Pas d'amour sans passion

aphrodite eros

 

 

 

Ni amour ni désir sans la passion,

Selon la mythologie grecque, Eros dieu de l'amour alerta sa mère Aphrodite qu'il ne grandissait pas comme ses frères et ses sœurs mais restait un enfant petit, rose et grassouillet. Aphrodite consulta Thémis à ce sujet. Cette dernière lui répondit : l'amour ne peut se développer sans la passion.


Cette réponse laissa Aphrodite perplexe. Par la suite, elle donna naissance à Antéros, le dieu de la passion. Toujours selon la mythologie, dès qu'Antéros commença à jouer avec son frère, Éros se mit à grandir, et se développa et devint un beau jeune homme élégant et svelte. Mais dès qu'il était séparé de son frère, il retournait lamentablement à sa forme enfantine et à ses habitudes malveillantes.


Éros séparé d'Antéros, c'est le sexe séparé de l'amour, il redevient enfantin et malveillant.

Par la suite, Aphrodite chercha Éros pour le pousser à poursuivre sa tâche : répandre l'amour dans le monde. Mais elle le retrouva en train de jouer aux cartes et de tricher, ce qui illustre un aspect frappant : Éros avait perdu son intérêt pour le sexe par manque de passion.


A l'époque des site de rencontre, des messagerie pour le sexe et le blablabla, la mythologie grecque nous invite à une petite réflexion.....

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Toshio Saeki, virtuose des dessins et des estampes érotiques

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Toshio Saeki fille en nins


 

 

Il est un des plus célèbres représentant du courant artistique l’Ero-Guro (terme japonais contractant les mots érotisme et grotesque), considéré par de nombreux auteurs comme un artiste japonais important dans le japon moderne. Il maîtrise pleinement les techniques artistiques, et associe dans son travail, la tradition japonaise des sujets mythologiques (Yokaiga) et de l’estampe érotique (shunga) à la culture post-moderne du pop art radical et invente une imagerie sexuelle et érotique inédite.

 

portrait Toshio Saeki

 

Biographie de Toshio Saeki


Toshio Saeki est né à Miyazaki au Japon et a grandi à Osaka.
Les créations de Saeki ont commencé comme un divertissement pour ses camarades d’école, et ils divertissent toujours par leur charme inquiétant, une sorte de spectacle d’horreur érotique.


À 24 ans, il s’installe à Tokyo, à une époque où l’industrie du sexe était en pleine explosion. Créant des dessins pour des publications japonaises à cette époque, il se fait connaître en tant qu’illustrateur au plus fort de l’industrie éditoriale d’avant-garde au Japon. Après quelques mois, Saeki quitte son emploi dans l’agence de publicité où il travaille, pour un magazine japonais culte pour hommes « Heibon Punch », du principal éditeur Kodansha. Il crée ainsi de nombreuses couvertures de livres, ainsi que des caricatures pour Asahi Geinō (un magazine hebdomadaire radical, le sexe et le magazine yakuza) ; et il réalise des centaines de dessins érotiques en tant qu’artiste participant pour le magazine BDSM SM Select (publié en tant que monographie en cinq volumes de l’éditeur français Cornelius).

 

Son travail dans Heibon Punch étonna le public par ses sujets et par son exécution d’une étonnante maîtrise, durant les 1960 et 1970. Ses dessins ont suscité l’intérêt de la scène contemporaine : des expositions internationales ont suivi, son travail a été salué par la communauté internationale dépassant largement le public masculin ou l’art érotique, pour entrer dans un domaine plus vaste et plus prestigieux de l’Art.

 

Saeki s’est fait connaître à Tokyo dans les années 1970, pendant les beaux jours de la scène sexuelle de la ville. Il a publié une première collection de 50 dessins autopubliés, qui ont fait un succès critique. « Toshio Saeki évoque la mort avec un stylo », écrivait le poète et dramaturge japonais Shūji Terayama en 1969. Terayama fut le premier à acheter l’une des œuvres originales de Saeki.


Dans les années 1970, par des explorations débridées de la violence, de la mort et du sexe, Saeki a capturé l’esprit de rébellion culturelle de l’après-guerre. Il a été inspiré, dit-il, par un livre d’un illustrateur et écrivain français Tomi Ungerer (né le 28 novembre 1931 à Strasbourg et mort le 9 février 2019 à Cork en Irlande) qui est séjourna au Japon dans les années 1960.


A cette époque, à Tokyo, on pouvait voir Saeki en train de siroter du saké jusqu’aux premières heures de la nuit dans l’un des minuscules bars du district de Golden Gai à Shinjuku. En dépit de ce que l’on pourrait penser, Saeki n’était pas un visiteur des sex-clubs de Tokyo. Il écrivait : « Je ne pense pas que je pourrais dessiner ces scènes, si j’étais vraiment moi-même dedans. Je dois en être éloigné pour pouvoir les dessiner de cette façon. »
Sa première exposition internationale à Paris en 1970 a été un événement rare pour un artiste japonais de l’époque.
Saeki a révélé peu de choses sur son travail et sa vie personnelle. Saeki n’a quitté le Japon qu’une seule fois. Mais sa décision d’être discret a également été cruciale pour son art. Saeki estime que cela lui a permis d’être audacieux, et en définitive libre.
« Les visions que je montre aux gens sont la substance incompréhensible d’éros et de mystère », explique Saeki. « Si la réalité cachée dans mon âme est capable d’évoquer quelque chose chez le spectateur, alors mon intention est atteinte ».


Il s’est toujours abstenu d’analyser lui-même, son travail. Concernant son public, il dit. « Je n’ai jamais pensé qu’à faire appel au cœur des spectateurs. »

Toshio Saeki femme enfant encre

Technique artistique de Toshio Saeki


Dans un mélange farfelu de styles classiques japonais et de styles contemporains, Toshio Saeki défie à peu près tous les tabous auxquels vous pouvez penser, et quelques-uns que vous n’avez probablement jamais envisagés.
Sa ligne claire rappelle celle d’Hergé, et Joost Swarte une ligne pure sans ombre, riche en détail, sa virtuosité technique rappelle les gravures érotiques japonaises les plus célèbres, mais ses sujets sont uniques, contemporains réalisés dans un style moderne. Avec une ligne claire sans ombres, on trouve des sujets ressemblant aux tableaux surréalistes en Europe, de Magritte ou Dali.


Son style unique est étrange tant pour le spectateur japonais que pour un Occidental, chacun trouvant dans ce trait à la simplicité parfaite une forme d’exotisme inédit. Cette perception ne s’explique que par l’originalité absolue d’une œuvre extravagante, sortie tout droit de la plume d’un artiste qui a consacré sa vie à tracer au plus prêt ce qui se déroule dans sa tête lorsqu’il ferme les yeux.

 

Toshio Saeki deux illustrations couleurs

 


La pratique de Saeki est une opération collaborative, chaque dessin à l’encre est recouvert de feuilles de vélin, balisées de couleurs, avant d’être transmises à un maître imprimeur descendant du long héritage artisanal japonais. Pour un œil étranger, les éléments techniques de la pratique de Saeki et son esthétique, intérieur des maisons, détails, personnages, vêtements de cérémonies, et démons, sont synonymes du Japon.


Il associe dans son travail les techniques de la peinture traditionnelle (ligne, perspective, proportions) à des techniques d’illustration utilisées dans les communications visuelles (affiches publicitaires) pour produire un message, un contenu intellectuel, dans une forme moderne. On peut distinguer sa maîtrise du dessin, la pureté des lignes, sans oublier l’esthétique, les détails, les couleurs, avant de s’arrêter sur les autres piliers de son travail : le contenu ou le message, et l’aspect ludique de l’ensemble.


Il est sérieux dans son travail, pour produire un dessin beau, ayant un message ludique qui ne se prend pas au sérieux. À l’instar de la tradition des estampes érotiques japonaises : « pour le délassement et le plaisir des yeux. »

 

Toshio Saeki deux dessins encore

 


Il existe toujours une troisième personne pour rendre la scène plus dramatique, un spectateur qui jette un coup d’œil sur un acte secret pour donner plus de signification à la scène, ajoutant un élément psychosexuel, presque freudien et pour rendre l’image plus amusante.

Les gens apprécient et admirent l’érotisme et la violence, autant que l’humour de son travail et sa mystérieuse atmosphère japonaise, ses représentations claires et simples, aux expressions subtiles du plaisir, et du bonheur.

 

 

Sujets de Toshio Saeki : érotisme ludique

L’ero-guro remonte aux origines du dessin japonais classique qui a donné de nombreuses estampes à travers les siècles.
Saeki en déclinant les motifs traditionnels les a mêlés à des angoisses propres à sa génération, qui a connu les espoirs puis les désillusions du 20e siècle.

Dans le monde dérangé d’ero guro nansensu, illustrer ce qui est étrange de la façon la plus grossière est toujours prisé. Parmi les sujets communs du mouvement artistique et littéraire japonais né dans les années 1930, on peut citer l’asphyxie érotique, le samouraï coupant en tranches une jeune fille, le serpent à tête humaine, ou le contorsionniste suçant les yeux d’un jeune garçon. Ce ne sont que des exemples les plus doux des grotesques surréalistes et macabres sujets qui continuent d’influencer les artistes japonais contemporains, notamment Toshio Saeki, Takato Yamamoto et Suehiro Maruo.

 

Toshio Saeki fille  robe rouge

 


Saeki ne considère pas son travail comme faisant partie d’un canon ou d’un environnement strictement japonais. Il a grandi en écoutant le folklore japonais, mais ce qui l’inspire, ce sont les sentiments de peur, d’incertitude, d’anxiété ou de bonheur, au-delà de la sensibilité traditionnelle japonaise en essayant de révéler ce qui est dissimulé dans le désir, dans le sexe, dans l’attirance, et dans les fantasmes.


Les images extrêmes et controversées de Saeki se rapportent simultanément aux pratiques de l’art moderne et ancien. Les tendances provocatrices de l’esprit fou de l’artiste sont, par exemple, inspirées par des cauchemars d’enfance, des scènes de sa vie quotidienne gravées dans sa mémoire, les stars du cinéma « Ginei » et de la bande dessinée occidentale. Dans le même temps, Saeki aborde l’art japonais ancien, connu sous le nom de " ukiyo-e" avec sa méthode particulière d’impression.

 

Toshio Saeki deuil illustration

 


Ces œuvres sont parfois effrayantes, alors qu’à d’autres moments, elles sont pleines d’humour. Il raconte qu’il a grandi à Osaka, dans l’ouest de Tokyo, où les gens attachent de l’importance au sens de l’humour, où la conversation quotidienne est pleine de blagues. Mais l’humour dans son œuvre n’est pas intentionnel, bien que ce soit une des premières impressions ressenties par le spectateur devant son travail.

La perversion et le Mal sont les thèmes d’inspiration de Saeki, non pas un Mal à l’occidental, chargé de culpabilité, mais un Mal qui joue avec les tabous : inceste, pédophilie, cannibalisme, sadisme. Il nous fait voir des horreurs que nous n’aurions jamais imaginés, même dans nos rêves. Cet univers vient de l’après-guerre au Japon, un monde dont les valeurs ancestrales ont été renversées, un monde où les Japonais tentaient de survivre, dans les ruines, entre les morts et parmi les fantômes.

