbe, sans virilité autre que celle du sexe il est très faible, il paraît être à la merci d’une insulte, souffrant. Elle ne le regarde pas au visage. Elle ne le regarde pas, elle le touche. Elle touche la douceur du sexe, de la peau, elle caresse la couleur dorée, l’inconnue nouveauté. Il gémit, il pleure. Il est dans un amour abominable. » p. 49

La virilité est anéantie en face d’une femme d’action, elle imite Madame Bovary avec ses amants.

« Dès le premier instant, elle sait quelque chose comme ça, à savoir qu’il est à sa merci » Page 46.

Elle ne le craint pas, le supplie de la traiter comme les autres prostituées. Elle se venge de ce corps faible et non viril, en lui faisant l’amour et en le tourmentant psychologiquement.

Elle sait que la vie sexuelle est rendue agréable non pas par l’aspect matériel, ni par les vêtements, ou l’argent, mais par l’essence, l’anatomie de son corps. Elle ridiculise ces femmes qui se maquillent et se réservent pour le futur en oubliant en réalité leur propre vie :

« Je sais que ce ne sont pas les vêtements qui font les femmes plus ou moins belles ni les soins de beauté, ni le prix des onguents, ni la rareté, le prix des atours. Je sais que le problème est ailleurs. » p 52

 

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Duras, l’Amant : Jouissance féminine


L'adolescente est consciente des regards masculins qui se posent sur elle et l'auteur ne s'en indigne pas. Avec confiance, la jeune fille se livre volontairement aux regards masculins parce que ceux-ci ne parviendront jamais à faire d'elle leur sujet, ni à se l'approprier.


Elle ne devient pas un objet ni une victime. Sa conscience et son désir constituent les éléments caractéristiques de son pouvoir sur l'homme.

Après qu'ils ont fait l'amour pour la première fois, sur sa propre initiative, elle reconnaît son désir pour lui :
" Il lui plaît, la chose ne dépendait que d'elle seule ". page 51
Sur le plan financier, elle lui est inférieure, elle prétend échapper à toute exploitation sexuelle, physique, et à toute étiquette de victime. La jeune fille s'oppose à la possession de son amant, peut jouir grâce à la reconnaissance plénière de son désir.

À l'intérieur du cadre de la relation entre la jeune fille de quinze ans et de son amant deux fois plus âgé, la révélation du désir, puis le désir devient amour. Le Chinois aime l'adolescente; mais avec le recul que confère la vieillesse, elle reconnaît l'importance de cette relation, et avoue d’avoir aimé cet homme.

Dans ses romans, l'amant puis l'amant de la chine du Nord, Duras a décrit une sexualité adolescente décomplexée, libre, condamnée par une société hypocrite, où l'argent de l'amant arrange tout, et fait taire sa famille.
Elle tire sa jouissance sans s'impliquer dans une histoire d'amour romantique.


« Dès les premiers jours, nous savons qu'un avenir commun n'est pas envisageable, alors nous ne parlerons jamais de l'avenir, nous tiendrons des propos comme journalistiques, et à contrario, et d'égale teneur ». P62

La sexualité de cette adolescente commence par sa conscience de ce désir qui la transforme, puis par le passage du désir vers l'acte sexuel. Duras dessine le scandale en jouant avec le terme adolescent, enfant.

" Il prend sa robe par le bas, lui enlève. Puis il fait glisser le slip d'enfant en coton blanc. Il enlève les mains de son corps, le regarde. Il caresse, mais, à peine, le corps maigre. Les seins d'enfant, le ventre ». Page 75.


Duras décrit la défloration de l'adolescente comme un rite de passage à la vie adulte, incontournable :
« Je ne savais pas que l'on saignait. Il me demande si j'ai eu mal, je dis non, il dit qu'il en est heureux. Il essuie le sang, il me lave. Je le regarde faire. Insensiblement il revient, il redevient désirable ». Page 50


Cette sexualité non-victimaire non coupable revendiquée peut aller plus loin. Duras continue à jouer entre l'adolescente et l'enfant, mais l'adolescente est de plus en plus sexuée :


« D'abord il y a la douleur. Et puis après cette douleur est prise à son tour, elle est changée, lentement arrachée, emportée vers la jouissance, embrassée à elle. La mer, sans forme, simplement incomparable.» page 50


Cette relation commet un défit de séduction et de désir, l'homme est un objet pour assurer à la fille sa révolte contre une société hypocrite, pour accéder à la jouissance du corps. Sur le bateau, après la séparation, elle pleure, elle découvre qu'elle l'aimait. Elle savait identifier le plaisir, la jouissance mais ignore tout de l’amour.

 

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Duras, l’Amant : Sexualité et argent, l’enfant prostituée


« Le lien avec la misère est là aussi dans le chapeau d'homme, car il faudra bien que l'argent arrive dans la maison, d'une façon ou d'une autre il le faudra. Autour d'elle c’est les déserts, les fils c'est les déserts, ils feront rien, les terres salées aussi, l'argent restera perdu, c'est bien fini. Reste cette petite-là qui grandit et qui, elle, saura peut-être un jour comment on fait venir l'argent dans cette maison. C'est pour cette raison, elle ne le sait pas, que la mère permet à son enfant de sortir dans cette tenue d'enfant prostituée. Et c'est pour cela aussi que l'enfant sait bien y faire déjà, pour détourner l'attention qu'on lui porte à elle vers celle qui porte à l’argent. Ça fait sourire la mère » . page 33


La mère encourage la fille à se vendre, l’enfant prostituée garde une marge de liberté en s'opposant à la possession de son amant, mais fait le nécessaire pour répondre aux besoins de sa mère.

 

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Duras, l’Amant : le racisme obligé des colonisateurs


Dans le roman, le racisme est mentionné dès le début. L’histoire se passe dans un pays colonisé où les colonisateurs sont complètement aliénés par eux-mêmes. La mère est devenue folle dans un pays colonisé. Elle y est allée pour devenir riche, mais finit par tout perdre.
Le frère aîné trouve des raisons d’humilier le Chinois et il est fier de l’utiliser pour son argent tout en imposant à sa sœur une attitude raciste ; ne pas le regarder, l’ignorer complètement puisqu’il est là, non pas pour être pas vu, mais pour être exploité :

« En présence de mon frère aîné il cesse d'être mon amant. Il ne cesse pas d'exister, mais il ne m'est plus rien. Il devient un endroit brûlé. Mon désir obéit à mon frère aîné, il rejette mon amant.
Chaque fois qu’ils sont ensemble vus par moi je crois ne plus jamais pouvoir en supporter la vue.
Mon amant est nié dans justement son corps faible, dans cette faiblesse qui me transporte de jouissance.
Il devient devant mon frère un scandale inavouable, une raison d'avoir honte qu’il faut cacher. Je ne peux pas lutter contre ces ordres muets de mon frère. Je le peux quand il s'agit de mon petit frère.
Quand il s’agit de mon amant, je ne peux rien contre moi-même. D'en parler maintenant me fait retrouver l'hypocrisie du visage, de l'air distrait de quelqu'un qui regarde ailleurs, qui a autre chose à penser, mais qui néanmoins, dans les mâchoires légèrement serrées on le voit, est exaspéré et souffre d'avoir à supporter ça, cette indignité , pour seule ment manger bien , dans un restaurant cher, ce qui devrait être bien naturel . Autour du souvenir la clarté livide de la nuit du chasseur. Ça fait un son strident d'alerte, de cri d'enfant » page 67

 

 

Duras, l’Amant : Style du roman


Stylistiquement, L'amant est un livre important. L'écriture est musicale, poétique, les phrases longues et courtes, et il y a des répétitions occasionnelles du même mot dans des phrase proches. Cette répétition si déconseillé dans le français scolaire, crée un sentiment d'inconfort ou d’émerveillement.
Duras change entre la première et la troisième personne. Raconter chaque détail, rend le roman éphémère, mais plus intense et plus intime.
Duras était fascinée par les images ; son style ressemble à une photographie. Sur les premières pages elle écrit même : «regarde-moi, seulement quinze ans et demi » comme si on observait une vieille photographie, pas un texte. Elle répète cette approche plusieurs fois comme si elle décrit ce qu’elle voyait dans une caméra.

L'utilisation du présent, l’échange entre l'interne et l'externe rendent le texte léger, et agréable. Le style qui ressemble aux discussions quotidiennes ne le rend pas vulgaire, mais intime.

Une autre chose intéressante est la façon dont elle garde la mort et le sexe, le plaisir et le grotesque si proches l'un de l'autre. Comme si les passions physiques étaient une sorte de mort.
Duras raconte une histoire intime dans un style déconstruit, dans un langage poétique riche en images qui existent, celles qui auraient pu exister.

L'amant est l'un des grands livres français du siècle dernier. Un roman court et profond, sombre et passionnant qui aborde les thèmes des relations interraciales, de la recherche d'une identité, de la sexualité, de la honte, et de la vie dans un pays étranger.

