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Kawabata : Pays de neige

 

kawabata pays de neige

 

 

 

 

Pays de Neige (yukiguni), écrit entre 1935 et 1948. Traduit par Bunkichi Fujimori et Armel Guerne, 190 pages .

Ce roman est souvent considéré comme le chef d'œuvre de Kawabata.
Pays de neige raconte l'histoire de Shimura, un spécialiste de l'art chorégraphique, qui habite Tokyô , qui vient par trois fois  séjourner dans une région montagneuse. Il y noue une relation avec une geisha du nom de Komako, il est troublé par une autre jeune femme, Tokyô. Entre elles deux existe une relation mystérieuse autour d'un jeune homme malade, Yukio. La trame est simple racontée de manière assez sophistiquée puisque le livre commence sur le deuxième séjour, le premier étant raconté en flash-back.
Il s'agit du livre de Kawabata qui a été l'objet du plus grand nombre d'études.
Le livre est d'une simplicité trompeuse qui cache de nombreux symboles, non dits et autres phrases sibyllines comme toujours chez Kawbata.
Sur la quatrième couverture de l'édition française on lit  :


" Dans les montagnes du nord, la neige est, plus qu'un décor, le symbole de la pureté perdue. Elle pétrifie le temps et l'espace, et délimite le champ clos où va se nouer le drame entre Shimamura, un oisif originaire de Tokyo venu dans le Pays de Neige pour retrouver Komako, une geisha, et Yôko, une jeune femme rencontrée dans le train. Étrange relation triangulaire où Shimamura pourra croire qu'il a trouvé l'unité qu'il cherche, unité du corps et du coeur, entre les jeux sensuels de Komako et les jeux de regards de Yôko.

Ce Pays de neige du Prix Nobel 1968 est une incantation, un chant harmonieux et pur, qui se finit dans le rouge sang de l'incendie. On y retrouve l'art de la peinture des sensations à petites touches pudiques et la musique des sens qui, du Grondement de la montagne à Tristesse et beauté ou Les Belles Endormies, imprègnent l'œuvre de Kawabata (1899-1972), ainsi qu'un dépouillement qui pourrait s'apparenter au Zen s'il n'était hanté par le bruit souterrain de la mort. "


Kawabata écrit lui-même :
" Parmi mes romans et mes essais, on compte énormément de textes interrompus dès le début, ou plus exactement il vaut mieux dire qu'il est exceptionnel que je puisse publier un texte achevé."


C'est le cas de Nuée d'oiseaux blancs, Kyôto, Le Lac, Tristesse et beauté, etc. Pays de neige appartient aux textes à conclusion ouverte ou problématique.


Il s'en explique :
" Les récits inachevés ne sont pas seulement dus à ma manière qui est de suivre le cours de mes associations d'idées, et si bien sûr ils proviennent de ma paresse, il faut dire que lorsque je commence à écrire, je suis au terme d'un renoncement complet. Je veux dire par là que j'abandonne complètement l'idée d'écrire quelque chose de bien.
Dans la mesure où l'on publie essentiellement des nouvelles dans les revues mensuelles, tout écrivain est peu ou prou sujet à cette mauvaise habitude."


L'étape de la conclusion est essentielle chez Kawabata : elle sert à finir un texte en laissant au lecteur la latitude d'achever l'histoire. C'est le mode optimal de ce type particulier de conclusion que l'écrivain cherche à élaborer au travers de ses multiples versions.

 

Pays de Neige, le chef d'œuvre


"Le train est sorti du long tunnel vers le pays de la neige. La terre était blanche sous le ciel de la nuit ".

Ceci est l'une des plus célèbres ouvertures de la littérature japonaise, comme ne français la fameuse ouverture de Proust dans la recherche de temps perdu : " longtemps, je me suis couché de bonne heure ".
"Pays de neige" évoque des images de vacances de ski, des sources délicieusement chaudes, le saké de haute qualité brassées avec des eaux de fonte des neiges et petites auberges traditionnelles de restauration en automne et en d'hiver pour les touristes.
C'est un roman relativement court de 200 pages qui racontent la complexité des relations humaines, l'isolement, la solitude de deux personnes qui tentent de d'avoir lien, et qui échouent.
Dans ce roman, Kawabata envoie son regard aigu sur un petit village de montagne dans le "pays de neige" de la préfecture de Niigata, une région sur la côte ouest des " Alpes japonaises" appréciée en raison de l'abondance de sa couche neigeuse.
Pour les hommes japonais d'une certaine génération, le pays de la neige est associé à la geisha. Contrairement à la geisha aux talents artistiques des zones urbaines, ces "geisha de sources chaudes" sont connues pour utiliser leur formation minimale en musique et la danse comme couverture pour des spectacles plus intimes.


Shimamura est un riche homme d'affaires de Tokyo. Il est attiré par Yoko, et par Komako, une apprentie geisha qui tombe amoureuse de Shimamura. Sa forte personnalité attire Shimamura. La relation entre les deux femmes est mystérieuse, intime ou amicale.