 

Toshio Saeki tete coupee

 

Le monde moderne, sa violence et ses tares s’immiscent dans des scènes intemporelles, produisant des monstres inédits et des fantasmes qu’on n’était pas encore parvenu à imaginer jusqu’à présent. Grâce à la censure qui sévit au Japon, il est prohibé de montrer les sexes,  Saeki fait de l’interdit une contrainte artistique et déporte vers l’absurde et l’onirisme, le plus vieux sujet du monde.
Au cours des dernières années, le travail de Toshio Saeki hors du Japon a suscité un regain d’intérêt sans précédent, alimentant de grandes expositions de Paris à San Francisco, de Toronto à Londres.

 

Toshio Saeki fille chemise rouge garcon

 


Ces scènes sont représentatives des mondes fantastiques bizarres et érotiques, où une femme peut être séduite par une bande de poupées bouddhistes Daruma grandeur nature, ou la tête désincarnée de l’homme effectuera obligatoirement des relations sexuelles orales sur une autre protagoniste.

 

Toshio Saeki : fidélité à la culture japonaise

Bien qu’il soit né en 1945, l’art de Toshio Saeki est fortement influencé par le style ero guro du Japon des années 1920-1930. L’art japonais ayant une longue tradition de shunga qui associe érotisme aux images violentes et grotesques, cette tradition est antérieure au style ero guro.

Saeki se voit avant tout comme un artiste. Observateur passionné des films sur les samouraïs jidaigeki et des films B de Yakuza (thrillers sur le crime organisé japonais) depuis son plus jeune âge, il a grandi en regardant des scènes de la violence et gore qui avaient pour but de faire rire le spectateur autant que de grimacer (ce qui est encore très banal dans le cinéma japonais de nos jours). Saeki manifeste une fascination pour ces films.
Fait remarquable, Saeki ne s’appuie ni sur les images sources ni sur les modèles. Au lieu de cela, son imagerie est principalement inspirée par des visions, des rêves et des souvenirs enfouis au plus profond de son esprit, ce qui a amené certains critiques à qualifier l’artiste de « prestidigitateur ». Cependant, certains éléments de la culture japonaise sont présents dans les œuvres, les intérieurs, motifs et textiles, les personnages folkloriques, d’esprit Shinto et de références à des histoires populaires. Son monde est un terrain hybride de vivant, de mort et de fiction.
« Les fantômes n’ont aucune signification en eux-mêmes, mais ils ne devraient jamais manquer d’être puissamment suggestifs », dit Saeki à propos des êtres  dans ses œuvres.

 

Toshio Saeki samourai sang fille

 

 

À ne pas confondre l’Ero-Guro avec la pornographie ou l’horreur, l’ero guro nansensu se distingue par le fait qu’il se concentre sur de sombres fantasmes érotiques associés à des choses étranges. Le nom est emprunté aux mots anglais « érotique grotesque absurdité ».


Dans les années 1930, ces images dessinées à la main répondaient aux pressions économiques et politiques qui commençaient à faire peur au japon. Alors que le pays devenait de plus en plus militant, l’histoire déjà longue du Japon et sa fascination pour l’érotisme devenaient une exploration intense des phénomènes hédonistes, sensationnels, anormaux et tabous, reflétant des désirs sensuels nouvellement exhumés, mais aussi une éruption de changements politiques extrêmes.

Le genre a continué d’évoluer au fil des ans, il s’est décomposé en dizaines de sous-genres, s’infiltrant dans les sphères littéraires, musicales et cinématographiques comme l’album 2014 de Flying Lotus, vous êtes mort en 2014 , les mangas et dessins hentai qui traitent les fantasmes sexuels pervers et présentent un ero guro sur des thèmes tabous comme viol, mutilation, ou nécrophilie. On trouve même des indices d’ero guro dans les romans et les films.

 

Toshio Saeki homme cheveux illustartion orange

 

L’image dessinée à la main ou peinte peut dire plus qu’un rendu technologique. Actuellement, deux des plus grands artistes japonais — Takashi Murakami et Yoshitomo Nara — sont connus pour leurs images peu réalistes. Les deux commentent la société japonaise de cette manière non réaliste.

 


Le style plat et irréaliste d’ero guro est un moyen pour les artistes contemporains de disséquer les tabous en choquant et en normalisant les perceptions des spectateurs. Toshio Saeki dévoile une culture fantastique dans ses gravures sur bois traditionnelles, avec des femmes en esclavage ayant la poitrine tranchée, tandis que les personnages à visage blanc de Takato Yamamoto sont entrelacés de symboles de la mort, du sexe et de l’excès. Personne ne semble vraiment souffrir extrêmement. Tout comme dans d’autres mouvements, comme le porno tentaculaire, les sujets de ces images éprouvent passivement ce qui est anormal, profitant de l’acte.

De cette façon, les artistes commentent la répression continue de l’humanité lorsqu’il s’agit de reconnaître de manière vraiment étrange.

 

Toshio Saeki fille endormie elephant

 


Le Japon célèbre les tabous dans ces genres, qui sont des espaces artistiques sûrs pour l’interprétation de ce que « brut » et « tabou ».
Saeki évoque clairement cette tradition dans de nombreuses de ses illustrations. Voici deux exemples.
Le rêve de la femme du pêcheur (vers 1814), appartient au célèbre artiste de la période Edo, Katsushika Hokusai et représente une légende célèbre impliquant la plongeuse Tamatori.

 

reve de la femme du pecheur Hokusai Toshio Saeki

 

Dans ce célèbre shunga d’Hokusai, une grande pieuvre effectue un cunnilingus sur une femme plongeuse et ses tentacules l’embrassent et lui caressent les seins.

Cette image a été initialement considérée par les collectionneurs et les spécialistes occidentaux comme représentant une scène de viol. Les études récentes confirment que le public d’Edo associait l’image à l’histoire de Tamatori. Dans la légende, la plongeuse sacrifie sa vie pour sauver l’empereur face au roi dragon et son armée de pieuvres. Les dialogues entre les deux créatures et le plongeur expriment une jouissance sexuelle mutuelle.

Le dessin de saeki fait clairement écho à la célèbre œuvre de Hokusai, alors même qu’il introduit un homme mystérieux et sans visage.


Dans le deuxième dessin, il garde de l’estampe le rêve de la femme du pêcheur le contenu érotique, la femme est plus jeune, elle n’est pas en extase comme la femme d’Hokusai, elle est à la recherche de sa jouissance, elle est active, elle participe avec la pieuvre pour tenter d’atteindre l’extase.

Cela peut encore prendre du temps avant que le travail de Saeki puisse être pleinement accepté par les canons de l’art contemporain. Beaucoup de ses images sont peut-être encore trop subversives pour certains publics d’art, et une grande partie de son travail ne peut être trouvée que dans des livres et des magazines, essentiellement cachés du public et d’Internet. Ce qui reste cependant clair, c’est que Saeki a bien fait de tester les limites de la liberté artistique et de représenter des expressions de l’âme humaine, tout en élevant l’érotisme à un degré que peu d’artistes ont été capables de réaliser


Toshio Saeki met en scène des hommes, des femmes, démons, animaux, cadavres, et d’autres créatures dans divers contextes érotiques ou violents. Son travail a quelquefois reçu des avertissements du gouvernement japonais, bien qu’il n’ait jamais été officiellement interdit.

Il garde une certaine distance avec sa production. Il a publié de nombreux livres et exposé dans les galeries du monde entier. Ses créations ont exercé une influence sur certains artistes contemporains japonais comme Makoto.

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Cyrano de Bergerac : français ou universel ?

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 cyrano de bergerac roxane illustration jardin  fleuri couvent

 

 

 

Lorsque l'on interroge les Français sur leurs héros de fiction préférés, ils citent Cyrano, Jean Valjean ou d’Artagnan.
Cyrano est le héros populaire par ¬excellence. Depuis sa création et son invraisemblable triomphe le 28 décembre 1897, au Théâtre de la Porte Saint-Martin, le personnage est devenu une légende.


Certains pensent qu’aimer Cyrano est une nostalgie française des actions d'éclat ou le goût pour le panache. D’autres pensent que la pièce est un chef d’œuvre, apprécié par les français et les autres cultures pour ses propres qualités.
Les français ont largement apprécié et célébré ce texte, Cyrano est l'une des pièces les plus aimées et les plus mises en scène de l'histoire du théâtre en France.

 

cyrano de bergerac roxane  illustration

La pièce : une réussite justifiée


Cette pièce née en sous la plume d'Edmond Rostand en 1897, a rencontré son public dès les premières représentations. Cette réussite phénoménale et unique envoie Rostand à la postérité.
Période fin-de-siècle en France, désillusion face aux résultats désastreux de la guerre franco-prussienne, division politique et sociale causée par l’Affaire Dreyfus, inefficacité accompagnent l'instabilité de la troisième République. Cyrano de Bergerac de Rostand, cet idéaliste romantique allait donner aux spectateurs un nouvel élan d’optimisme et de motivation.


La pièce s'inspire vaguement de la vie d'un poète et soldat français (1619-1655), libre-penseur et auteur de quelques pièces. Dans la pièce de Rostand, Cyrano est un casse-cou au gros nez qui, se croyant trop laid pour séduire la belle Roxane, aide Christian à la séduire en lui écrivant ses lettres d'amour. Christian meurt dans une bataille.

Bien des années plus tard, Roxane, dans son couvent, découvre, alors que Cyrano se meurt, qu'il était l'auteur des lettres, que son esprit était celui qu'elle avait toujours aimé. Roxane soupire : "J'ai aimé une fois, j’ai perdu l’amour deux fois ».


A la première représentation, dès l’entrée de Cyrano sur scène, le ton est donné : le premier acte est interprété et enlevé avec brio, et obtient neuf rappels. Rostand se détend sans être rassuré. Le premier acte est un tableau de la France du début du XVIIe siècle ; Jeunes gents à l’esprit joyeux, femmes charmantes, soldats, commerçants qui s’amusent dans un mélange d'absurdité, de frivolité, d'arrogance, de romance, de courage et d'esprit. C’est la fameuse scène du nez, monologue d’une incroyable efficacité où l’amour des mots transporte de joie les spectateurs.


Le second acte rassure Rostand. Cet acte ajoute une note comique et présente les Gascons comme arrogants et menteurs, et révèle l'affection de Cyrano et son dévouement.
Après le troisième acte, c'est du délire. Rostand est obligé de venir saluer en scène comme si la pièce était finie. L'acte trois idéalise l'amour impossible du héros dans la fameuse scène du balcon, avec sa prose lyrique si joliment rythmée.


Après le quatrième acte, pendant que l'auteur surveille l’installation du décor, on vient le chercher pour le conduire à la loge officielle. M. Cochery, Ministre des Finances, dégrafe de son habit sa légion d'Honneur et, s'adressant à Rostand, lui dit : « Monsieur, au nom du Président de la République dont je suis ici le représentant, je vous fais Chevalier de la Légion d'Honneur ».


L'acte quatre se déroule dans le campement des gascons juste avant la bataille, ciselé d’une poésie qui dépeint la bravoure des estomacs vides, il surprend par l'apparition spectaculaire et éblouissante de Roxane.
L’acte cinq se passe dans la paix du jardin d’un couvent, et montre le courage tranquille du vieil homme à l'esprit vif, dévoué, indépendant et libre comme toujours, détestant les simagrées et sans peur même face à la mort.