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Simenon et Maigret

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L’écrivain belge qui fut l’un des romanciers les plus prolifiques de son temps, qui dit-on, a fait l’amour avec plus de 10 000 femmes et devenu multimillionnaire, est surtout connu comme le créateur du détective Jules Maigret. Un puissant détective de la police parisienne.

Les origines de Maigret sont humbles et ses plaisirs sont ceux d’un petit bourgeois. Pourtant, il s’habille un peu plus élégamment que ses « confrères » et sa photo est constamment dans la presse. Bien qu’il occupe un poste élevé de commissaire de police, on le trouve souvent en train d’enquêter sur des affaires par hasard, ou contre la volonté des personnes haut placées dans le système judiciaire.


Il est reconnaissable à sa corpulence physique (ironiquement, « Maigret » signifie « maigre ») à sa patience, à son penchant pour sa pipe et à son sens de l’humour et à la bière, son intérêt paternel et sa sympathie pour « ses » criminels.

 

Maigret, policier populaire, moral et humaniste


Simenon a écrit 75 romans enquêtes du policier Maigret, bien que, comme Conan Doyle, il a essayé de mettre son inspecteur en retraite anticipée, afin d’écrire des romans « sérieux ». La série Maigret tire son intérêt et sa popularité non pas tellement tant du processus de déduction logique ou des complexités de l’intrigue, que plutôt des portraits psychologiques des personnages « criminels » et de la description des paysages et des décors souvent aussi sombres que les crimes dont ils servent de toile de fond.

Simenon, comme son inspecteur, n’a pas fréquenté l’université, en raison de la situation financière de son père. Bien qu’il ait assisté à une série de conférences sur la médecine légale à l’Université de Liège tout en travaillant comme reporter, sa carrière de journaliste à plein temps, débuta à l’âge de seize ans fournissant la base des techniques d’écriture économique et efficace et s’est terminée peu de temps après lorsqu’il s’installe à Paris et commence à gagner sa vie en écrivant des articles.

Maigret lui est venu à l’esprit lors d’un long voyage en bateau avec sa femme Tigy.


« Avais-je bu un, deux ou même trois petits verres de schnaps et de bitters ? En tout cas, au bout d’une heure, alors que je me sentais plutôt endormi, j’ai commencé à voir émerger la silhouette puissante et imposante d’un monsieur imposant qui, me semblait-il, ferait un inspecteur de police acceptable.
Dans le courant de la journée, je donnai à ce personnage un certain nombre d’accessoires : une pipe, un chapeau melon, un lourd pardessus avec un col de velours. Et comme ma péniche abandonnée était froide et humide, j’ai fourni à son office, un vieux poêle en fonte. A midi, le jour suivant, le premier chapitre de Pierre-le-Letton avait été écrit ».
Patrick Marnham, The Man who wasn’t Maigret, A Portrait of Georges Simenon (London: Penguin, 1992), pp. 130–1.

 

 

Écrit en 1929 et publié en 1931, Pierre-le-Letton (L’étrange cas de Pierre le Letton) est considéré comme le premier roman complet de Maigret, dans lequel sont établis de nombreux éléments qui caractérisent la série. Le besoin de Maigret de chaleur et de « feu » l’emporte sur l’envie de boire, alors qu’il traque sans relâche un célèbre criminel international et venge la mort de son ami et collègue.

 

 

Maigret n’a rien d’un flamboyant

 

Miagret apprécie profondément sa femme, dont les ragoûts parfumés sont toujours bouillonnants, et dédaigne les méthodes « logiques », préférant utiliser son intuition et son instinct.
Il défend les opprimés, découvre l’hypocrisie et cherche avant tout à comprendre les motivations humaines.
Malgré toutes les valeurs bourgeoises avec lesquelles Maigret semble si à l’aise, il n’en reste pas moins, comme le souligne Francis Lacassin, un antihéros qui a quelque chose de l’artiste. Ses enquêtes sont des processus créatifs dans lesquels il s’éloigne des schémas traditionnels.

Francis Lacassin, Mythologie du Roman policier (Paris : Union General d’Editions, 1974), p. 173.

 

 

Simenon, comme Souvestre et Allain, Gaboriau et Leblanc, écrivait à grande vitesse, produisant des romans à un rythme étonnant et gagnant beaucoup d’argent. Son style, en revanche, est dépouillé et les détails scientifiques de l’enquête restent marginaux par rapport à l’intrigue. Ni poursuite ni fuite, Maigret se plante quelque part — généralement de manière visible — et attend que sa proie se décide à faire un geste.

 


Maigret n’est pas ambitieux (à part le fait qu’il ait un jour souhaité être médecin) et ne cherche pas à impressionner ou à étonner. Il a une conscience aiguë de la réalité sociale et refuse de vilipender ceux qui ont « fait du mal » à la société, qui ont « fait du tort » à la société. Pourtant, il utilise des techniques d’interrogatoire psychologiques sévères sur ses suspects afin d’obtenir des aveux, selon la procédure judiciaire française, où les criminels sont parfois maintenus et surveillés en détention.

 

Complicité criminel-détective


Bien que chez Maigret, la complicité criminel-détective atteint un sommet, la sympathie de Maigret ne menace jamais son intégrité. Il s’agit d’une sorte d’humanité, d’une civilité qui a fini par donner à Maigret, ce personnage particulier.
Simenon a continué à écrire la série Maigret tout au long de sa carrière littéraire. L’opiniâtre détective fumeur de pipe a attiré un lectorat aussi dévoué à ses enquêtes que lui-même et Maigret.

 

 

Popularité internationale de Maigret

 

La popularité internationale de Maigret a finalement donné au monde francophone, un détective (et non un criminel) dont la renommée est aussi durable et aussi étendue que celle de Sherlock Holmes.
Bien que ses méthodes soient délibérément non-scientifiques, sa relation au monde criminel est une fonction du contexte français dans lequel l’écriture criminelle a émergé et s’est développée.


Dans les romans policiers anglais du XIXe siècle, les criminels sont souvent étrangers. Dans les romans français, les criminels sont issus du peuple. Le hors de loi en France rappelle la révolution, incarne la lutte pour la liberté, héritage de la révolution.


Bien que les Anglais se soient méfiés des répercussions non seulement de l’esprit de la révolution, des systèmes de police français, et de la dangereuse lecture des « romans français », la popularité de ces séries de Simenon a démenti les préjugés au début du 20e siècle.

 

 

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Sagan, Bonjour Tristesse : Cécile et ses deux hommes

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Bonjour tristesse est le roman qui a rendu Françoise Sagan célèbre avant ses 20 ans. Le roman était considéré légèrement choquant lors de sa publication en 1954, mais il a remporté le Prix des Critiques.

Cela a fait de Sagan une célébrité internationale, et a établi sa réputation en tant que jeune romancière.

En 1953, Sagan est étudiante à la Sorbonne. Elle a échoué aux examens de première année. En échouant, elle n’a pas pu poursuivre ses études. C’est au cours de cet été qu’elle écrit Bonjour tristesse en plusieurs semaines, à l’âge de 18 ans.
Le roman s’est vendu à un million d’exemplaires en France dès la première année. À partir des années 60, il a été traduit en 23 langues, et les ventes ont atteint quatre millions d’exemplaires. Il a également été cité comme étant l’un des trois romans les plus vendus en 1955 (Prescott New York Times Book Review 5 juin 1955).
Bonjour tristesse est le livre marquant de ces années de l’après-guerre. La jeunesse de l’auteur et de l’héroïne ont marqué les lecteurs.

 

 

Bonjour tristesse

 

 

Cécile, l’héroïne de 17 ans et son père veuf, Raymond ont quitté Paris pour des vacances sans soucis dans une villa isolée sur la Côte d’Azur.
Raymond a eu une succession de maîtresses, depuis la mort de sa femme, 15 ans plus tôt. Sa maîtresse actuelle est Elsa Mackenbourg, 29 ans, qui les a rejoints. Cécile est sur le point de prendre son premier amant, Cyril, un jeune étudiant en droit. Lui et sa mère possèdent une villa à proximité. Cécile est étudiante, elle a échoué aux examens du lycée au début du roman.

Cécile est attirée par la beauté de Cyril. Cécile fréquente et préfère « les hommes de quarante ans qui parlaient avec courtoisie et attendrissement » comme les amis de son père, mais à la première vue la beauté de Cyril lui donne l’impression qu’il pourra la protéger, d’autant plus que ce trait ne se trouve pas chez son père Raymond.

Elsa vit dans un monde de liberté, de plaisir, de soleil, et de plage. Elsa ne représente aucune menace pour le lien entre Cécile et son père.


Les vacances de Cécile sont interrompues par l’arrivée d’Anne Larsen, 42 ans, une vieille amie de sa mère décédée. Anne et Raymond finissent par tomber amoureux et font des projets de mariage. Cécile ne voit en Anne qu’une menace pour sa liberté et sa vie de plaisir, une belle-mère autoritaire qui essaierait de changer de sa vie, de restreindre sa liberté et l’obliger à arrêter de voir son amoureux Cyril.