L'histoire commence dans un train qui se dirige vers cette station balnéaire. Shimamura remarque dans le train deux passagères, Plus tard dans le roman, on découvre que cette rencontre n'est pas une coïncidence.

Shimamura se dirige vers cette station dans l'espoir de raviver sa relation avec Komako, une geisha il a rencontré lors d'une visite précédente. Il est obsédé par son aspect physique. Komako est geisha, elle vend ses services aux hommes sans s'impliquer émotionnellement, Shimamura, en raison de ses sentiments ambigus envers Komako, hésite à y participer. Il modifie la nature de la relation. Les deux personnes vont s'impliquer, chacune à sa manière, dans une relation tumultueuse et sensuelle.


Yoko est présente à quelques reprises dans le roman. Shimamaura la remarque dès la première scène du roman et tombe amoureux d'elle. En fait, il fantasme sur elle et sur Yoko.

Quand il voit Komako pur la première fois, Kawabata décrit sa beauté comme une partie de la beauté d'un paysage, d'un monde  :

"Couper par le visage, le paysage du soir se déplace autour de ses courbes. Le visage semblait transparent, mais était-ce vraiment transparente  ? Shimamura avait l'illusion que le paysage de la soirée a glissé sur le visage, mais ses pensées étaient incertaines".


" Il y avait une telle beauté dans cette voix qui s'en allait, haute et vibrante, rouler comme un écho sur la neige et dans la nuit, elle possédait un charme si émouvant, qu'on en avait le cœur pénétré de tristesse "


Shimamura est un individu qui s'ennuie, "vit une vie d'oisiveté," il vient aux sources chaudes dans une tentative pour essayer de se reposer et récupérer des forces. Il préfère vivre dans les fantasme de son propre esprit, que et non pas dans le réel.
Plus tard, le paysage est utilisé pour évoquer son humeur, lorsque le narrateur mentionne une fois de plus l'idée d'un "monde lointain", dont Shimamura ferait partie :


"Toujours prêt à se livrer à la rêverie, il ne pouvait croire le caractère réel du miroir flottant sur le paysage du soir et l'autre miroir de neige sont réels. Ils faisaient partie de la nature, d'un monde lointain.
Et la chambre, devint durant ce moment une partie de ce même monde lointain".


Komako de son côté commence à éprouver des sentiments nouveaux pour Shimamura, celui-ci refuse d'admettre ce qu'il se passe quelque chose entre eux. Cette contradiction va provoquer une série d'éruption et de tension initiées par Komako qui cherchent à faire évoluer cette relation.

Shimamura devient plus intime avec Komako, sans pouvoir s'abandonner, sans pouvoir l'aimer. Il lui est difficile d'aimer, il n'a jamais aimé. Shimamura omet de construire une relation avec Yoko, amie et rivale de Komako, pour laquelle il éprouve une forte attirance.

Un des moments marquants dans le livre est quand Komako tient Shimamura dans ses bras, le bercer comme un enfant, et Shimamura va lui dire "une bonne fille" avant de se rattraper  : "vous êtes une bonne femme."

Komako veut savoir ce que signifie être bonne, Shimamura est incapable de lui fournir une explication. Au début, elle rit, quand il lui dit qu'elle est une bonne femme, elle lui repose la question. C'est un homme incapable d'admettre ou de valider son propre plaisir.

Kawabata utilise à nouveau le paysage pour évoquer l'ambiance, où les montagnes sont "plus lointaines chaque jour" et maintenant, avec le passage de l'automne à l'hiver, les cèdres, sous une mince couche de neige couleur rose pure sur fond blanc étendu vers le ciel, semblent être coupés du reste".
Cette description d'être "coupé" traduit le choc émotionnel entre Komako et Shimamura.


La fin du roman est mémorable, ambiguë. Un incendie se produit à l'entrepôt, entrepôt utilisé comme salle de cinéma. Shimamura et Komako arrivent ensemble pour voir la chute de Yoko du balcon du local en flammes.
Komako se dirige courageusement pour tenter de sauver Yoko des flammes. Shimamura se retrouve inutile, incapable d'offrir une aide réelle. Quand il tente de bouger, il est poussé de côté par les hommes qui aident Komako à porter le corps de Yuko. Quelques instants avant, malgré le feu, Shimamura était encore dans son monde imaginaire, émerveillé par la Voie lactée qui plane au-dessus.


Quand il est poussé par les hommes, il tombe à la renverse. La dernière phrase du roman est la suivante :


" Il fit un pas pour se reprendre, et, à l'instant qu'il se penchait en arrière, la Voie lactée, dans une sorte de rugissement formidable se secoua en lui."

Dans l'introduction de sa traduction anglaise, Edward G. Seidensticker souligne qu'il est impossible de savoir si Yoko est vivante ou morte à la fin du roman, mais Kawabata nous donne quelque indice :


"Son visage était tendue et désespérée, comme au moment de la fuite de l'âme".