 

cyrano de bergerac rostand citation panache

 


Le dernier acte est coupé par les acclamations. Les derniers mots lancés, la salle de la Porte Saint-Martin semble s'écrouler sous les ovations. Au bout de quarante rappels, on laisse le rideau levé. Longtemps après, personne n'a encore évacué la salle. Les inconnus s'embrassent en pleurant, l'événement déborde les portes du théâtre, se répand sur le boulevard où les passants entrent dans l'allégresse générale qui se propage dans Paris. Inaugurée à Paris le 28 décembre 1897, la pièce a duré 200 soirs et a été acclamée par le public et la critique. Au cours de l'année, il y a eu de nombreuses productions de Cyrano de Bergerac en Europe et aux Etats-Unis. La pièce a connu un grand succès partout.
Le tirage en librairie a dépassé le million d'exemplaires, en langue française. Coquelin en version muette, Claude Dauphin et José Ferrer incarnèrent Cyrano de Bergerac à l'écran, avant Gérard Depardieu.

 

Edmond de Rostand

Avant Cyrano de Bergerac, Rostand était pratiquement inconnu du public. Sa pièce, Les Romanesques, n'a été jouée qu'une cinquantaine de fois en dix ans.
En tant que dramaturge, Rostand avait une bonne connaissance du théâtre, il allait montrer une grande intelligence théâtrale, avec un sens scénique qui lui permettrait de résoudre les difficultés techniques de sa pièce d’une façon plaisante et efficace. On voit chez lui l’influence de Shakespeare, dans son esprit d’enchantement, Corneille et son esprit, de Racine, dans sa maitrise de la tragédie. Le découpage des scènes est influencé par Molière, sans oublier les jeux de vaudeville de Labiche.


L'épouse de Rostand, Rosemonde Gérard, elle-même poète, a inclus dans son livre une anecdote sur son mari qui explique comment l'idée lui est venue pour Cyrano de Bergerac. Alors qu'il passait un été à Luchon, il rencontra un jeune homme gravement déçu par l'amour, et noyé dans sa peine. Plus tard, Edmond a rencontré la jeune femme cause de la déception, qui a finalement découvert la vraie nature du jeune homme: "Tu sais, mon petit Amédée, que j'avais jugé si médiocre, est en fait merveilleux ; c'est un savant, un penseur, un poète."
Rostand se rendit compte que l'histoire d’Amédée était un début, le premier reflet de son Cyrano.

 

cyrano de bergerac dessin crayon couleur

 

Ces autres qui aiment Cyrano


En Italie, Franco Alfano le mit en musique et Cyrano di Bergerac fut créé à l'Opéra de Rome en 1935, avant sa version française par Henri Cain à l'Opéra-Comique en mai 1936. Dès 1899, Broadway s'emparait de Cyrano et en présentait une version musicale de Victor Herbert avec Francis Wilson. Il y a une trentaine d'années, Chritopher Plummer joua à travers les U.S.A. une nouvelle adaptation musicale avec grand succès.
Les théâtres du monde entier la présentent régulièrement sur leur scène, traduit dans toutes les langues.
Depuis le 28 décembre 1897, les versions anglaises de la pièce de Rostand prolifèrent. Il y a des reprises en anglais des opéras et des comédies musicales, et même récemment un ballet (merveilleux, de David Bentley). On donne Cyrano de Bergerac chaque année quelque part en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis.
Nous aimons penser que les autres et les anglo-saxons aiment Cyrano car il apparaît comme un représentant de l’esprit français, et qu’ils adorent son panache, son esprit, son courage, sa chevalerie, et son amour pur et profond pour Roxane. Est-ce le cas en Afrique ou au Japon ? Est-ce toujours une question d’esprit français ?
Enseigner Cyrano dans les manuels scolaire de nombreux pays, quand des élèves en Europe ou en Asie passent des heures à disserter sur des points de précis de cette pièce, ils s’intéressent à quoi ? Cyrano ami ou amoureux de Roxane ? Cyrano romantique ou timide ?

 

 

cyrano de bergerac roxane illustration citation baiser

 

Cyrano, les français adorent, les autres aussi ?


Cyrano de Bergerac, est une histoire d’amour tendre, loyal, riche d’abnégation et de dévouement. Ce genre d’amour qui marque toute une vie, qui rend l’existence douce et sereine. Rostand présente cette histoire d’amour dans une pièce merveilleuse, dans des vers scintillants qui, même traduits en langue étrangère gardent leur élan et leur verve.

 

abs11.5 rose- Optimisme, et confiance :


Dans son étude, Clarence D. Brenner souligne que la figure de Cyrano est l’héritière du Figaro dans le Mariage de Figaro de Beaumarchais et de Mozart, dans une merveilleuse confiance en soi, un esprit vif, ingéniosité qui lui permet de retrouver rapidement son calme face à l'adversité. On trouve également des similitudes entre la bravoure de Cyrano, et Don César de Ruy Blas de Victor Hugo, comme avec d'Artagnan. Cyrano ne déprime pas, ne se soucie pas de ses échecs car il prévoit les victoires qui vont venir.
« C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière »

 

abs11.5 rose- intello et cultivé


Rostand ne dissimule pas sa propre érudition. Dans le premier acte, Cyrano parle des Muses, de Cléopâtre, de César, Bérénice et Titus. L'intellect de Cyrano n'est qu'une partie de sa personnalité complexe et aux multiples facettes. Il est passionné, impertinent, défiant, se délectant des jeux d'épée et de mots élégants ou raffinés.
La bravoure et l'esprit de Cyrano cachent son manque de confiance en lui à cause de son grand nez, mais transforment son désespoir en carburant, se permettant d'être le premier à se moquer de sa grande trompe nasale afin d'empêcher les autres de le faire.

 

abs11.5 rose-Valeurs et vertu


Cyrano de Bergerac met l'accent sur les valeurs et les idéaux. Cyrano, défenseur éloquent et ardent de l'intégrité, de la bravoure, de la gloire, de l'amour et des femmes, de tout ce qu’on aime en France. L'incapacité de Cyrano à avouer à Roxane son amour pour respecter sa promesse de protéger Christian. Cyrano garde son secret presque jusqu'à sa mort ; sa mort elle-même, bien que tragique, est transcendante. La pièce nous suggère qu'en adhérant à ses valeurs au détriment de ses désirs personnels, Cyrano atteint une position morale sans tache.

 

abs11.5 rose- Beauté intérieure et extérieure


Cyrano de Bergerac est une allégorie de la beauté intérieure et extérieure. Cyrano, représentant la beauté intérieure, combat passivement Christian, qui représente la beauté extérieure, pour l'amour de Roxane. Roxane devient l'arbitre entre la beauté intérieure et la beauté extérieure. La pièce met l'accent sur la beauté intérieure, l'intégrité, la sincérité et l'intelligence.
Ce qui impressionne Roxane c'est sa capacité à écrire des mots avec habileté, à combattre un nombre incroyable d'hommes et à faire des gestes brillants : jeter un sac d'or au théâtre pour payer les recettes de la soirée et arrêter la pièce ; se refuser tout sauf le repas le plus rare par respect pour sa propre fierté ; et composer un poème pour accompagner son combat au sabre. Ces actions sont impressionnantes et tirent leur pouvoir de leur manifestation extérieure. Les beautés extérieures de Cyrano et de Christian diffèrent, bien sûr : Christian a la chance d'avoir une belle allure, tandis que Cyrano est le produit d'un esprit intelligent.

 

abs11.5 rose- Intégrité


Cyrano est un personnage sans tache sur le plan moral, qui ne s'écarte jamais de ses normes morales strictes. La pièce semble avoir un code moral plus strict que celui de Cyrano. Le seul défaut, sa volonté de tromper Roxane pour aider Christian, l'empêche de l'avoir. Cyrano trompe Roxane même après la mort de Christian, il ne peut pas déclarer son amour pour elle. Ce serait manquer de respect à la mémoire de Christian et se moquer de son deuil. Après la mort de Christian, la pièce examine les répercussions de la duplicité de Christian et de Cyrano en démontrant la dure existence que Cyrano doit vivre : côtoyer au plus près de son seul véritable amour, tout en restant à l'écart émotionnellement. Par leur tromperie, les deux hommes ont fait tomber Roxane amoureuse d'une personne idéale qui n'existe pas. En conséquence, elle n'aime vraiment ni Christian ni Cyrano, elle aime leur magnifique collaboration. Cyrano et Roxane ne parviennent jamais à consommer l'amour profond qu'ils partagent indéniablement l'un pour l'autre.

 

abs11.5 rose- l'homme libre


Cyrano se trouve laid, n'ose pas avouer son amour à sa cousine Roxane qui aime Christian. En quelque sorte, l'équation universelle de l'amour malheureux. Il va jusqu'à se sacrifier pour aider son rival. Cyrano devient le symbole du panache français et de l'homme libre.

 

abs11.5 rose- le panache


Dans son discours de réception à l’Académie française, en 1903, Rostand s’est expliqué sur le sens du mot “panache. À ses yeux, le panache ne se réduit pas à l’héroïsme ni à la grandeur. C’est une qualité qui s’ajoute à la grandeur, et qui, à l’instar du plumet auquel il doit son nom, suppose quelque chose de voltigeant et de léger. « Le panache, écrivait-il, c’est l’esprit de la bravoure. Oui, c’est le courage dominant à ce point la situation qu’il en trouve le mot. Plaisanter en face du danger, c’est la suprême politesse, un délicat refus de se prendre au tragique ; le panache est alors la pudeur de l’héroïsme, comme un sourire par lequel on s’excuse d’être sublime. Un peu frivole peut-être, un peu théâtral sans doute, il n’est qu’une grâce ; mais cette grâce est si difficile à conserver jusque devant la mort, cette grâce suppose tant de force que, tout de même, c’est une grâce… que je nous souhaite. »
Le goût du beau geste, inséparable du sel du mot d’esprit, voilà l’habit sous lequel se cache le panache.

 

Conclusion


Cyrano possède toutes les vertus appréciés en France : bon camarade, il est noble de cœur. Il est courageux, et vole au secours de ses amis, il est grand dans le combat, il aime manger et boire, il aime rire, il est insolent, il sait parler, il aime la littérature et l’art, il est romantique.
Comme dans de nombreuses œuvres littéraires, l’universel est l’accomplissement d’une forte identification.
Si les français aiment s’identifier à Cyrano c’est qu’ils apprécient ces vertus, les autres cultures aiment Cyrano car il offre ce que les français ont de mieux à offrir, un style de vie, une pensée flamboyante, et une authenticité. Que faut il de plus pour toucher l’universel ?


Chez les Anglo-Saxons, chez les japonais, comme dans tous les autres peuples, des âmes répondent avec joie à l’idéalisme de Rostand porté avec panache par Cyrano de Bergerac et applaudissent ce romantique au gros nez, sincère, optimiste et amoureux.

 

 

 

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La peinture n’est pas morte : de Balthus à Fischl

Fischl-tragic

Fischl tragic

 Eric Fischl: tragic 

 

 

 

La peinture nous accompagne depuis l’apparition des hommes.
Le visiteur d’un musée peut avoir l’impression que la peinture occidentale a déjà atteint ses sommets et ne peut que reculer, ou mourir en devenant une peinture pour les musées sans lien avec la vraie vie. Pourtant, la peinture en occident a toujours vécu à travers le quotidien et aussi l’intérêt des gens pour cet art.

Le progrès et les développements à partir de la fin du XIXe siècle avec les impressionnistes jusqu’aux minimalistes semblent épuiser la peinture. Dans les années 1960, le spectateur regardait des toiles n’offrant aucun élément reconnaissable, uniquement de la couleur, sans symbole ni contenu expressif.