La deuxième partie traite de la manière dont Cécile résout cette crise.
Pensant comme une adolescente, elle décide qu’Anne doit être éliminée. Elle imagine un complot dans lequel Cyril et Elsa prétendent être amants pour faire croire à son père, par jalousie, qu’ils ont une liaison. Le complot est couronné de succès, mais alors qu’Anne tente de quitter Cécile et son père par dégoût, elle est tuée dans un accident de voiture. Accident ou suicide ?

 

Cécile : héroïne de Bonjour Tristesse

 

La préoccupation de Cécile d’être heureuse, d’avoir une vie insouciante commence dès la première page, lorsqu’elle raconte son histoire, à la première personne, en se rappelant une période où elle était « parfaitement heureuse ». Cette période se situe l’été dernier, alors qu’elle était en vacances avec son père, Raymond.
Cécile aime vivre avec son père et Elsa, qu’elle décrit comme une grande fille rousse, mi-mondaine, assez simple et sans prétention.

Le stress devient la force motrice de sa quête du bonheur. Être heureuse est sa principale raison de vivre, son objectif ultime.
Par la simplicité de l’intrigue, Sagan permet au lecteur de se concentrer sur Cécile et sa quête du bonheur. La lucidité de la narratrice lorsqu’elle raconte son expérience rend ce roman si particulier.

 

Le rôle du père est primordial dans cette quête du bonheur. Cécile est heureuse tant qu’elle est seule à partager l’amour de son père. Depuis qu’elle a quitté le pensionnat deux ans plus tôt, ils entretiennent une relation étroite, évidente, complice.
Elle se préoccupe autant de son bonheur que du sien. Il est important de noter, comme le fait remarquer Claude Mériel, que Bonjour tristesse
« Est le seul roman où Sagan s’intéresse aux parents, peut-être parce que la génération d’après-guerre est une génération sans parents »
Mériel, Claude. « Le phénomène Sagan » de documentation (Paris) 52 196 : Tendances : 233-48

 

Cécile et son père semblent entretenir une relation étrange, qui se manifeste d’abord dans leur mode de vie, et dans leur conception de l’amour.
Depuis que Cécile vit avec son père, il a eu une série de maîtresses. Ce qui est inhabituel, c’est qu’elle en est consciente et satisfaite de ce comportement hédoniste, le bonheur de Cécile est de partager son existence de bohème.
Elle connaît peu l’amour. Ce qu’elle apprend à ce sujet lui vient directement de son père. Elle déclare :
« Il refusait systématiquement les notions de fidélité, de gravité, d’engagement. Il m’expliquait qu’elles étaient arbitraires, stériles » (page 21).

 

Raymond aime la vie libre et ne la prend pas au sérieux. Selon Cécile, c’est un
« Homme léger (…), toujours curieux et vite lassé et qui plaisait aux femmes. » page 8

Cécile le compare avec Don Juan parce que, même s’il est père de famille, il a encore besoin de femmes :
« Je n’avais pas pu ne pas comprendre qu’il vécut avec une femme. J’avais moins vite admis qu’il en changeât tous les six mois. » Page 9

La narratrice, comme le souligne Miller, est divisée en deux. Lorsque Cécile et son père parlent d’amour, le « Moi agissant » dit :
« Cette conception me séduisait : des amours rapides, violentes et passagères » (page 21).

Le « Moi expérimenté » répond « Je n’étais pas à l’âge de la fidélité » (page 21)

Miller, Judith Graves. Françoise Sagan. Twayne World Author Series 797 Boston : Hall, 1988.

Le rêve de bonheur de Cécile est de mener une vie de plaisir, comme son père. Elle se plaît dans une vie facile, celle d’un enfant gâté, l’oisiveté physique et morale pour Cécile et Raymond conditionne cette recherche du bonheur.

Sagan décrit la classe supérieure où l’argent n’est pas un problème. Elle choisit des occupations professionnelles pour ses personnages afin de leur permettre de mener une vie oisive.

Raymond et Anne travaillent dans la publicité et la mode. Elsa travaille comme figurante au cinéma. Cécile profite de « plaisirs faciles » : vacances, voitures rapides, nouveaux vêtements.

La seule action réelle que Sagan dépeint dans le roman est la confrontation entre jeunes et vieux. Le conflit commence lorsque Cécile apprend qu’Anne vient lui rendre visite, s’aggrave progressivement. Anne devient la force qui menace le bonheur de Cécile.

La description de Sagan des sentiments amoureux confus de Cécile est une réussite. Elle rencontre Cyril sur la plage, il devient son premier amant. La beauté de Cyril est son atout principal.

« Il avait un visage de Latin, très brun, très ouvert, avec quelque chose d’équilibré, de protecteur, qui me plut. (…) Il était grand et parfois beau, d’une beauté qui donnait confiance. »

Cyril tombe amoureux de Cécile dès les premiers jours où ils font connaissance :
« Je sentais qu’il était bon et prêt à m’aimer ; que j’aimerais l’aimer. » page 33

Alors que leur relation commence à se développer, son idée adolescente de l’amour devient plus claire :
« Nous sortions ensemble souvent le soir dans les boites de Saint-Tropez, nous dansions sur les défaillances d’une clarinette en nous disant des mots d’amour que j’avais oubliés le lendemain, mais si doux le soir même » (page 48).

Raymond tombe amoureux d’Anne, décide de s’installer dans une vie conventionnelle, ce qui menace le bonheur de Cécile.
Anne menace le bonheur de Cécile. Au début, Anne veut juste lui apprendre une leçon d’amour. Elle explique
« Vous vous faites de l’amour une idée un peu simpliste. Ce n’est pas une suite de sensations indépendantes les unes des autres » (page 46).

En tant qu’adolescente, Cécile ne peut pas comprendre ce concept d’amour. Quand elle surprend Cécile et Cyril en train de s’embrasser un soir, Anne lui interdit de le revoir, cet incident ne fait que déclencher en elle une révolte contre Anne.


Anne menace le bonheur de Cécile en contrant son désir de liberté. Cécile affirme son besoin de liberté :
"Il fallait absolument se secouer, retrouver mon père et notre vie d’antan. De quels charmes ne se paraient pas pour moi subitement les deux années joyeuses et incohérentes que je venais d’achever, ces deux années que j’avais si vite reniées l’autre jour… La liberté de penser, et de mal penser et de penser peu, la liberté de choisir moi-même ma vie, de me choisir moi-même. Je ne peux dire d’être moi-même » puisque je n’étais rien qu’une pâte modelable, mais celle de refuser les moules"  (page 78).

En tant qu’adolescente, elle veut d’une part être comme Anne, intelligente, belle et raffinée. Cécile la considère comme
La représentation idéalisée de la féminité mature et indépendante”.

D’un autre côté, elle voit Anne comme un juge, une femme plus âgée qui veut contrôler sa vie. À cet égard, au lieu de s’identifier à elle, elle veut l’éliminer de sa vie.

Anne réprime le désir naturel de liberté, mais en jugeant l’attitude de Cécile irresponsable empêche Cécile de s’aimer elle-même. Elle admet que

Moi, si naturellement faite pour le bonheur, l’amabilité, l’insouciance, j’entrais par elle dans un monde de reproches, de mauvaise conscience où, trop inexperte à l’introspection, je me perdais moi-même” (page 77).

L’une des scènes cruciales est celle dans laquelle Cécile et Cyril deviennent amants, même si elle refuse de l’épouser.

Après avoir fait l’amour, Cécile déclare :
Je ne sais pas si c’était de l’amour que j’avais pour lui en ce moment, j’ai toujours été inconstante et je ne tiens pas à me croire autre que je ne suis. Mais en ce moment je l’aimais plus que moi-même” (page 122).

Tout au long de l’œuvre, Cécile imite les adultes dans sa recherche du plaisir. Comme son père, elle fume et boit du whisky, parfois trop. Elle aime les voitures rapides. Le rôle d’adulte qu’elle joue devient complet après avoir eu un amant.

Tout au long de Bonjour tristesse, Cécile reste seule en amour. La seule chose que Cécile craint, c’est l’ennui de la vie quotidienne. Elle avoue que
Mais je craignais l’ennui, la tranquillité plus que tout. Pour être intérieurement tranquilles, il nous fallait à mon père et à moi, l’agitation extérieure” (page 159).

Le lecteur voit pour la dernière fois Anne partir en voiture, en colère. Peu après, Cécile et Raymond apprennent que la voiture d’Anne a plongé d’une falaise. Bien que sa mort semble être un accident, Cécile la considère comme un suicide. Sa mort met fin à leurs vacances d’été et, par la même occasion, à l’histoire d’amour entre Cécile et Cyril.

Après les funérailles, ni le père ni la fille ne pleurent longtemps. Au bout d’un mois, Raymond trouve une nouvelle maîtresse et Cécile un nouvel amant, Philippe, un cousin d’Anne. Ils parlent de leurs projets pour leurs prochaines vacances, de la villa qu’ils vont louer à Juan-les-Pins.

En ce qui concerne l’amour, ce que Cécile croit être l’amour n’a été qu’une déception. Maintenant, elle se rend compte que :

Je ne l’avais jamais aimé. Je l’avais trouvé bon et attirant, j’avais aimé le plaisir qu’il me donnait, mais je n’avais pas besoin de lui” (page 182-83).