Le style de Kawabata dans ce roman est hors du commun.
Dans la version originale, quand le train de Shimamura émerge du tunnel, il traverse une kokkyo (frontière entre les pays,). En entrant ce pays de neige, "le fond de la nuit devient blanche" (yoru pas Soko ga Shiroku Natta). C'est ainsi qu'on a décrit le style de Kawabata de "  haïku like  " ou style ressemblant à la poésie haïku.

Kawabata est intéressé à décrire les sensations de son époque en utilisant les moyens disponibles à son époque.


La poésie est là, mais ne suffit plus pour décrire le paysage moderne et sa complexité. Il va incorporer et emprunter des méthodes utilisées en photographie et en cinématographie dans son écriture.


Shimamura est dans le train qui va plus profondément dans le pays de la neige, il regarde l'image d'une femme réfléchie sur la surface de sa fenêtre.


Voici une description façon cinéma  :


"L'obscurité s'était faite dehors ; la lumière avait été donnée dans le train ; et les glaces des fenêtres jouaient l'effet de miroir. Il qui masquait la glace l'avait empêché, le chocolat, de jouir des phénomènes qui s'étaient révélés avec le tri il y avait tiré."


" Sur le fond, très loin, et définit le paysage du soir qui servit, en quelque sorte, de trains mouvants à ce miroir ; les figures humaines qu'il réfléchissait, plus clair, si découper un peu comme les images en surimpression dans un film. Il n'y avait aucun lien bien sûr, entre les images mouvantes de l'arrière-plan et celle, plus net, et de personnages ; et pourtant tout se maintenir en une unité fantastique".

Kawabata fait référence aux films directement dans sa description, dans son jeu de lumière et de miroirs et d'images.

 

 


Kawabata utilise un style poétique qui ressemble au poème Haïku pour capturer un moment unique, en ajoutant des techniques cinématographiques, à la façon dont un réalisateur utilise les plans d'ensemble, pour suggérer des choses à propos de ses personnages.

Pays de neige, où Kawabata décrit un Japon traditionnel, utilisant les images de la nature, en étant conscient du monde moderne, des techniques littéraires modernes utilisées par Joyce en Angleterre, et par Proust en France. Il construit dans sa narration des plans d'ensemble pour éclairer les personnages et leurs motivations. La tristesse devient la nuit tombe, qui noircit un pays blanc.

Ce roman est influencé par la vie personnelle de Yasunari Kawabata.
Un thème majeur dans ce roman est le besoin des autres, le besoin d'amour. Jeune, Kawabata a connu quelques relations qui l'ont rendu émotionnellement insécure.


Le train représente le seul chemin pour entrer et sortir du pays de neige. Les habitants du pays de neige sont un peu isolés.
Les autres, l'isolement...

La Geisha représente le gaspillage de la beauté. Le terme geisha est synonyme de prostituée. On trouve des réflexions sur le désir irrationnel de perfection, sur l'incapacité à vivre dans le monde actuel.


Shimamura souffre également de l'impossibilité de se lier avec les gens de son monde. Cette distance douloureuse avec les autres n'est pas seulement un fait romanesque, c'est aussi le vécu de Kawabata. Selon certaines biographies, Il est probable que Kawabata a eu une liaison avec une geisha et qu'il a a tout fait pour dissimuler ce fait.
La narration englobe des réflexions surprenantes et irrationnelles, produisant une sorte de beauté. Dans ce roman, Kawabata révèle le caractère de ces héros à travers leurs reflets dans les vitres du train, ou à travers les pensées de son héros en observant, pendant son ennui, l'index de sa main gauche plié.
Kawabata, à travers l'étrange et le surprenant, à travers l'incertitude des pensées et de la mémoire, tente de dessiner la fragilité de la condition humaine.
Dans ce train allant vers le pays de neige, le héros sera séduit par l'image d'une femme, sur la vitre du train. Il ne savait pas s'il avait rêvé pendant ce long et ennuyeux voyage ou il s'agissait d'une vraie image.
Dans ce pays froid, les vapeurs d'eau transforment les vitres des fenêtres en miroirs, les paysages du soir et les figures réfléchies sur ses miroirs se fusionnent dans un monde transparent et immatériel. Les visages des passagers défilaient sur ses fenêtres miroirs, se superposaient sur les paysages nocturnes. Nous pouvons ainsi imaginer le visage souhaité d'une femme entre deux montagnes, ou l'oeil d'un enfant endormi flottait sur la surface d'un lac gelé.
En utilisant cette technique, Kawabata répondait magistralement à plusieurs exigences  : cultiver les traditions littéraires japonaises en utilisant les techniques occidentales de narration, pour produire un roman compatible avec la culture ambiante, et probablement avec les limites de la censure qui régnait sur le Japon et sur ses maisons d'édition.

pays de neige film

 

Pays de neige (yukiguni), 1957, film réalisé par Shiro Toyoda.

 

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Photo de Kawabata sur le tournage du film Pays de neige en 1957.

 

réf

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