Les impressionnistes ont créé des objets nouveaux dans leur peinture, des couleurs et des formes. Van Gogh est allé plus loin, en utilisant la magie de ses coups de pinceau pour ajouter un contenu nouveau à ses toiles. Les mouvements artistiques suivants ont poussé le processus plus loin jusqu’à que la peinture soit réduite à une surface plane : la toile, représentant des formes plates avec rien d’autre que de la couleur.

 

Au début des années 60, de nombreux artistes ont commencé à discuter la fin de la peinture, la mort de la peinture dans la culture occidentale, face aux mouvements et productions artistiques les plus récentes.

 

Balthus et la peinture vivante

Non , la peinture occidentale n'est pas morte. Elle évolue. 

Dans les années 60, avec le renfort de la publicité, et de certaines critiques complaisantes, certains artistes ont cherché une peinture facile ou simplement conceptuelle, les écoles d’art enseignaient aussi ce genre de peinture sans contenu ni forme, peinture qui n’a jamais réussi à attirer le public.

On lisait par ci et par là que la peinture était morte. D’autres artistes pensaient que la peinture n’était pas morte, elle attendait simplement de renaître entre les mains d’artistes associant le contenu et la forme, artistes capables d’appliquer le pigment sur la toile d’une manière habile et intelligente. La peinture figurative retrouva ses lettres de noblesse. De plus il y a toujours eu une peinture réaliste, l’avant-garde en ignore la présence.

 

Blathus peinture figurative therese revant

Balthus, thérèse rêvant


Balthus travaille loin des vagues avant-gardistes.
Dans ses premiers travaux, il dessine des jeunes filles en compagnie de chat, dans des poses provocantes, ou extravagantes. Son tableau Thérèse rêvant est un bon exemple de la vague figurative qui allait sortir la peinture de son coma. Pendant que les surréalistes façonnent des montres déformées et des figures sinistres en utilisant un haut niveau de compétence technique dans leur travail consacré à un monde imaginaire comme Dali, Balthus lui utilise la même compétence dans un cadre réaliste. Là où le surréaliste faisait fondre des objets sur des formes géométriques, la robe de Thérèse coule de façon réaliste sur le bord d’une chaise banale dans un environnement tout à fait crédible.

 

Blathus peinture figurative la rue

 

Balthus : la rue 


Plus tard, la provocation érotique de Balthus est devenue plus symbolique. Dans son tableau la rue, l’érotisme n’est qu’un élément secondaire d’un tableau d’un contenu onirique, dans un style classique.

Dans un article du New York Times : il déclare : « J’ai l’habitude de vouloir provoquer, mais maintenant, ça m’ennuie. »

 

 

 

Eric Fischl, encore une peinture vivante

Eric Fischl, est né à New York en 1948 et a grandi en Arizona. Dans des conférences, à partir des années 1980, Fischl analyse la mort de la peinture.
Fischl est un artiste réaliste figuratif, qui insiste sur le fait que la peinture moderne ne possède pas toujours la capacité de communiquer avec le public et ne reflète aucune idée ni aucune réalité.
Depuis toujours Fischl défend l’art figuratif en restant critique vis-à-vis des tendances postmodernes qui prétendent qu’il n’est pas nécessaire de savoir dessiner ou peindre pour être un artiste. Selon lui, la peinture est morte. Il critique en premier la façon d’enseigner l’art, d’insister sur les techniques et sur le modernisme.

Depuis le début des années 1980, Fischl tente de trouver un moyen de réengager le public avec ses œuvres figuratives, ajoutant la sculpture réaliste à son répertoire. Il a rencontré un succès non négligeable, mais c’est une bataille difficile. Il a rencontré une controverse majeure avec sa sculpture, Tumbling Woman (femme tombante) (2002) qui a été retirée du Rockefeller Center parce que les gens la trouvaient offensante.

 

Fischl femme tombante

Fischl  : femme tombante Tumbling Woman 2002

Conçue comme une commémoration affectueuse à tous ceux qui ont perdu la vie lors des attentats terroristes du 11 septembre, la statue montre simplement une femme plongeant dans l’espace. Les épaules de la statue reposent sur le sol et supportent le poids de la silhouette massive. L’impact émotionnel de voir une femme en chute libre, s’ecrasant sur le sol, se tordre et connaître un destin tragique, était trop important. Si Tumbling Woman avait été une œuvre abstraite, la réaction aurait été bien différente ; ce qui est vraiment le point de l’argument de longue date de Fischl selon lequel les œuvres d’art non figuratives ne peuvent pas fournir le même impact émotionnel puissant que les œuvres figuratives.

 


Dans une interview accordée en 2002 au New York Times, Fischl a déclaré : « Le monde de l’art a formé de jeunes artistes de plus en plus jeunes, il y a eu un manque de formation en histoire et en techniques que l’on pourrait appliquer pour rendre la forme humaine, par exemple. Beaucoup de jeunes enfants sont capables de dessiner des figures pour dessins animés. Mais un dessin animé peut exprimer le vécu de l’année dernière par exemple. Quand quelque chose de terrible, de puissant ou de significatif se produit, vous voulez un art qui parle de cela, qui nous ferait avancer, qui nous rassemble. Je pense que le 11 septembre nous a montré qu’en tant que monde de l’art, nous n’étions pas qualifiés pour faire face ni assez formés.

 

Fischl bad boy

Bad Boy », 1981

 

Dans ses conférences, Fischl fait l’éloge de vieux maîtres comme Caravage et de modernistes comme Vincent Van Gogh et Edvard Munch, et s’interroge sur les post modernistes. Fischl est conscient des difficultés inhérentes à la revitalisation de la peinture figurative dans le monde de l’art d’aujourd’hui. Pour certains, il déteste les vaches sacrées postmodernistes, d’une pratique artistique dépourvue de conscience politique. Pour d’autres, Fischl a raison, car retirer le corps ou la forme de l’expérience supprime l’émotion et l’empathie.



Fischl Nourrir la tortue


Nourrir la tortue (2016) Eric Fischl, de
https://www.artsy.net/article/artsy-editorial-eric-fischls-paintings-trumps-america-daddys-trouble.

 

Fischl papa est parti

 

Fischl, Papa est parti, fille (2016),  de
https://www.artsy.net/article/artsy-editorial-eric-fischls-paintings-trumps-america-daddys-trouble

 

Il est impossible de dire que la peinture occidentale est morte. Les styles et les mouvements vont et viennent par cycles, par modes et par vagues.

 

Le style de Fischl, est un mélange savant d’un style presque néo expressionniste figuratif associant avec talent avec la forme, la maitrise et le contenu.
Nous constatons un intérêt croissant du public pour la peinture figurative comme si les spectateurs cherchent la maitrise, l’émotion, et le contenu. Ce n’est pas la peinture figurative figée qui ressemble à la photographie, mais une peinture qui reflète notre époque, nos questions et nos chagrins, à titre d’exemple.

 

La lettre jack  Vetrriano 2019  peinture figurative recente

 


La lettre de jack Vetrriano 2019 (https://www.amazon.fr/Jack-Vettriano-Impression-artistique-lettre/dp/B003JS2L9S)

 

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8 Raisons pour lire ou relire Proust cet été

 

PROUST


 

 

Si vous cherchez un grand livre à lire cet été, nous vous proposons de lire à la recherche de temps perdu de Proust, ce grand classique de la langue française, publié, réédité, analysé, et traduit, est devenu avec le temps un livre à la fois intimidant et jouissif.

 


Nous allons vous s’exposer nos raisons de ce choix. Commençons déjà par le célèbre passage de la madeleine :

 


« La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté... Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses..., l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »

 

 

Si vous aimez le modernisme

Proust raconte la société française en action, la fin de la classe aristocratique qui s’achève avec la première Guerre mondiale, la libération progressive des mœurs, les changements des relations au sein des couples, et au sein des groupes sociaux, les habitudes et les coutumes d’une époque qui n’existe plus. Il relate la fin du XIXe siècle, et le début de la modernité. Ce voyage à travers des personnages attachants offre au lecteur un panorama riche en couleurs.

 

 

citation proust 1

 

 

Si vous aimez la littérature sociale


Proust est le romancier social par excellence. Il dessine avec la minutie d’un peintre les portraits de classes sociales variées, en prenant le soin de décrire leur psychologie, pour arriver à un résultat rarement égalé en littérature. Proust décrit avec la même perfection, et avec le même intérêt la vie d’une duchesse, et la vie de sa femme de ménage Françoise, leurs défauts, leurs désirs, et leurs espoirs. Il ne s’agit pas d’un roman élitiste, ou une collection de souvenirs concernant l’aristocratie. La recherche du temps perdu est un roman qui traite tous les personnages, de toutes classes sociales avec la même attention, et avec le même amour.

Progressivement, vous allez connaître chaque personnage, comme s’il s’agit d’un cousin ou d’un voisin, sa famille, ses habitudes, ses opinions politiques, ses ambitions, ses tentatives d’ascension sociale, ou ses douleurs de solitude ou de maladie.

 

 

Si vous êtes amoureux


La recherche du temps perdu est un roman d’amour, un livre consacré au sentiment amoureux dans ses racines profondes. Proust se sert des mots pour décrire les différentes manières d’aimer, les motivations du sentiment amoureux, l’échec amoureux, et les menaces qui fragilisent ce lien sentimental. Le chagrin amoureux a une place importante dans la recherche du temps perdu. Proust explore la douleur et la tristesse spécifique à l’abandon, et à la perte de l’être aimé. Chaque étape sur le chemin du pèlerinage amoureux est analysée avec le même talent et le même intérêt par Proust, dans le contexte social et psychologique du personnel du personnage.

 

citation proust2

 

 

Si vous aimez la romance et l’érotisme


si vous êtes un lecteur de romance, et si vous appréciez le parfum érotique dans la littérature, vous allez trouver dans l’histoire du narrateur avec Albertine une belle histoire d’amour, une romance qui commence par analyser la séduction, l’attirance, le passage émotionnel vers le charnel, les difficultés relationnelles de la cohabitation, puis la rupture et l’absence de l’être aimé. La relation du narrateur avec Albertine est complexe, jalonnée de doutes et de questions, de désir et d’érotisme. La sexualité chez Proust est multiple, hétérosexuelle et homosexuelle, les relations amoureuses évoluent, subissent les changements de leur environnement, et de la société.

 

 

 

Si vous aimez la psychologie


un grand écrivain peut nous aider à déchiffrer le monde, comme un traducteur qui nous ouvre les yeux sur une autre réalité. Nous trouvons chez les grands écrivains comme Dostoïevski, Shakespeare, ou Proust, cette capacité à analyser la psychologie, à inventer la psychologie positive avant les psychologues, à traiter l’anxiété avant la psychologie moderne.


En lisant Proust, vous allez voir des personnages anxieux, des personnages ambitieux, voire arrivistes, certains ont des troubles d’orientation sexuelle, d’autres ont des problèmes de racines culturelles. Le voyage de ses personnages à travers le roman permet au lecteur d’accéder à l’intelligence qui anime la grande littérature, de comprendre un point de vue différent, de suivre l’acheminement psychologique d’un personnage, et ces interactions avec les autres, et avec lui-même.