Cyril n’est devenu pour elle qu’un objet de plaisir. Au lieu de trouver l’amour, elle n’en a trouvé que la nature éphémère du désir.

À la fin du roman, elle et son père sont seuls, Cécile déclare :
J’écris Dieu au lieu de hasard, mais nous ne croyions pas en Dieu. Déjà bienheureux en cette circonstance de croire au hasard” (page 187).

Cécile est heureuse de croire simplement au destin, malgré un remords récurrent. Comme elle et son père ne croient pas en Dieu, Sagan les dégage de toute responsabilité morale pour ce qui est arrivé.

 Le roman commence sur une note de tristesse, et il se termine sur la même note, puisque Cécile se sent troublée par le souvenir d’Anne, à l’aube, alors qu’elle est au lit. Elle ne peut échapper au sentiment de tristesse qui sous-tend l’existence insouciante qu’elle a connue tout au long du roman.

 

 

Les critiques

 

 

Les critiques ont jugé Sagan plutôt sévèrement. Sagan est célèbre, mais elle n’est pas reconnue. De nombreux critiques estiment que son succès est commercial et refusent de prendre ses romans au sérieux. Elle a toujours été associée à la controverse, soit dans sa propre vie, soit dans le type d’héroïnes qu’elle crée.
Parmi ceux qui ont été indignés par le prix qui lui a été décerné, il y a François Mauriac, qui a écrit un article dans Le Figaro peu après son succès, décrivant Sagan comme “un charmant monstre de dix-huit ans”. Mauriac reproche aux critiques qui lui ont décerné le prix parce qu’il pense que seuls les aspects littéraires de l’œuvre de Sagan sont importants.

De nombreux critiques estiment que son succès est plus sociologique que littéraire. Un critique, Boisdeffre, assimile le succès de Sagan à celui d’une starlette célèbre dans un sens sociologique plutôt que littéraire.

Certaines personnes ont associé Sagan à son héroïne, Cécile, et ont supposé qu’elle ne vivait que pour le plaisir. Grâce à la publicité et à la légende autour d’elle, Sagan est rapidement devenue le porte-parole de toute une génération de jeunes adultes sans but.

Comme le note Boisdeffre, le monde moderne n’offrant ni foi ni bonheur, Bonjour tristesse, à travers l’adolescente Cécile, en est devenu à représenter la jeunesse .

Boisdeffre, Pierre : Histoire de la littérature de langue française des années 1930 aux 1980. Paris : Librairie, 1985.

Sagan écrit de Bonjour tristesse que “C’était l’histoire toute simple d’une fille qui faisait l’amour avec un garçon, au milieu de quelques complications passionnelles. Il n’y avait pas de conséquences morales pour elle”. Cette affirmation est peut-être la clé du roman. Puisque Sagan est indifférente aux concepts du bien et du mal.


Zalamansky souligne que l’apparition de la société de consommation est l’une des raisons du succès du roman, que le type de monde présenté par Sagan est un monde qui refuse la contrainte morale et le devoir, puisque le mot clé de l’univers saganien est le bonheur. Le roman fait appel à une société de consommation, ce qui se manifeste par les plaisirs qui contribuent au bonheur de Cécile : soleil, mer, voitures rapides, voile, fumer, boire du whisky et sexe.

Zalamansky Henry : "Para Una sociologla Del best-seller: Frangoise Sagan.Teoria de la Novela eds. Carlos J. Barbachano And Santos Sanz Villanueva.”Temas » 6, Madrid : Sociedad Gen.Espafola De Librerfa, 1976 : 493-526.

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Françoise Sagan: anti romance

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Sagan   anti romance

 

 

En 1954, Simone de Beauvoir publie son roman les mandarins et décroche le prix Goncourt. Elle s'interroge sur la possibilité de concilier désir et responsabilité sociale, épanouissement personnel et couple.

Même année, le premier roman d'une jeune de 17 ans, habilement commercialisé par son éditeur, retient l'attention du public et de la critique, et remporte en mai le prix des Critiques.

 

 

sagan  francoise bonjour tristesse

 

Bonjour tristesse 1954

Bonjour tristesse de Françoise Sagan devient un best-seller en France puis aux États-Unis. Le roman est une romance familiale plutôt qu'une romance proprement dite.

Le roman a choqué et ravi les lecteurs par sa représentation de l'adolescence sexualisée, amorale, absorbée par les plaisirs et le confort égoïste plutôt que par le devoir ou par la recherche du véritable amour.
Cécile, jeune parisienne de dix-huit ans, sort et fréquente en compagnie de son père Raymond, un quadragénaire veuf séduisant, frivole et libertin. Cécile va d'un garçon à un autre, elle s'ennuie, est triste.
«Paris, le luxe, la vie facile. Je crois bien que la plupart de mes plaisirs d'alors, je les dus à l'argent : le plaisir d'aller vite en voiture, d'avoir une robe neuve, d'acheter des disques, des livres, des fleurs. Je n'ai pas honte encore de ces plaisirs faciles, je ne puis d'ailleurs les appeler faciles que parce que j'ai entendu dire qu'ils l'étaient..

Avec son père et sa maîtresse Elsa âgée de vingt-neuf ans, elle passe l’été sur la Côte d’Azur, insouciants et légers, existence hédoniste, luxe, nonchalance et plaisirs. Cécile flirte avec Cyril, un jeune voisin, étudiant.
Avec lui elle découvre la sexualité :

"À deux heures, j’entendis le léger sifflement de Cyril et descendis sur la plage. Il me fit aussitôt monter sur le bateau et prit la direction du large. La mer était vide, personne ne songeait à sortir par un soleil semblable. Une fois au large, il abaissa la voile et se tourna vers moi. Nous n’avions presque rien dit :
« Ce matin…, commença-t-il.
– Tais-toi, dis-je, oh ! tais-toi… »
Il me renversa doucement sur la bâche. Nous étions inondés, glissants de sueur, maladroits et pressés ; le bateau se balançait sous nous régulièrement. Je regardais le soleil juste au-dessus de moi. Et soudain le chuchotement impérieux et tendre de Cyril… Le soleil se décrochait, éclatait, tombait sur moi. Où étais-je ? Au fond de la mer, au fond du temps, au fond du plaisir… J’appelais Cyril à voix haute, il ne me répondait pas, il n’avait pas besoin de me répondre.
La fraîcheur de l’eau salée ensuite. Nous riions ensemble, éblouis, paresseux, reconnaissants. Nous avions le soleil et la mer, le rire et l’amour, les retrouverions-nous jamais comme cet été là, avec cet éclat, cette intensité que leur donnaient la peur et les autres remords ?…
J’éprouvais, en dehors du plaisir physique et très réel que me procurait l’amour, une sorte de plaisir intellectuel à y penser. Les mots « faire l’amour » ont une séduction à eux, très verbale, en les séparant de leur sens. Ce terme de « faire », matériel et positif, uni à cette abstraction poétique du mot « amour », m’enchantait, j’en avais parlé avant sans la moindre pudeur, sans la moindre gêne et sans en remarquer la saveur. Je me sentais à présent devenir pudique."

Raymond reçoit la visite d'une ancienne amie de sa femme, Anne Larsen, femme de quarante-deux ans, directrice d’une maison de couture. Raymond s’éprend d’elle. Anne s’installe à la villa qu’Elsa quitte, puis Raymond annonce à Cécile sa décision de renoncer aux amours éphémères et d'épouser Anne.
D'abord heureuse à cette nouvelle, elle découvre cependant peu à peu que ce mariage risque de mettre de l'ordre dans son existence, de menacer son bonheur et son style de vie.

Elle obtient que Cyril et Elsa feignent d’être amoureux, devant Raymond qui ne tarde pas à s’offusquer et finit par revenir à Elsa. Anne le découvre, et furieuse quitte la maison. Un peu plus tard, elle se tue dans un accident de voiture.
Cécile et son père reviennent à Paris, reprennent leur existence insouciante. La vie de Cécile sera toujours teintée de tristesse
"Aujourd'hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres

 

Sagan   un certain sourire

 

 

Un certain sourire 1956

Sagan devient une figure iconique des années 1950 et 1960. Elle représentait la jeunesse, l'insouciance, et le côté immoral assumé. Elle est plus célèbre que sa littérature, sa biographie intéresse plus que ses romans. Ses romans ne sont toujours pas mentionnés dans les manuels scolaires en France.

Après Bonjour tristesse, les romans de Sagan appartiennent au genre de la romance : récits légers d'amour et de séparation se déroulant dans les classes aisées, dans le milieu raffiné des arts et des médias parisiens.

Dominique, une jeune fille qui mène sa vie entre des études en droit à la Sorbonne, et l'amour de Bertrand. Elle s’ennuie :
«Il me fallait quelqu'un ou quelque chose. Je me disais cela en allumant ma cigarette, presque à voix haute : quelqu'un ou quelque chose et cela me paraissait mélodramatique.»
Elle rencontre Luc, l’oncle de Bertrand, un charmant quadragénaire, séduisant et marié. Elle désire aimer sans penser sans se soucier du temps, veut vivre au présent, «J'étais jeune, un homme me plaisait, un autre m'aimait. J'avais à résoudre un de ces stupides petits conflits de jeune fille ; je prenais de l'importance. Il y avait même un homme marié, une autre femme, tout un petit jeu de quatuor qui s'engageait dans un printemps parisien. Je me faisais de tout cela une belle équation sèche, cynique à souhait


Françoise, épouse de Luc, prend Dominique sous son aile, et ne voit rien. Bertrand s’indigne et rompt avec la jeune femme.


«Le bonheur est une chose plane, sans repères. [...] Peut-être le bonheur, chez les gens comme moi, n'est-il qu'une espèce d'absence, absence d'ennuis, absence confiante. À présent je connaissais bien cette absence, de même que parfois, en rencontrant le regard de Luc, l'impression que tout était bien, enfin. Il supportait le monde à ma place. Il me regardait en souriant. Je savais pourquoi il souriait et
J’avais aussi envie de sourire. [...] Je me surpris dans la glace et je me vis sourire. Je ne m'empêchai pas de sourire, je ne pouvais pas. À nouveau, je le savais, j'étais seule. J'eus envie de me dire ce mot à moi-même. Seule. Seule. Mais enfin, quoi? J'étais une femme qui avait aimé un homme. C'était une histoire simple ; il n’y avait pas de quoi faire des grimaces.»
En 1958, le roman fut adapté au cinéma par Jean Negulesco, avec Christine Carrère, Rossano Brazzi, Joan Fontaine.

 

Sagan   Dans un mois dans un an

 

 

Dans un mois, dans un an (1957)

Fanny et Alain, éditeur à Saint-Germain-des-Prés, tiennent salon une fois par semaine, recevant leurs jeunes amis écrivains, artistes et mondains agréables.
Alain se demande s'il ne s'est pas trompé de vie, en étant au côté d'une femme terne alors qu'il aime en secret la belle Béatrice, comédienne en quête d'un grand rôle. Un de leurs amis, Bernard, journaliste et romancier encombré d’une épouse fidèle, mais fade, Nicole, est l'heureux amant de Béatrice, mais tente vainement de séduire Josée, une fille libre et insaisissable. Alcool, plaisirs parisiens, futilités, ces personnes sont à la recherche du sens de la vie sociale et de la vie tout court, et font le malheur de leurs proches.
Quand Alain, Bernard ou Béatrice auront atteint leur but, que restera-t-il de leurs succès ou de leurs échecs, quelques moments de bonheur, un peu d'amertume et beaucoup de tristesse. C'est tout.

 

Sagan, sexe sans sentiment et sans culpabilité

L'univers de Sagan est peuplé de lassitude chic du monde, de cafés et de soirées où journalistes, directeurs de théâtre, mannequins et actrices se rassemblent pour flirter, parler, boire et tomber amoureux. Elle suit son public, car elle captait une atmosphère ambivalente d'attirance, et de répulsion face à la superficialité de la nouvelle France consumériste. Les personnages de Sagan prennent pour acquis les plaisirs matériels: voyages, vacances sur la Côte d'Azur, loisirs, bonne nourriture et boissons. Ils sont aussi désorientés, conscients parfois avec complaisance du vide qui entoure leur existence et notent avec douleur qu'ils vivent dans un vide moral.

Les héroïnes des deuxième et troisième romans de Sagan, Un certain sourire (1956) et Dans un mois, dans un an (1957), partagent la liberté sociale et sexuelle de Cécile de Bonjour tristesse, et son sentiment résigné, doux amer qu'il n'y a rien de significatif à faire de cette liberté. L'ennui comble le vide.

Elles tombent amoureuses, affrontent les conflits entre amour et autonomie personnelle, entre sentiments et société, entre devoir et désir.

Le monde de Sagan refuse les valeurs transcendantes, c’est un monde sans Dieu, sans vérités morales absolues, sans sens, la liberté est la condition inconfortable de l'existence de ses protagonistes plutôt que leur but.

L'influence de l'existentialisme est remarquée par les critiques, et reconnue par Sagan elle-même, bien que Sagan n'ait jamais partagé le sens de la responsabilité personnelle et politique, ni l'éthique de l'engagement proposés par Sartre.

L'impact de Simone de Beauvoir est présent. Simone de Beauvoir formule son rejet des modèles proposés d'épanouissement féminin : le mariage et la maternité, cherche une alternative : indépendance financière, autonomie, et engagement sociopolitique. Les héroïnes de Sagan, dont le champ de réflexion et d'action ne s'étend pas plus loin que les relations personnelles et les loisirs ne partagent pas les opinions de De Beauvoir.

Dans ce monde sans absolu, des rencontres sexuelles agréables et occasionnelles devraient suffire à certains moments de bonheur, la liberté est un moyen, mais de quoi? Le couple est incertain, et ne peut être la solution.

Ni passion, ni romance, les héroïnes assument leur propre liberté sexuelle et la valeur qu'elles attachent à l'autodétermination. La relation idéale proposée à Dominique, l'héroïne étudiante d'Un certain sourire, par Luc, homme séduisant, marié et plus âgé, est "une aventure sans lendemain et sans sentimentalité" (Sagan 1956 : 79) dans lequel le désir et l'intérêt mutuels permettront à chacun de suspendre brièvement l'ennui qui ronge la vie. Une relation sans conséquences sur le reste de la vie. Dominique accepte. Dans le roman Dans un mois, dans un an, Josée emmène Jacques chez elle pour répondre à une attirance désinvolte :


" Il était assez beau, mais vulgaire et sans intérêt" (Sagan 1957 : 16), et passe ensuite trois jours à l'hôtel avec son ex-amant Bernard, pour ne pas le décevoir, car il l'aime toujours:
" Un vrai bonheur, une fausse histoire d'amour " Dans un mois, dans un an 1957 : 105).

Ces héroïnes sont antisentimentales, traitent le sexe et l'amour de la même manière que les personnages masculins chez Sagan. Leur liberté n'invente pas un modèle, mais copie le modèle masculin dans les relations : le lien n'est pas essentiel, l'amour est aléatoire, transitoire, une menace pour l'indépendance.

Dominique, malgré ses efforts, tombe amoureuse de Luc, le "certain sourire" avec lequel elle termine son récit marque la fin de cet amour et de son plaisir, une fin teintée de résignation, de solitude retrouvée, et de détachement affectif retrouvé.

"Je ne m'empêchai pas de sourire, je ne pouvais pas. À nouveau, je le savais, j'étais seule .... Seule. Seule. Mais enfin, quoi ? J'étais une femme qui avait aimé un homme. C'était une histoire simple ; il n'y avait pas de quoi faire des grimaces." Certain sourire, 1956, 35 (125)

Josée termine son histoire en aimant Jacques, mais en reconnaissant la vérité de la prophétie de Bernard : "Un jour vous ne l'aimerez plus et un jour je ne vous aimerai sans doute plus non plus. Et nous serons à nouveau seuls et ce sera pareil"
Dans un mois, dans un an 1957, (188).

Cécile dans Bonjour tristesse savoure un moment de bonheur dans le lit de Cyril, le quitte pour un autre, défend un monde de futilité sans pour autant échapper à sa tristesse.

Les histoires d'amour de Sagan sont aux antipodes des scénarios classiques de la romance, où la solitude est finalement remplacée par le bonheur avec un véritable amour.

Les récits de Sagan sont construits sur l'intrusion dans ce monde dépassionné des émotions intenses et maladroites, de sentiments qui perturbent la teneur "civilisée, adulte, raisonnable" (Sagan 1956 : certain sourire, 1956, 87) de ses relations.

Dans le roman Dans un mois, dans un an, Josée cherche Jacques dans le Quartier Latin, dans un besoin désespéré de l'avoir avec elle
" Même pour être battue ou repoussée "
Dans un mois, dans un an 1957, 129

L'amour, chez Sagan, par opposition au simple désir, signifie vouloir être avec l'autre même si cela n'apporte aucune gratification.

Dominique se rassure : "Nous nous plaisions, tout allait bien"

Luc décrit "cet effort bouleversant qu'il faut accomplir pour aimer quelqu'un, le connaître, briser sa solitude"

Si les romans de Sagan sont antisentimentaux et antiromantiques, lorsque ses protagonistes tombent amoureux, ils entrevoient un mode de relation plus empathique et attentif, les rencontres sont agréables, mais provisoires. Le bonheur est éphémère, la sexualité est une consommation partagée.

Pour les femmes chez Sagan, la tentative de vivre une romance durable se solde par la souffrance et même, dans le cas d'Anne, par la mort, comme si l'idéal de fidélité et de complicité n'avait pas sa place dans un monde dépourvu de sens, résigné aux plaisirs passagers et au vide permanent.

Le portrait que fait Sagan de la société d'après-guerre souligne le non-sens de la modernité, la liberté par rapport aux anciennes conceptions morales s'accompagne d'un sentiment désolé d'un vide éthique. Ses jeunes héroïnes assument leur liberté sociale et sexuelle, mais leur sphère d'action reste dans des domaines féminins liés aux relations et aux émotions.