 

 

citation proust3

 

Si vous voulez comprendre les familles


Si vous tentez l’aventure de comprendre vos parents et votre famille, une lecture de Proust peut être utile. Dès le début de ce roman, dès les premières lignes, le narrateur, le jeune Marcel, déplore la perspective d’une nuit sans le baiser de sa maman. Il va élaborer un plan astucieux pour obtenir ce baiser, il va réussir, mais aussi il va s’interroger sur le chagrin de l’enfant, sur la tendresse, sur la frustration, sur l’irritation, sur le manque de compréhension qui accompagne les relations parents- enfants. À travers d’autres personnages, Proust raconte les relations entre les couples, les dynamiques qui s’imposent au sein des familles, les rapports de force dans le couple, les trahisons, et la loyauté.

 

 

Si vous aimez la langue française


La langue française est à son apogée chez Proust, à travers un style, un choix judicieux de mots, de métaphores et de descriptions. La richesse du vocabulaire donne aux descriptions une belle précision accompagnée de comparaisons et de métaphores parfois surprenantes. C’est une langue travaillée anoblie par une succession de correction et de mise en forme.

 

 

citation proust4

Si vous aimez rire


Chez Proust, en dépit d’une croyance populaire, les textes sont simples, accessibles qui fonctionnent, et provoquent l’émotion, et entraînent parfois le sourire. Certains personnages sont ridicules, comme les personnages de Molière, certains dialogues sont comiques. Après quelques pages, on devient familier de la tribu de Proust, on sourit, car on devine la réplique de tels ou tels personnages, et ses réactions.

 

Par contre, si vous décidez de lire Proust, vous courez deux risques à la fois. Vous pouvez commencer par le premier tome de la recherche, pour finir accro, avec une étagère consacrée à Proust, des traductions, des biographies, des ouvrages analysant ce roman.

 

Le deuxième risque est de se demander à la fin de cette lecture : que lire après un tel roman ?

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Outlander, Tudors, Poldark, Versailles et histoire de la sexualité

 

outlander noce

 

 

 

De nombreuses séries télévisées actuelles, basées sur une œuvre littéraire ou sur un scénario, n’hésitent pas à sexualiser les personnages dans un contexte donné.

Nous devinons facilement que l’audience représente la motivation première dans cette sexualisation du contenu et de la réalisation. D’autres justifications peuvent surgir : le souci de s’approcher de l’intimité des personnages, de transmettre aux spectateurs un contexte historique dans sa globalité, où la vie personnelle et intime rejoint le collectif et l’environnement historique.

Observer l’histoire dans la chambre à coucher, comme une romance historique. Mettre en arrière-plan un contexte historique donné, implanter des personnages, décrire la vie de ces personnages. À partir de ce contexte historique, il s’agit de peindre le style de vie d’une époque, coutumes, façon d’exprimer des émotions, la vie intime, amoureuse, et accessoirement sexuelle.

 

 

outlander

 

 

Outlander

La série Outlander, est une romance historique qui se déroule pendant la révolution jacobite en Écosse. L’héroïne traverse le temps pour vivre une grande histoire d’amour, avec un insurgé jacobite. Cette histoire d’amour passe de la séduction à la sexualité, du mariage à la grossesse. Les scènes sexuelles présentes dans le roman Outlander de Gabaldon, leur transcription à l’écran offre au spectateur un aperçu de la sexualité dans l’Écosse du 18ème s siècle et des relations entre les hommes et les femmes à cette époque. On voit des scènes sexualisées, des discussions sur les pratiques sexuelles, sur le désir, sur le corps et sur les émotions. La sexualité est montrée, décrite, commentée et détaillée, pour nous rappeler la difficulté de la condition féminine à cette époque. Violence et insécurité obligeant les femmes à accepter la protection des hommes. La relation entre les deux héros se transforme en relation amoureuse égalitaire. Les motivations sexuelles sont de nature émotionnelle et amoureuse.

 

 

versailles serie sexe

 

Versailles

La série télévisée Versailles suit une vieille tradition française d’exhiber la vie intime des monarques, leur sexualité, leurs partenaires, et leur préférence. La série expose les relations homosexuelles du dauphin, les relations entre Louis XIV et ses favorites. La série, généreusement parsemée de scènes explicites homosexuelles et hétérosexuelles, transmet quelques détails sur la sexualité de la classe dirigeante, sur le couple, la fidélité, sur les comportements de deux sexes, et sur les motivations sexuelles. La série Versailles dessine des relations sexuelles fondées sur le pouvoir, et parfois sur la survie. Il n’existe que peu d’amour à Versailles. L’argent, le désir, et l’ambition motivent l’acte charnel.

 

poldark

 

Poldark



La série Poldark reprend le roman de Winston Graham qui décrit l’Angleterre vers la fin du XVIIIe siècle. Une relation amoureuse entre Poldark et sa cousine Élisabeth dans un contexte de difficultés économiques, de pauvreté, de corruption politique. Cette série reflète le double standard de l’époque, les femmes devaient garder leur virginité, cultiver la vertu pour trouver le meilleur mari possible, condition indispensable pour exister, et pour survivre.

 

tudors serie sexe

 

Tudors

 

La série Tudors n’a pas besoin de contexte pour montrer des scènes sexualisées. L’histoire réelle d’Henri VIII demeure une succession de problèmes de chambre à coucher : infertilité de sa première femme, attirance vers la deuxième, trahison et infidélité pour les autres épouses. La cour royale de l’Angleterre du 16e siècle devient le théâtre d’intrigues amoureuses, de messages érotiques, de gestes de séduction, et de jeux d’attirance. La série décrit la sexualité de cette époque, une sexualité partagée entre les traditions religieuses, et entre les désirs individuels assouvis discrètement. La condition féminine laisse à désirer même au sein de la classe dirigeante. En dépit de ses nombreux mariages, le comportement sexuel d’Henri VIII se dirige essentiellement vers la reproduction, l’enfantement, et la recherche d’un héritier.

 

 

 

Histoire de la sexualité et séries télévisées

 

Depuis plusieurs années, nos petits écrans se dévergondent, nos soirées ne manquent pas d’images et de dialogue sexualisés. Cependant, devant ces feuilletons, le public observe avec amusement et intérêt la jupe relevée, ou les culottes déchirées.
En dépit d’images sexualisées nombreuses, beaucoup de gens se sentent inconfortables par rapport à la sexualité et aux discussions relatives au comportement sexuel. Nous regardons sans problème Louis XIV en train de flirter avec sa belle-sœur, nous évitons de parler de notre propre sexualité, de notre propre époque, de nos propres comportements.
De nombreuses personnes jugent qu’il est inapproprié de parler sexualité, commentant avec un petit sourire les études sur le comportement sexuel, ou sur l’histoire de la sexualité en général.

 


Si les livres traitant de la sexualité ou de l’histoire de la sexualité sont rarement consultés par le grand public, l’avalanche de scènes sexualisées dans les séries peut engendrer certains effets bénéfiques sur notre culture populaire : valider le désir sexuel masculin et féminin, déculpabiliser vis-à-vis de la sexualité, remettre la sexualité dans un contexte culturel et historique, et permettre à chacun de mesurer l’évolution de nos comportements individuels et collectifs.

 

 

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L’or de Rimbaud, l’inaccessible étoile

 

rimbaud roche

 

 

 

Le directeur du collège de Charleville, Jules Desdouet disait de son élève Arthur Rimbaud : « Rien d’ordinaire ne germe en cette tête, ce sera le génie du mal ou celui du bien. »(1)

Ce fut le génie. 

 

 

Rimbaud partageait plusieurs points communs avec Mozart, les deux détestaient leurs terres natales, les deux se révélèrent des prodiges et des génies sans effort, et les deux étaient de vrais sales gosses. Les deux ont quitté leurs villes pour vivre ailleurs.

Arthur Rimbaud est né à la fin du XIXe siècle. Un siècle de guerre, de capitalisme sans limites, de révolution, et de mutation.

 

À travers quelques textes poétiques, Rimbaud accède à l’immortalité en raison d’un talent et d’une lucidité peu commune. Dans son livre, une saison en enfer, il propose un parcours initiatique : refuser le réel, chercher un autre monde, chercher l’absolu et revenir pour formuler une conclusion. Mais pour quoi faire ?

 

 

 rimbaud citation

L’or de Rimbaud : L’absolu

Une légende veut qu’à son retour d’Abyssinie, Rimbaud ait enterré dans le jardin de la maison de famille à Roche, de l’or. Huit kilos d’or évoqués dans la correspondance du poète, les travaux n’ont pas découvert de l’or dans les environs de la maison familiale. Mais pour certains, ces terres renferment un trésor, l’or de Rimbaud qui reste à découvrir.

Le vrai « or » de Rimbaud est ailleurs. 

« Nous avons un instinct qui nous élève et que nous ne pouvons réprimer », affirme Blaise Pascal (1623-1662) dans ses Pensées.

 

 

Le mouvement poétique de Rimbaud dirige cet instinct, vers un ailleurs, vers cet « inconnu » à explorer. 

 

 

Dans son texte alchimie du verbe, il écrit :

« Pleurant, je voyais de l’or, et ne pus boire. »

Le poète regrettait de ne pouvoir accéder à cet or visible, à  la portée de main. L’or est le but de l’alchimiste, dans la tradition ancienne. La soif est impossibilité de boire, alors qu’il y a de l’eau partout, car le texte cite (fleuve, orage), Rimbaud nous raconte l’échec à saisir l’idéal, ou l’absolu qui s’offrait, cet échec si douloureux le fait pleurer.

Il termine son texte l’alchimie du verbe en écrivant :

« Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté. »

 

 

Après avoir tenté, Rimbaud découvre l’inaccessible, accepte, se contente de vivre parmi les humains.

La poésie de Rimbaud est une invitation à la recherche de l’absolu, sans nier le réel, pour répondre au besoin humain essentiel : la transcendance. En langage moderne, la psychologie positive préfère parler de l’auto réalisation comme un besoin humain légitime et incontournable.

 

 

 

Le déni du réel est de courte durée

Pour Rimbaud, désirant atteindre l’absolu, la réalité paraît discutable, relative, y compris la morale, l’éducation, la science, le travail. Tout semble contestable.

Cette négation de la réalité provoque le désir de fuir, de voyager. Rimbaud fait plusieurs voyages irréels ou imaginaires, avant de commencer son vrai voyage. Le thème du voyage est présent dans de nombreux textes.

Rimbaud refuse la réalité en recherchant l’inaccessible.

 

 

Il refuse la réalité et va chercher la vérité hors du monde. Il entreprend une évasion hors de la réalité et s’enfuit vers le monde irréel. Il rêve de la révolution des mœurs et de l’amour, en croyant détenir un pouvoir surnaturel. Il s’imagine avoir trouvé la vérité qu’il cherche, mais ce n’est qu’une vérité illusoire.

 

 

rimbaud citation amour

 

L’amour est la solution ?

Rimbaud ne trouve pas la solution dans l’amour, ne pense pas que l’amour est la solution, sauf à réinventer l’amour. À chacun son amour pour être heureux, satisfait, et pour réaliser ses rêves. 

 

 

 

rimbaud citation retour au reel

Vers une nouvelle modernité

Les humains n’échappent pas à la terre, à ses réalités, à ses lois et à sa morale. Les textes de Rimbaud sont un rappel à cette réalité, sans oublier de parler de modernité. À chacun de moderniser son monde.

 

 

La fameuse expression « être absolument moderne » définit la modernité par la coexistence de la modernité et de l’ancienneté, l’association de l’ancien avec le récent.