Les héroïnes de Sagan démontrent leur capacité à adopter des modèles masculins de détachement émotionnel, d'autonomie et de vie indépendante, mais ne semblent pas résoudre le dilemme de la relation, de la solitude et du sens de la vie.

Dans les romans de Sagan, les femmes ne proposent aucune critique, ne formulent aucune proposition. Les héroïnes rejettent les modèles maternels pour s'identifier aux figures paternelles masculines (Bonjour tristesse est un bon exemple) qui encouragent l'engagement dans la vie publique, la liberté sexuelle, le détachement émotionnel. Le modèle du désir sexuel masculin est sublimé au détriment de l'amour féminin, et de la maternité.

 

 

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Simenon : Fiançailles de monsieur Hire : Analyses

monsieur-Hire

 

 

monsieur Hire

 

 

 

 

 

Simenon décrit le paysage délétère qui se dessinait dans les années 30 à la suite de la montée en puissance des nazis et des extrémistes. Ce livre a été écrit entre 1932 et 1933, sa parution chez Fayard date de 1933.

Quartier du Villejuif des années 30. Un banal carrefour entre grande ville et campagne.
Femme violée, laissée pour morte sur un terrain vague, sac à main disparu, argent envolé.
Les soupçons rapidement portés par une concierge se dirigent vers un locataire, car il ne rentre jamais si tard, et elle a aperçu chez lui une serviette de bain ensanglantée. 


Dans le voisinage, tous les soupçons se portent sur monsieur Hire, de son nom Hirovitch, juif d'origine russe, taciturne et austère, différent des autres et mal aimé. Monsieur Hire est le juif, l'étranger, le migrant, la médiocrité et le suspect chassé par la foule en meute

Commence alors pour cet homme sans défense, victime de la complicité d'une foule haineuse, une lente et inexorable descente aux enfers. Il sait en effet, pour son malheur, que le véritable meurtrier est Emile, l'amant d'Alice, une femme dont il est secrètement amoureux et qu'il épie depuis longtemps de sa fenêtre.

 

Un jour, accomplissant enfin un de ces gestes qui le relient au désir et à la vie, sur un signe d'Alice, il la rejoint dans sa chambre. Fragile, avide d'amitié et de tendresse, ébloui par cet amour qui semble s'offrir à lui, leurré par une promesse de fiançailles, il jure d'abord de taire le nom du coupable, puis écrit une lettre de dénonciation, si confuse et comme lui si anodine qu'elle ne sera pas crue. Dès le lendemain, de retour chez lui, le piège tendu par Alice se referme sur lui: les preuves l'accablent. Manquant de se faire lyncher par la foule,
Il se réfugie, terrorisé, sur le toit de sa maison, glisse et trouve la mort.

M. Hire mort, la foule regrette son attitude. Elle espère que le défunt ait parvenu à poster au Procureur de la République une lettre révélant la véritable identité de l’assassin.
Puis la foule oublie, jusqu'à la prochaine fois.


La vie de M. Hire est bouleversée par le meurtre d’une femme et par son amour/ désir, pour Alice, la jeune servante, qui lui fait entrevoir la possibilité d’échapper à la vie triste et malheureuse qu’il mène. M. Hire croit pouvoir commencer une nouvelle étape de sa vie grâce à Alice, mais, naïf et inexpérimenté, il a mal interprété les sentiments de la serveuse et donc sa fin sera tragique.

 

 monsieur Hire film

 

Éric Bonnefille décrit le livre ainsi :

« Les fiançailles de M. Hire, de Simenon, est un roman terrible, à l’atmosphère particulièrement déprimante. M. Hire est un personnage dont le comportement, solitaire et marginal, attire les soupçons des voisins lorsqu’un meurtre est commis dans le quartier. »

E. BONNEFILLE, Julien Duvivier. Le mal aimant du cinéma français (19401967), Paris, L’Harmattan, 2002,Vol II, p 41.

 

 

Analyses du roman: les Fiançailles de Monsieur Hire

Simenon nommait « durs » ses romans, le plus souvent policiers, où Maigret n'apparaissait pas. Il y en eut, 117 entre 1931 et 1972. « Les Fiançailles de Monsieur Hire » est l'un d'eux et date de 1933.

Sous cette appellation, « romans durs » sont classés les romans postérieurs à l’apparition du commissaire Maigret dans lesquels Simenon tente de s’adresser à un public littéraire plus exigent, en cherchant à entrer dans le domaine de la vraie littérature.
Les romans durs de Simenon se ressemblent dans leurs structures. Jacques Dubois propose un schéma typologique:

- un événement, le héros rompt avec ses habitudes, ses fonctions et les normes de son milieu
- sa rupture est consacrée par son crime ou un crime autour de lui
- il connaît l’évasion, l’aventure et un certain envers des choses dans un monde trouble
- sa libération est consacrée par une rédemption;
- il échoue, il devient fou, soit qu’il revient au départ avec une impression de néant;
- le héros a conquis, en cours d’expérience, une sorte de lucidité et il a adressé un bilan de soi, de sa vie

GOTHOT-MERSCH, C.- DUBOIS, J.- KLINKENBERG, J-M.- RACELLE-LATIN, D.- DELCOURT, C., Lire Simenon. Réalité/ Fiction/ Ecriture, Paris-Bruxelles, Nathan/Labor, 1980.

 

Pour mieux comprendre la particularité de cette nouvelle, il est utile de comprendre il faut comprendre quelles sont les composantes de cet univers fictif.


Comme le souligne Danielle Racelle-Latin :

« Selon un schéma romanesque bien connu, il ne commence à y avoir de l’histoire chez Simenon qu’à partir du moment où le héros rompt avec un ordre de vie fait de mille et une habitudes ritualisées, lesquelles garantissent son intégration au milieu (familial ou professionnel) ou, du moins, aidaient à le définir de façon conforme au rôle qui lui reconnait son entourage. »

GOTHOT-MERSCH, C.- DUBOIS, J.- KLINKENBERG, J-M.- RACELLE-LATIN, D.- DELCOURT, C., Lire Simenon. Réalité/ Fiction/ Écriture, Paris-Bruxelles, Nathan/Labor, 1980.

La rupture peut amener le héros simenonien à deux parcours différents: la désillusion et l’échec ou la libération définitive.

« La rupture, amorce d’un devenir singulier, d’une destinée ou de l’Aventure proprement dite, peut s’accompagner d’une valeur affective positive et se présenter comme une libération.
À l’inverse, elle peut être subie négativement comme l’effet d’une force fatale, délétère. Il n’empêche, dans l’un et l’autre cas, elle prend une signification qui, par-devers les personnages, dépasse le seul registre psychologique. »


M. Hire, un homme marginal, maladroit, à l’air louche, qui, soudainement, se trouve au centre de l’attention dans un cas de meurtre. Mais avant de procéder, il faut définir qui sont les protagonistes des romans de Simenon, à cet égard Jacques Dubois dresse un portrait clarifiant des petites gens :

« Simenon se réclame volontiers d’un intérêt et d’une sympathie pour les petites gens. Tout laisse voir qu’il entend par là non les prolétaires qui sont, en gros, absents de son univers de représentation, mais une certaine fraction de la classe moyenne, celle où dominent les isolés, les humiliés, les vaincus. Si ceux-ci ne sont pas toute la petite bourgeoisie, ils en sont une composante typique dans la mesure où l’évolution du capitalisme tend à isoler cette classe et à la réduire au silence, dans la mesure surtout où elle déclasse certains de ses agents et les laisse en arrière du mouvement de l’histoire. L’attention de Simenon à l’égard des petites gens, pour légitime et généreuse qu’elle soit, n’en relève pas moins d’un effet idéologique bien défini: elle fait d’un type social singulier l’humanité commune, le représentant de tout l’homme. »

 

La vision de la société est parcellaire chez Simenon, il n’offre pas une vision globale de la société, de ses dynamiques et ses liens, il éclaire une zone, un personnage, en insistant sur le fond. Il dessine une vie et non pas des vies. Dubois affirme :

« Certaines incapacités à saisir l’ensemble des composantes de la société et leurs relations. Il n’est pas étonnant dès lors que Simenon se dise volontiers indifférent à la politique et à l’histoire. Il n’a pas choisi cette indifférence; elle lui est imposée par sa position et elle empêche le tableau social que propose son œuvre d’avoir, faute de base socio-politique, la dimension balzacienne que l’on pouvait attendre.»

GOTHOT-MERSCH, C.- DUBOIS, J.- KLINKENBERG, J-M.- RACELLE-LATIN, D.- DELCOURT, C., Lire Simenon. Réalité/ Fiction/ Écriture, Paris-Bruxelles, Nathan/Labor, 1980.

L’enquête policière est présente dans les fiançailles de M. Hire aussi, comme dans la série des Maigret, sans constituer la partie la plus importante de l’intrigue. L’enquête est un prétexte pour montrer la crise d’un innocent soupçonné d’avoir tué une femme. Les policiers sont éloignés de la figure immense du commissaire Maigret. Ils sont plus réels, moins héroïques, et moins intelligents. Ils boivent pendant le service, dorment dans le lit de M. Hire, lorsqu’ils l’attendent pour l’interroger.

« Dans la loge, près de la table couverte d’une toile cirée brune, ils s’impressionnaient l’un l’autre. Ils n’étaient pas à deux cents mètres du terrain vague où, quinze jours plus tôt, un dimanche matin, on avait découvert le cadavre d’une jeune femme tellement mutilé qu’on n’avait pas pu l’identifier.»

M. Hire, dans la description du narrateur

« Il n’était pas gros. Il était gras. Son volume ne dépassait pas celui d’un homme très ordinaire, mais on ne sentait ni os ni chair, rien qu’une matière douce et molle, si douce et si molle que ses mouvements en étaient équivoques. »

Cette représentation souligne sa différence par rapport aux autres. Ses actes et ses mouvements sont conditionnés par son embonpoint. La description vise aussi à introduire l’ambiguïté de sa figure qui suscite méfiance et attire les soupçons des habitants des lieux.

« Dans la rondeur de son visage se dessinaient des lèvres bien rouges, de petites moustaches frisées au fer, comme dessinées à l’encre de Chine et, sur les pommettes, des roseurs régulières de poupée.»

Ses actions quotidiennes sont les mêmes, il observe une routine monotone, presque sans variation jusqu’au meurtre et à la rencontre avec la jeune fille, qui apparaît dans toute sa fraîcheur et sa vitalité.

Le mystère entoure M. Hire. Personne ne sait à quel travail il se dédie, mais la réalité est plus banale que l’imagination

« C’est un de ces types qui promettent je ne sais combien par jour pour un travail facile et qui, moyennant cinquante ou soixante francs, envoient aux gens une boîte d’aquarelle qui en vaut vingt et six cartes postales à colorier. La concierge en était déçue. »

La femme Alice est une jeune bonne aux caractéristiques physiques et psychologiques opposées à celles de M. Hire; belle, sensuelle maligne et astucieuse.

La concierge est un personnage important, une figure légendaire dans la vie sociale française entre les deux guerres, figure de mensonges, de délations, et d’intrusion. Elle dénonce à la police ce locataire qui l’inquiète sans fondement ni preuve.
C’est elle qui soupçonne M. Hire d’avoir commis le meurtre et le dénonce à la police

« Je lui ai monté un catalogue et, pendant que la porte était entrouverte, j’ai aperçu une serviette pleine de sang… »

Elle donne aussi au lecteur la première description sommaire du protagoniste :

« Un petit, un peu gros, avec des moustaches frisées, qui porte toujours une serviette noire sous le bras. »

Ce portrait suggère les éléments qui distinguent M. Hire des autres personnages: physique arrondi, moustaches noires et frisées avec sa serviette toujours sous le bras. Mais la concierge introduit aussi un autre élément qui deviendra un thème constant et croissant dans le roman, celui de la peur

« Je n’oserais plus le rencontrer dans l’escalier, haleta la concierge. D’ailleurs, j’ai toujours eu peur de lui. Et tout le monde !»

« Tenez, quand il passe, il a l’habitude de caresser la tête de ma petite. Eh bien, cela me fait peur, comme si.. »

Alice est la jeune serveuse que M. Hire espionne, mais elle sait qu’il la regarde

«Il y avait un miroir devant elle, au-dessus d’une toilette en bois tourné. C’est ce miroir qu’elle regardait, qu’elle continua à regarder en tirant de bas en haut sur sa robe pour la faire passer par-dessus sa tête. »

Elle est le contraire de M. Hire, jeune et pleine de vie, et voluptueuse.

Émile est l’amoureux d’Alice, il connaît M. Hire et le regarde avec mépris :

« L’amoureux était maigre, mal portant. Son regard ne se posait jamais sans ironie sur M. Hire »

Alice est dépendante de son petit ami :
« L’amoureux avait les mains dans ses poches, le pardessus ouvert. Et la bonne se suspendait à son bras comme une gosse qui craint de se perdre. »

Émile ne pense qu’à lui-même et ne s’occupe pas d’elle
«Tout près d’Alice aussi, il y avait Émile, les mains dans les poches, le visage maladif et froid. Elle le regardait, mais il ne la voyait pas. Il y avait de la fièvre dans ses yeux.»


Un autre personnage important : la foule, qui pense comme un seul Individu, qui apparaît effrayant quand elle est sous le coup de la colère. La fin du livre est emblématique, l’auteur s’intéresse au destin de M. Hire tandis qu’il laisse de côté le sort des vrais coupables.

Le commissaire suspecte M. Hire à cause de ses origines étrangères, de ses activités précédentes et de ses fréquentations; il en arrive à inspirer à M. Hire de la crainte :

« C’en était fini de l’audace, des explications d’homme à homme. Il répondait désormais aux questions avec l’humilité effrayée d’un écolier qu’on interroge »
Le commissaire fait aussi des insinuations à propos de la vie privée du protagoniste

« Rien ne prouve que la pauvre femme a été assassinée pour son argent. Et l’on voit de temps en temps certains messieurs solitaires se livrer soudain… »

Le commissaire et ses agents sont loin de la grandeur du Commissaire Maigret, ne possèdent ni son intelligence ni son humanité, ils se comportent comme les gens ordinaires

« Il n’était qu’une heure du matin. Le commissaire dormait, tout habillé, sur le lit de M. Hire. »

 

Monsieur Hire et Alice

Les deux personnages s’opposent par leur aspect physique et par leurs attitudes. M. Hire est gros, petit, aux moustaches noires, aux lèvres rouges et aux pommettes roses, impassible, sans expression. Il a une façon de marcher assez caractéristique

« M. Hire, la serviette sous le bras, se faufilait en se dandinant […] M. Hire courut comme ceux qui ne sont pas habitués à courir, et comme les femmes, en jetant les jambes de côté »

« M. Hire pressait le pas, la poitrine en avant, la serviette sur le flanc, finissait par courir comme il courait toujours pour les dix derniers mètres. »

« M. Hire marchait vers la porte d’Italie, sa serviette sur le bras, de son pas sautillant, se faufilant entre les passants, il était précédé par le petit nuage gris que formait sa respiration. »

Sa première description physique est faite par la concierge; elle compare son visage à celui d’une poupée, à cause de ses pommettes roses, insiste surtout sur sa chair qui molle et sur son visage de cire.

Alice est la seule qui réussit à rompre ce masque, quand elle entre dans sa chambre :

« Lentement, si lentement que la progression était imperceptible, le visage de cire de M. Hire s’animait, devenait humain, anxieux, pitoyable. »

La routine quotidienne est une constante chez M. Hire; il répète les mêmes gestes et tout le monde connaît ses habitudes et ses horaires, puisqu’ils sont fixes; jamais d’imprévus dans la vie de M. Hire, jusqu’à la découverte du cadavre et au soupçon jeté sur cet homme à l’apparence bizarre et qui n’a pas de femme ni d’amis dans le quartier.

Par contre, Alice est jeune, sensuelle et pleine de vitalité.

« Son premier mouvement fut pour libérer ses cheveux qui roulèrent, pas très longs, mais abondants, d’un roux soyeux, sur ses épaules. Et elle se frotta la nuque, les oreilles, dans une sorte d’étirements voluptueux. […] Elle était jeune, vigoureuse […] La tête était un peu penché et cela soulignait le dessin des lèvres charnues, cela raccourcissait encore le front, alourdissait la masse sensuelle des cheveux roux, gonflait le cou, donnait l’impression que la femme tout entière était faite d’une pulpe riche, pleine de sève. »

Elle est pulpeuse comme un fruit. Il y a une scène dans laquelle Alice mord une orange :

« Une orange glacée dont elle arrachait la pelure avec les ongles. Le jus giclait, astringent.
Les petites dents pointues mordillaient la pulpe, la langue raidie s’enfonçait, les lèvres aspiraient, l’odeur du fruit se répandait à plusieurs mètres. »

Simenon décrit sa façon sensuelle de fumer :
« Elle la fuma en arrondissant les lèvres sur le rouleau du tabac, comme tous ceux qui fument pour la joie pittoresque et non pour le goût du tabac. Les odeurs se mélangeaient. C’était à la fois aigre et fade et cela semblait émaner de cette nuque de rousse qui était ronde et droite comme une colonne».