 

 

 

Le révolté : ni deuil ni résilience  

Rimbaud était révolté contre la société, ses inégalités, ses codes et ses lois. Il était un résistant. Il a toujours refusé la réconciliation et la résilience. Il se montrait un réaliste, incapable de changer le monde, sans l’accepter et sans chercher à s’adapter. Il a fait avec.

 

La prise de risque est indispensable selon lui pour accéder à l’auto réalisation, le risque de refuser l’amour pour le réinventer, le risque de refuser le réel pour le changer, le risque d’être inconsolable pour ne pas oublier ses objectifs, le risque de ne jamais faire le deuil de ses rêves.

 

A l’adolescence, la prise de risque est une façon d’échapper et d’explorer le monde adulte. Pour les adultes, la prise de risque devient un moyen pour vivre, découvrir le monde, et chercher l’absolu.

 

 

Bibliographie

1— Louis Pierquin, « Sur Arthur Rimbaud », Courrier des Ardennes, 24 décembre 1893, dans J.-J. Lefrère, p. 54.

 

 

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Le philosophe japonais Takeshi Umehara est mort

Takeshi Umehara

 

Le philosophe japonais Takeshi Umehara est mort

Le 12 janvier, ce philosophe japonais est décédé d'une pneumonie à son domicile à Kyoto. Il avait 93 ans.
Takeshi Umehara, a publié de nombreux ouvrages sur la philosophie, les religions et la littérature. Il était parmi les penseurs influents au Japon et en Asie, intervenant sur de nombreux sujets dans les médias japonais et asiatiques.
Né à Sendai, Umehara était professeur à l'Université de Ritsumeikan et président de l'Université des arts de la ville de Kyoto, la plus ancienne université des arts du Japon, après avoir obtenu son diplôme de philosophie en 1948.


Au début de sa carrière, il concentra son travail sur la philosophie occidentale, pour analyser  les liens entre la culture japonaise et la culture occidentale, entre le bouddhisme et la philosophie occidentale. Il a élargi ses activités de recherche pour publier des livres analysant la culture contemporaine et la société japonaise actuelle. Umehara a écrit à propos de " l'esprit " japonais dans ces œuvres telles que " Warai No Kozo " (Structure du rire). Après avoir publié " Jigoku no Shiso " (" Le concept de l'enfer ") en 1967, Umehara a écrit de nombreux livres sur le bouddhisme, et sur les fondateurs des écoles religieuses Honen et Shinran.


Il a contribué à la création du Centre international de recherche sur les études japonaises à Kyoto, dont il a été le premier président de 1987 à 1995.
Au cours des dernières années, il a étudié une " philosophie de l'humanité " et la coexistence de la civilisation et de la nature.


Il a composé des œuvres théâtrales sur Yamato Takeru et Gilgamesh.
Il était nommé en 1987 à la tête du centre international de recherches études japonaises (Nichibunken), établi par le premier ministre Yasuhiro Nakasone pour archiver et étudier la culture japonaise au Japon et à l'étranger. Ce centre de recherche était une idée controversée au Japon, les intellectuels de gauche y voyaient un centre de réflexion sur l'identité japonaise, et sur la culture japonaise sans l'ouverture nécessaire au monde.

 

Takeshi Umehara citation

 

Critique de la modernité


Umehara exprimait des points de vue personnels sur les sujets d'actualité. Il était critique à propos des greffes d'organes provenant de donneurs morts en demandant une réflexion éthique sévère pour réguler ces pratiques. En dépit de ces points de vue considérés comme conservateurs, Umehara s'est souvent exprimé contre la volonté des hommes politiques conservateurs du Japon de revoir la constitution. Avec les écrivains Kenzaburo Oe et Jakucho Setouchi, il a appelé à la création de " Kyujo no Kai ", un groupe défendant l'article 9 de la constitution japonaise prônant le renoncement à la guerre.
Il a rejoint un groupe gouvernemental en tant que conseiller spécial chargé de concevoir des programmes de reconstruction pour les zones dévastées par le séisme et le tsunami qui ont ravagé l'est du Japon en mars 2011.

Sur le plan politique, il exprimait un point de vue conservateur selon les normes européennes, une lecture de droite moderniste, essayant d'associer la modernité, à l'éthique, et à la conservation d'une identité culturelle.


Il a longuement analysé la société japonaise, en fondant des concepts comme le mutualisme, cette responsabilité réciproque, interpersonnelle spécifique à la culture japonaise où chacun est responsable à la fois de soi-même et d'autrui. Il démontrait comment cette notion inconnue de l'individualisme occidental moderne c'est par rayonnement les deux cultures. Ce concept de mutualisme ressemble à ce qu'on a nommé en Occident la société du " care ", ou la société de soins, où la société dans son ensemble devrait aider les citoyens à affronter les difficultés de leur existence. Il analysait l'origine de ce mutualisme japonais, cultivé dans les familles et à l'école où les enfants dès leur plus jeune âge, participent à l'entretien de leur classe, ont de nombreuses activités de clubs, de responsabilités partagées. Ce mutualisme japonais continue dans l'entreprise et dans le monde du travail.
En étudiant la ressemblance entre le bouddhisme, et la philosophie occidentale comme celle de Heidegger, il tisse les liens entre la culture japonaise et la culture occidentale. En analysant l'individualisme au sein de la société japonaise, il insiste sur une différence culturelle fondamentale entre les deux cultures.
Dans les années 90, il était considéré par la gauche européenne et américaine comme le penseur d'un nouveau nationalisme japonais, et au Japon comme un penseur de centre droit. Quelques années plus tard, il est considéré tout simplement comme un philosophe critique de notre modernité.

 

 

Un passage de Takeshi Umehara

Pour les amoureux de la philosophie, et comme à ce philosophe, voici un passage de l'introduction de son livre sur le bouddhisme et la philosophie de Heidegger, publié en 1970. La lecture de Takeshi Umehara permet au lecteur occidental d'avoir une critique raisonnée et sévère sur le modèle culturel en Occident depuis le XIXe siècle, et une critique sévère et sans nuance sur la société japonaise attachée à l'individualisme, la consommation.
Ses critiques de ce modèle culturel et économique ont influencé la société japonaise, continuent à être utiles et valables.

" Le monde moderne a entrepris une grave expérience, à savoir si un homme peut ou non vivre sans dieu ni religion.
"Dieu est mort", a déclaré Nietzsche. C'était le destin de la civilisation européenne moderne en raison de science et technologie. Après avoir douté de tout, Descartes atteint un "ego pensant", c'est-à-dire la raison ou l'intellect était le point de départ de sa philosophie.
Dostoïevski, un prophète du destin historique comme Nietzsche, parle par la bouche d'Ivan : "ni Dieu ni immortalité, l'homme est autorisé à faire tout. "
Il veut dire qu'il n'y a pas de morale sans Dieu. Karamazov a demandé à son fils Ivan : "Avons-nous été trompés par les prêtres depuis si longtemps ? Ni Dieu ni immortalité !
Ivan répondit : il n'y aurait pas notre civilisation s'il n'y avait ni Dieu ni l'immortalité. "

En tuant les dieux, le Japon a réussi sa modernisation. À la suite de cette modernisation, le Japon a atteint l'un des produits nationaux bruts les plus élevés du monde. Cependant, avec cette prospérité matérielle, une vanité monstrueuse commence à imprégner l'atmosphère notre société. Nous sommes devenus le peuple le plus impie au monde et nos motivations sont des pulsions pour le sexe et la consommation.
N'est-ce pas l'Européen qui a enseigné aux peuples non européens à tuer leurs dieux ? Sommes-nous les étudiants qui dépassent leurs Professeurs ?
La mort des dieux, l'effondrement des valeurs, la libération d'instincts et le désordre qui en découle forment maintenant une situation critique. "

 

Aujourd'hui, quand la critique du modèle occidental devient l'affaire des Occidentaux, les analyses d'Umehara peuvent avoir une certaine utilité.

 

 

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Films comme documents sociologiques

 cinema sociologie


 

Les films sont une construction culturelle et ne reflètent pas la réalité, mais essaient de dessiner une réalité vraisemblable.
La sociologie et le cinéma entretiennent des liens ambigus : ils traitent souvent des mêmes objets, mais avec des points de vue, des méthodes et des objectifs différents. C'est également le cas de la littérature, un mélange subtil et complexe de sociologie et de psychologie dans un jeu de style. Dans ce sens, le cinéma est une voie d'accès à la connaissance du réel. Certains films marquent une époque, sont l'image d'un moment ou d'une tendance, deviennent un document comme une vieille photo de vacances. Il est difficile de nier le caractère sociologique de certains films comme Les Temps modernes de Chaplin.
Nous avons choisi certains films pour tracer l'évolution de notre société, des films qui ont eu le privilège d'avoir le succès populaire et la capacité de résumer un mouvement sociologique.

 

4 mariages et enterrement


1- Quatre Mariages et un enterrement

Avec Hugh Grant , Andie MacDowell , Kristin Scott Thomas, réalisé par Mike Newell en 1994.
Le passage où Hugh Grant abandonne la future mariée devant l'autel est devenu une scène d'anthologie. Grant est un homme qui refuse de se marier, acceptant le scandale, l'humiliation publique pour lui et pour la future mariée, il fait le choix de l'amour en sacrifiant les apparences sociales. À la sortie du film, cette scène est remarquée, inattendue, politiquement incorrecte. Un geste misogyne et irresponsable ?  Un geste d'amour et de romantisme qui distinguent l'homme moderne ?  


Ce film rappelle la fin de la masculinité traditionnelle héritée du 19e siècle, définissant l'homme par ses devoirs. L'homme devrait veiller au respect des conventions sociales pour être apprécié dans la société, devrait se comporter comme " un homme ", devrait négliger ses propres sentiments et ses propres intérêts pour le bien de sa famille et de la collectivité. Après deux guerres, où les hommes avaient payé le prix fort, les années 60 voient l'apparition d'un homme nouveau, qui sera capable dans les années 90 de rejeter les conventions sociales pour chercher son propre bonheur. Entre individualisme et hédonisme, le cinéma des années 2000 nous montre cet homme occidental moderne, qui refuse d'être sacrifié par la société pour le couple. Les femmes se trouvent en face d'un homme qui revendique ses droits au-delà du couple. Certaines femmes critiquent cet homme nouveau, irresponsable, sans virilité traditionnelle, immature, et irresponsable. D'autres voient une évolution inéluctable dans une société individualiste.  

 

you got a mail



2 - Vous avez un message

Un film de 1999, réalisé par Nora Ephron, avec Tom Hanks et Meg Ryan,
Dans un scénario de romance, un homme et une femme vont s'apprécier sur internet, dans une relation virtuelle et vont s'affronter dans le réel. L'intrusion des moyens modernes de communication allait métamorphoser les relations hommes-femmes et la naissance des couples. En dehors du couple, hommes et femmes s'affrontent également dans une compétition professionnelle. Le couple devient un défi.
Dans trois films, Meg Ryan va dessiner les contours de la rencontre et de la relation entre un homme et une femme dans la société occidentale. Dans Quand Harry rencontre Sally  (1989, film réalisé par Rob Reiner avec Billy Crystal), le spectateur réfléchit en souriant sur la fragilité du couple moderne, sur la difficulté de rester neutre en face de la séparation avec ses années de deuil et de frustration.
Dans le film suivant " Vous un avez un message ", l'amour triomphe, comme toujours dans les films de romance, mais dans une société différente, où les grands phagocytent les petits, où les commerces ferment sous la pression des grands magasins, laissant les quartiers et les centre-ville vides et sans activité. Le couple devient refuge, havre de paix dans une société anxiogène.
Dans le film " Nuits blanches à Seattle " 1993, réalisé par Nora Ephron
avec Meg Ryan et Tom Hanks, nous restons sur le même sujet.  Nora Ephron nous raconte la difficulté de rencontrer, de trouver la (le) partenaire, de construire un couple dans une société où il est plus probable d'être tuée dans un attentat que de trouver un homme.