La sensualité de la jeune bonne enchante M. Hire :

« Et il sentait de tout près l’odeur de la servante [...] C’était une odeur chaude où il y avait des fadeurs de poudre de riz, la pointe plus aiguë d’un parfum, mais surtout son odeur à elle, l’odeur de sa chair, de ses muqueuses, de sa transpiration. »


Alice sait qu’il la regarde et en plus elle connaît son pouvoir de séduction :
« Elle jouait son rôle. Elle feignait de ne pas le voir, d’être à son aise, indifférente. Deux fois, elle se poudra et se mit du rouge. Deux fois aussi, elle tira sur sa robe comme si elle eût surpris M. Hire à regarder ses genoux. »

« Elle frémissait. Tout son être frémissait, tout était vivant et chaud. »

« Son corps lourd, charnu, dégageait une chaleur intense et il était étalé là, dans la chambre, dans le lit de M. Hire, comme un foyer de vie exubérante. M. Hire regardait le plafond. Il lui semblait que toute la maison devait entendre les échos, sentir les palpitations de cette vie. »

Quand elle essaie de le séduire, elle se rend compte avec étonnement que

« C’était impossible de tendre la main à un homme aussi immobile, aussi lointain. »

Simenon détaille la chute et la stigmatisation d’un innocent, l’histoire d’un homme timide, naïf marginal, d’origine étrangère, la foule haineuse, et une femme qui se sert de son charme pour dissimuler le crime d’un amant qui la domine, en impliquant un innocent. Un jeu de rapport force dont Monsieur Hire ne possède aucune carte.

Monsieur Hire est un homme que tout exclut de la vie : le vide, dont il semble issu et auquel tout semble le condamner à retourner.
Ce roman révèle la cruauté latente d'un destin qui inverse toutes choses en leur contraire. Tout conspire contre monsieur Hire, la foule, les circonstances.
La force du livre résulte du sentiment de malaise dès les premières pages, devine et pressent nécessairement ce
que le héros semble vouloir ignorer.

 

Deux films : Panique et Monsieur Hire

Deux films à deux époques historiques différentes ont interprété ce roman ; le premier, au titre éloigné de celui du livre: Panique a été tourné en 1946 par le réalisateur Julien Duvivier qui avait précédemment participé à l’adaptation d’un autre livre de Simenon. L’acteur qui incarne le protagoniste est Michel Simon, à la longue barbe noire et à l’aspect effrayant, et qui lançait déjà son regard dans les affiches. Viviane Romance, la femme fatale par excellence, joue le rôle de la jeune servante.

 



Quarante ans après, une autre adaptation est sortie au cinéma avec beaucoup de succès, celle tournée par Patrice Leconte en 1989. Le protagoniste masculin était interprété par Michel Blanc et sa partenaire féminine était Sandrine Bonnaire.

 

 


Deux adaptations, deux conceptions du cinéma et de la mise en scène d’un roman difficile à rendre à l’écran.

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Henry Bordeaux : raconter une France rurale

 

henry bordeaux citation

 

 

Henry Bordeaux est un romancier presque oublié de nos jours, sauf des spécialistes.

Né en Savoie, Henry Bordeaux y demeurera toute sa vie, et cette province sera le cadre de la plupart de ses nombreux livres.

 


Dès ses débuts, avocat et romancier en Savoie, passant par le Figaro, puis à l'Académie Française en 1919, il marque la littérature française de la première moitié du siècle dernier. Rétrospectivement, on peut dire qu'il a décrit une France en train de disparaitre, la France de la terre, de la foi catholique, du destin national, des traditions familiales, du destin collectif avant le destin individuel. Il appartenait à une France traditionnelle et conservatrice.

 

Henry Bordeaux est issu d'une famille catholique et royaliste qu'il décrit dans son roman La Maison (1912) et dans Le Pays sans ombre (1935).  
À l'âge de 16 ans, après avoir obtenu son baccalauréat à Chambéry, Henry Bordeaux part pour Paris pour suivre des études de droit et de littérature. Il y rencontre Alphonse Daudet et son fils Léon, François Coppée, Verlaine, Léon Bloy.
Henry Bordeaux s'inscrit, au barreau de Thonon (1889), mais il ne tarda pas à se tourner vers l'écriture. Sa carrière d'écrivain commence à 1887 (premier poème publié Rebecca, récompensé par l'Académie de Savoie) à 1960, année de son dernier livre (Le Flambeau Renversé).

 

À la suite du ralliement officiel de l'Église à la République (1892) et de l'édification de la doctrine sociale de l'Église, Henry Bordeaux devient républicain.

Les idées politiques d' Henry Bordeaux  sont proches du catholicisme social.
En 1894, il publie son premier livre, " Âmes modernes ", qu'il adresse à tout hasard à ses écrivains préférés.

Après quelques œuvres de jeunesse, Henry Bordeaux s'oriente vers des types de personnages (hommes ou femmes) dont les positions morales traditionnelles et chrétiennes trouvent leur expression dans un engagement concret comme dans son roman La Peur de Vivre (1902).

 

Henry Bordeaux, élu membre de l'Académie française en 1919, fut témoin de la première guerre mondiale, des mouvements sociaux des années 30,  de la seconde guerre mondiale, des évolutions des mœurs, des changements de la condition féminine dans le couple et dans la société, et de l'amélioration des conditions de vie des ouvriers.

À la fin des années 1930 (années du Front populaire), Henry Bordeaux, toujours inspiré par le catholicisme social, prend clairement position pour l'amélioration des conditions de vie des plus pauvres (logement, hygiène, santé, alimentation), conditions de vie qu'il met en parallèle avec l'hypocrisie de la noblesse et de la grande bourgeoisie.

La fin de la Seconde Guerre mondiale marque une rupture dans sa carrière ayant pris position pour le maréchal Pétain, ami depuis la Première Guerre mondiale. En septembre 1945, Henry Bordeaux est inscrit sur une liste d'Épuration du Comité national des écrivains avant d'en être rayé en octobre 1945.  
Bordeaux publie pendant la guerre un roman traitant d'Hitler " L'homme qui détient à lui seul le pouvoir de déchaîner le malheur d'une guerre inutile et insensée sur le monde, l'homme qui exerce ce pouvoir sans hésitation quand il est en présence de sa responsabilité, se classe lui-même parmi les monstres."

 

En octobre 1954, le général de Gaulle lui écrit une dédicace sur un exemplaire de son livre Mémoires de guerre : L'Appel, 1940-1942 en ces termes : " À M. Henry Bordeaux dont l'œuvre a tant nourri mon esprit et mon sentiment ".

 

Henry Bordeaux, à partir de 1951, commence la rédaction de ses Mémoires. En 1959, il raconte ses souvenirs d'académicien (Quarante ans chez les quarante).

Ses romans étaient parmi les livres les plus lus de la première moitié du XXe siècle ; plusieurs de ses romans se vendaient à plus de 500 000 exemplaires, traduits en de nombreuses langues, y compris en japonais.

L'édition américaine du livre Le Chevalier de l'air. Vie héroïque de Guynemer a été préfacée par le Président Théodore Roosevelt : "Nous sommes heureux en vérité d'avoir sa biographie écrite par vous, Très fidèlement votre."

Henry Bordeaux fut inhumé au cimetière de Cognin (près de Chambéry) et dont le collège porte le nom.

 

 

 

Le romancier, la famille d'abord   

Régnier le romancier le 27 mai 1920 sous la Coupole dit : Bordeaux connaît bien son Balzac. Comme le père de la "Comédie Humaine", il produit beaucoup, une soixantaine de romans, des "voyages", une vingtaine d'essais historiques et littéraires, des mémoires. Comme lui, il prend le temps, dans chacun de ses opus, d'exposer longuement l'intrigue. Le temps de humer la saison, de peindre les joues roses de jeunes-filles de la campagne, de visiter les pierres qui seront le cadre, d'illustrer le personnage principal de l'œuvre. "

Il fut un écrivain provincial, attaché à la terre et aux traditions, un conservateur éclairé qui cherche à faire revivre les anciennes coutumes et à cultiver le pittoresque et le romantisme de la campagne.

Chez lui, la famille est la cellule sociale fondamentale, régie par l'éthique. Chez lui, les des drames domestiques finissent par laisser l'ordre traditionnel soumettre les individus même récalcitrants, à préserver le couple et la famille. La religion et l'éthique finissent par convaincre chacun de sauver l'essentiel et de se sacrifier pour la famille.

 

Dans son roman la maison, dans une demeure en pierre où naissent et meurent les grands parents, puis les parents, dans le foyer où se jouent dans l'intimité de minces drames familiaux. Au sein de cette maison, la morale protège la famille pour laisser grandir les enfants et pour vivre sa vie d'adulte au service des autres.

 

Dans son roman mariage de guerre 1942, il s'agit d'une histoire d'amour entre une femme qui admire les héros, et un homme qui finira par prendre le risque de sauver un soldat blessé et ainsi de mériter l'amour de sa future épouse.

Bordeaux n'innove pas ses techniques romanesques : dialogues simples pour présenter les protagonistes, narration chargé, citations de manuscrits et lettres.  Il sait raconter la vie de personnages attachants et agréables à suivre dans un style savoureux.



Les auteurs d'après guerre écrivaient sur des sujets plus actuels comme la conscience de soi, la vie individuelle, la politique, ou la justice sociale.  D'autres styles vont également séduire le public, styles du roman nouveau si éloignés de romans publiés entre les deux guerres.  

Ses romans avaient perdu progressivement leurs publics dans une France si différente, une France moins rurale, plus citadine, moins familiale, et moins religieuse.  
Il est presque difficile d'imaginer combien il faisait partie des écrivains influents et respectés du siècle dernier.

 

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