 À travers ces trois romances, Meg Rayn désigne ce changement sociologique radical, le couple devient fragile, devient rare en raison de l'évolution de la société et des changements de rôle. Les femmes ne sont plus prêtes à tout sacrifier pour le couple, les hommes non plus. Pourtant, dans un monde de solitude et d'isolement, l'autre devient plus précieux, plus indispensable que jamais.

La vie est un long fleuve tranquille


3-   La vie est un long fleuve tranquille

Un film d'Étienne Chatiliez, réalisé en 1988, avec  Benoît Magimel, Valérie Lalande et Tara Römer.
Dans une petite ville vivent deux familles aussi différentes que possible, aussi caricaturales que possible. Le réalisateur réussit un film devenu culte, aux dialogues devenus proverbiaux (c'est lundi, c'est raviolis "), et chanson humoristique (Jésus revient), caricatures cruelles, et une sociologie fine.
Le film nous dévoile une société coupée en deux quartiers inconciliables, séparés par des policiers. La différence se manifeste par le comportement et le langage, par l'argent, et par la culture.
À chacun de choisir son quartier, ses traditions et sa tribu. Mais Momo devra manier deux identités presque antagonistes comme sa sœur. Voilà le problème.
 Dans d'autres films, Chatiliez, dessinera dans Tatie Danielle  (1990) une caricature sans nuances d'une nouvelle génération de personnes âgées en France, de retraités riches et en bonne santé, qui refusent d'être infantilisés ou marginalisés.
Dans son film Tanguy (2001), c'est le nouveau jeune qui sera caricaturé, le jeune qui ne veut plus quitter ses parents, les jeunes adultes immatures, qui veulent rester enfants, insupportables pour les parents. Ils refusent la responsabilité, incapables d'affronter le monde réel et la société anxiogène.  
Chatiliez est le réalisateur qui a réussi un pari difficile : décrire la société et son époque sans céder à la pensée dominante, en faisant rire et en invitant à la réflexion.

 

lost in translation


4- Lost in translation

De Sofia Coppola en 2003, avec Bill Murray, Scarlett Johansson, Giovanni Ribisi
Si vous passez quelques jours au Japon, vous allez comprendre combien Coppola a réussi à montrer l'étrangeté de Tokyo par le prisme d'un regard occidental, ville fascinante, dérangeante, anxiogène et déroutante. Il est difficile de comprendre le Japon en utilisant les repères occidentaux.


Lost in Translation est un film sur l'intimité sociale dans un environnement hostile. Le titre fait référence à la mauvaise compréhension de la communication interpersonnelle.
Charlotte (Scarlet Johansson) est incapable de communiquer émotionnellement avec son mari, préoccupé par sa carrière pour reconnaître les besoins sociaux de Charlotte et ses insécurités.
Marié, couronné de succès et approchant du crépuscule de sa carrière, Bob (Bill Murray) a perdu le sens de sa vie, guidée par des réalisateurs, par des hommes d'affaires et par sa famille. Il est désintéressé par le Japon, et par toute forme d'interaction sociale.
Bob et Charlotte se rencontrent. Leur solitude les relie et ils peuvent trouver un réconfort immédiat dans la compagnie l'un de l'autre. Ils sont capables de se comprendre. Bob danse et chante toute la nuit avec Charlotte. Bob aide Charlotte à faire face à ses insécurités en lui donnant l'interaction sociale dont elle a besoin et en lui faisant comprendre que même si la vie à son âge est remplie d'obstacles, elle " s'améliore ".
Charlotte pose doucement la tête sur l'épaule de Bob après une longue nuit d'activités festives, Bob ramène Charlotte endormie dans sa chambre. Ces scènes fournissent un sentiment de compréhension qu'aucun mot ne peut exprimer.
Lorsque Bob embrasse passionnément Charlotte à la fin du film, tout en chuchotant silencieusement à l'oreille alors qu'elle pleure son départ, nous sentons intimement leur affection et leur douleur.
Ce film nous rappelle un trait important de notre société. L'occident ne comprend pas toujours les autres, les occidentaux n'arrivent pas toujours à se comprendre, et vivent dans un isolement social douloureux. Nous ne validons pas les besoins des autres, nous recevons des autres la même invalidation accompagnée de leur indifférence.  

  amelie poulain

 

5-  Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain

De Jean-Pierre Jeunet, 2001 avec Audrey Tautou, Philippe Beautier, Régis Iacono
Il n'est pas étonnant de trouver dans les livres de psychologie positive des exemples de productions culturelles traduisant et renforçant cette notion de psychologie positive en vogue en occident depuis plusieurs années. Le film " le Fabuleux destin d'Amélie Poulain " y figure en bonne place.
Un des fondateurs de la psychologie positive Martin Seligman écrit : " Renforcer la force humaine : c'est une mission oubliée de la psychologie ".
Avant la Seconde Guerre mondiale, la psychologie avait trois missions : guérir la maladie mentale, rendre la vie personnelle plus épanouissante, et identifier et encourager les talents. Pendant des années, la psychologie se consacrait essentiellement au traitement des troubles mentaux négligeant les autres missions : améliorer la vie personnelle et nourrir les facultés positives de chacun.
Si vous devez raconter le comportement de personnes bloquées un vendredi soir dans un aéroport en raison de mauvais temps, vous avez le choix. Vous pouvez décrire des voyageurs irrités, râleurs, agressifs, et déprimés. Vous pouvez aussi décrire le positif, comme ce chanteur bloqué avec les voyageurs qui a pris sa guitare pour improviser un récital faisant chanter et applaudir les voyageurs, ou détailler l'histoire de l'hôtesse qui reste après la fin de sa longue journée de travail pour distraire les enfants et les calmer en regardant la neige. La réalité sincère serait de décrire les deux visages de cet événement et de montrer comment le positif peut nuancer le négatif. C'est le but de la psychologie positive, héritière à la fois de la psychologie et de la philosophie occidentale.
Le film Amélie poulain est une dose agréable de psychologie positive, et cultive certains talents humains utiles pour améliorer la qualité de vie et pour vivre heureux. Amélie est curieuse des autres, elle aime bien aider. Elle réussit à sortir son père de son isolement, à aider sa voisine à faire son deuil, à calmer l'épicier. Quand il s'agit de sa propre psychologie, elle est encouragée et aidée à dépasser sa timidité, pour accepter la joie de vivre, et initier une vie amoureuse.
La réussite du film dépend du son sujet, d'une association réussie de talents, et également de la bonne réception du public.
La réussite de ce film agréable et optimiste souligne l'accueil favorable du public face à ces tendances de la psychologie positive à éclairer le bon, le beau et le génial de nos vies.

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Anne avec E, des pignons verts

anne with E


 

Une nouvelle fois, une agréable série à partir de la littérature canadienne anglophone. Anne avec E est disponible chez Netflix , en deux saisons, d'après le roman Anne ou la maison aux pignons verts de Lucy Maud Montgomery (1874-1942).

Cette auteur d'origine canadienne pour ses livres pour la jeunesse est mieux bien connue dans les pays anglo-saxons et aussi au Japon, où ses livres font partie des textes proposés dans l'enseignement en littérature étrangère. Le roman " Anne " est écrit en 1905 et finira par trouver son public à partir de 1908.

 


Lucy Maud Montgomery : Expérience humaine commune

Maud avait 21 mois quand sa mère, Clara Woolner Macneill, fut victime de la tuberculose. Son père quitte bientôt sa fille en bas âge laissée aux bons soins de ses grands-parents maternels, pour fonder une nouvelle famille à Saskatchewan.
La jeune Lucy passe son enfance sur l'ile st Jean (ou l'ile du prince Edouard) auprès de ses grands-parents. Délaissée par son père, elle trouve refuge dans le monde imaginaire de la littérature.
Comme son plus célèbre personnage de fiction, Anne, l'auteure a passé une grande partie de son enfance à jouer à l'extérieure de la maison, à explorer les forets et à regarder les saisons colorer les paysages de l'île.
Elle commence vers 1890 à écrire elle-même des poèmes qui seront publiés dans les journaux locaux. Elle suivra une formation pour devenir enseignante. Devenue épouse et mère, elle écrira de nombreux romans. La série Anne des pignons verts " Anne of Green Gables " fut vendue à plus de 50 millions d'exemplaires dans le monde, faisant partie d'un héritage culturel incontournable dans la littérature pour enfant. Elle est à l'origine d'une pièce de théâtre qui resta à l'affiche pendant de nombreuses années, et d'une adaptation, dans un film muet en 1919.
Montgomery réussit un roman d'enfance, destiné aux adultes et aux enfants, animé d'ambitions, de rêves, et d'imagination. Sur le plan du style, il s'agit d'un roman de forme classique, où le temps avance d'une façon linéaire.   

Lucy Maud Montgomery

 


Elle raconte l'histoire d'Anne, une petite orpheline de 12 ans qui se voit entrer dans une famille de fermier, par hasard. La fillette ne laissera pas passer sa chance d'avoir une " vraie " famille et charmera Mathieu et sa sœur par sa vivacité d'esprit, sa joie de vivre, et son prodigieux vocabulaire. Elle se révélera une enfant attachante et saura cultiver l'affection de sa nouvelle famille.
Pour le couple, des fermiers, à l'opposé de la fillette, réservé et distant, la jeune Anne deviendra le centre d'une vie plus animée que leur existence précédente, austère et isolée. Ce personnage plein de joie et d'émotions est un mélange de " fifi brin d'acier " et du bon du " petit diable " de la comtesse de Ségur.
Mark Twain dira de l'héroïne de ce roman : " C'est l'enfant la plus attachante, émouvante et délicieuse depuis l'immortelle Alice "  

mark twain Anne Montgomery


Bon sentiment, joie de vivre, amour de la nature, et esprit positif voila l'essentiel des  aventures de la petite Anne qui plairont aux jeunes comme aux plus âgés. L'imagination d'Anne est son alliée. Son imaginaire riche et coloré améliore sa réalité, la porte parfois un peu trop loin. Anne est une femme du 20e siècle, elle allait changer bien de choses.

Dans cette série de livres, Montgomery retrace également la relation entre Anne et Gilbert, amis d'enfance, leur éducation, leur relation. Conforme aux règles sociales du début du XXe siècle, Anne semble moderne, en particulier dans son indépendance et de ses ambitions. Son impulsivité la place dans des situations difficiles, elle trouve les solutions à travers son discours, et à l'aide de sa capacité à évaluer la personnalité des autres. Ces talents l'aident à se faire accepter de la communauté, gagner le respect des élèves, et  à atteindre d'autres objectifs .
La réception critique de Montgomery a été mitigée. Certains ont qualifié ses œuvres de non-littéraires, stigmatisant son utilisation excessive des sentiments, de la prose fleurie  et certaines incohérences.
Les intrigues et les personnages de Montgomery sont parfois incohérents. Cependant, la plupart des critiques, la félicitent comme un vrai conteur dont le charme et l'honnêteté transcendent les défauts.

 

anne green gables


"La jeunesse n'est pas une chose disparue", écrivait  Montgomery, "mais  quelque chose qui demeure pour toujours dans le cœur. " Elle retrace ainsi l'expérience  de l'enfance, de la jeunesse, comme  une expérience commune à tous les êtres humains.
D'autres écrivains ont écrit sur cette expérience commune de jeunesse, comme :  
- Little House on the Prairie (1935), roman de Laura Ingalls  Wilder, qui raconte la vie d'une famille dans l'Ouest des États-Unis à  la fin du XIXe siècle.
- To Kill a Mockingbird (1960), de Harper Lee, qui raconte son enfance au sein des tensions raciales dans l' Alabama quand elle avait 10 ans.
- Other Voices, Other Rooms (1948), roman de Truman Capote
- Claudine à l'école (1900). Ce roman de Colette comme ses autres romans Claudine dessinent une esquisse autobiographique d'une petite petite fille qui grandit en France au début du 20ème siècle.

 

anne pignons verts

 


Anne avec E

L'adaptation de Netflix est une réussite qui transmet au spectateur la joie de vivre d'Anne, son exubérance, ses excès d'imagination, et l'ambiance de ces régions canadiennes au début du siècle, navigant entre traditions et modernité, embrassant un siècle escorté de profondes mutations sociales et technologiques.      
Saluons la vivacité de la littérature canadienne anglophone, qui semble trouver dans les séries télévisées une nouvelle jeunesse et un moyen efficace de large diffusion comme Heartland (11e saison) à partir de livres de Lauren Brooke, ou le cœur a ses raisons " When calls the heart de  Janette Oke, en 4 saisons.


Bibliographie
Barry, Wendy E., Margaret Ann Doody, and Mary E. Doody Jones, eds. The Annotated "Anne of Green Gables," by L. M. Montgomery. New York : Oxford University Press, 1997
Bruce, Harry. Maud : The Life of L. M. Montgomery. New York : Bantam Books, 1994. A thorough look at Montgomery's life and career and the society and culture of her time.

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De Freud à Bizet : provocante Carmen

 

carmen


 

 

L'année 1886, année où Freud reçut son diplôme de la faculté à de médecine de l'Université de Vienne est l'année où le livre " Psychopathia Sexualis " du sexologue Krafft-Ebing fit son apparition. Freud dira qu'il avait acheté quatre exemplaires de ce livre, les remarques de Freud et les traits de ses crayons sont présents sur les plages du livre.
Quand Freud présente un article scientifique sur la genèse de la maladie hystérique à Vienne à la société de psychiatrie de neurologie en 1896, Krafft-Ebing, le grand sexologue de l'époque en Europe, était président de cette société. Ebing condamne vivement ce travail en le qualifiant de conte de fées scientifique. Freud répondit en privé : " Ils peuvent tous aller en enfer. "
Blessé par la moquerie de Krafft-Ebing, Freud continua ses recherches cliniques et sexologiques,
et finit par devenir l'un de grands penseurs en occident, le fondateur de la psychanalyse, et de la sexologie moderne.
Progressivement, Freud allait rendre la sexualité acceptable socialement, scientifiquement en normalisant le contenu des pensées sexuelles et des gestes érotiques. En étudiant les fantasmes sexuels, il explore leurs origines et leurs rôles sans formuler de jugement moral, alors que Krafft-Ebing avait tenté la même approche, mais jugeait une partie de la sexualité humaine comme anormale ou dégénéré.  



Le cas de Frau P J

En 1895, Freud décrit le cas d'une jeune chanteuse d'opéra Frau  P.J., jeune mariée
dont le mari travaillait comme vendeur itinérant. Il voyageait beaucoup et laissait sa jeune épouse seule.
La jeune chanteuse d'opéra est embauchée pour Carmen l'opéra de Georges Bizet écrit en 1875, devenu un grand succès populaire.   
Elle commence à travailler et étudier le fameux passage de la " Séguedille " de Carmen. À son grand étonnement, elle a soudainement, senti son corps s'agiter d'une sensation étrange. Pendant la répétition de cette mélodie, elle a eu la surprise d'avoir un orgasme. Cette surprise trouble fortement la jeune femme, et l'oblige à modifier ses répétitions pour éviter la gêne d'un éventuel orgasme en public ou pendant la répétition devant musiciens et ténors.  


Après avoir consulté les médecins de Vienne, en désespoir de cause, Frau P.J. prit consulte le jeune neurologue Freud. Le jeune médecin note combien la jeune femme est bouleversée par cette réaction inhabituelle et si difficile à justifier en société. Freud va mettre ses talents de détective en œuvre en commençant déjà par écouter la patiente, attentivement, avec respect et empathie sans jugement moral.
Comme les autres femmes de l'époque, Frau P.J s s'est mariée vierge, elle n'a ses premières relations sexuelles qu'avec son mari. Elle a alors entamé une vie sexuelle pleine et sans contrainte, mais l'absence régulière de son mari provoquait chez elle, un sentiment de privation et une grande frustration sexuelle.
Selon Freud, les fantasmes sexuels peuvent traduire le manque d'épanouissement sexuel. Le fantasme sexuel peut servir de moyen de satisfaire un souhait frustré.
Il découvre qu'il ne s'agit pas d'un orgasme inopportun provoqué par la vue d'un chanteur ou d'un musicien, ni par un contact ou échange avec un homme ou une femme, mais par les paroles mêmes de la chanson Carmen, et spécialement les paroles du passage de la Séguedille où Carmen souhaite rencontrer un amoureux capable de la satisfaire, de satisfaire son désir.


Carmen décrit sa rêverie ou son fantasme, chante les joies d'être réunie avec son amant. Carmen explique :
" j'irai danser la séguedille
et boire du Manzanilla,
j'irai chez mon ami Lillas Pastia.
Oui, mais toute seule on s'ennuie,
et les vrais plaisirs sont à deux;
donc pour me tenir compagnie,
j'emmènerai mon amoureux!
Mon amoureux ! Il est au diable !
Je l'ai mis à la porte hier !
Mon pauvre coeur, très consolable,
mon coeur est libre comme l'air!
J'ai des galants à la douzaine ;
mais ils ne sont pas à mon gré.
Voici la fin de la semaine:
Qui veut m'aimer? Je l'aimerai!
Qui veut mon âme? Elle est à prendre!
Vous arrivez au bon moment!
Je n'ai guère le temps d'attendre,
car avec mon nouvel amant
près des remparts de Séville,
chez mon ami Lillas Pastia,
j'irai danser la séguedille
et boire du Manzanilla,
dimanche, j'irai chez mon ami Pastia! "



Freud s'est rendu-compte que les paroles de l'opéra exprimant le désir et les fantasmes de Carmen et suscitaient dans l'esprit et dans le corps de Mme PJ le désir d'être en couple, d'être avec le mari absent. Ces paroles traduisent la douleur de la séparation et les fantasmes de s'unir à son amoureux.
Étrangement, la situation fictive de Carmen reflétait la situation réelle, et le vécu de la patiente viennoise nouvellement mariée, abandonnée par un mari voyageur, et désireuse d'être avec lui.
Selon Freud, le fantasme sexuel et l'orgasme pendant la répétition de la "Séguedille" de Carmen traduisent le désir sexuel de Mme PJ et une fonction de compensation où l'organisme se défend du manque par un orgasme involontaire et imprévu.


Nous ne savons pas ce que Freud proposa à la patiente au-delà de l'explication pour répondre à ses attentes, mais nous savons qu'il a forgé le terme fantasmes, qu'il a expliqué et détaillé les fantasmes et surtout qu'il a défendu l'idée qu'il s'agit d'une sexualité normale qui ne devait pas être culpabilisée ni stigmatisée.  


Est-ce que Bizet aurait imaginé cet effet en mettant en musique son chef d'œuvre Carmen ?  
De nombreuses cantatrices ont chanté Carmen, rien n'indique qu'elles ont bénéficié de cette même réaction. Oui, la musique de Bizet est entraînante, les paroles provocantes pouvant faire chavirer, mais l'orgasme de Mme PJ n'est pas un effet constant de cet opéra.

 

 

 

 

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L'estampe japonaise : un art populaire

 

 

estampe japon hokusai

Katsushika Hokusai [1760-1849]

 

 

 

 

 

L'estampe est un procédé de gravure en relief sur des planches de bois. La Xylographie est connue en chine depuis longtemps dès le VIIe, époque où l'on imprime des textes religieux, ce procédé se diffusa progressivement dans les pays voisins.


Au Japon, l'estampe connut un fort développement en raison d'un contexte socioculturel et économique particulier : la période Edo.


Cette technique requiert plusieurs corps de métiers (artiste et artisan)
- l'artiste créateur du dessin original
- le graveur qui grave les reliefs du dessin sur différentes planches en fonction du nombre de coloris
- l'imprimeur ou coloriste qui encre la feuille
Le tout sous la direction d'un éditeur qui dirige le projet.

Pendant cette période, le japon connait une grande prospérité, aux trois classes sociales respectées du Japon (les nobles-seigneurs, les samouraïs ou guerriers et les paysans) s'ajoute une nouvelle classe sociale : les marchands qui bien peu estimée, finissent par constituer la bourgeoisie. Le Japon, sous l'autorité de l'empereur, est administré par le shogun (terme synonyme de généralissime, qui désigne autorité militaire) à partir de cette période, les luttes territoriales et fratricides de la noblesse sont interdites, la noblesse est obligée de vivre une année sur deux à Edo (Tokyo), dilapidant fortune et biens dans une vie fastueuse. Le shogun isole le pays, les étrangers sont expulsés. Seuls quelques ports sont autorisés à commercer avec le monde extérieur.

 

estampe japon rue


Edo est une des plus grandes villes du monde à l'époque. Cette population concentrée en milieu urbain souhaite se divertir (théâtre, lieux de plaisir), acheter (grands magasins, restaurant), se cultiver, obligeant les marchands à trouver de nouveaux moyens de communication et support publicitaire pour attirer la clientèle, à une époque où les journaux n'existent pas. Ainsi les estampes répondent à cette demande par une facilité d'impression en grande quantité.

L'estampe ukiyo-e

C'est au VIIe siècle que nait l'estampe ukiyo-e ou estampe du " monde flottant "
Ukiyo ou " monde flottant ", est un mouvement culturel dont le sens premier empreint de religiosité, c'est mettre l'accent sur l'aspect éphémère de la vie et de toutes choses.
Le terme ukiyo est utilisé aussi dans le sens de " la vie présente et telle quelle est " et, comme, le dit le célèbre poète Asai Ryoi vers 1665 :  


" vivre uniquement le moment présent,
se livrer tout entier à la contemplation
de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier
... ne pas se laisser abattre
par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître
sur son visage, mais dériver comme une calebasse
sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo. "

Et c'est bien sûr dans ce sens hédoniste que " rien ne soit définitif et donc il est indispensable de profiter de l'instant présent " que ce mouvement artistique sera apprécié par les populations urbaines assoiffées de loisirs, consommation et divertissement.

estampe japon homme femme

 

Les shunga

Les shunga (??) ou estampes érotiques ou " images du printemps, ou encore images d'oreiller " de grande diffusion entre 1600 et 1868. Elles seront interdites vers 1848, devenues ensuite clandestines et très prisées.
Les shunga constituent une catégorie majeure au sein de l'ukiyo-e, peut-être même la part essentielle au début.
Les plus grands artistes de l'ukiyo-e s'y sont adonnés comme Sugimura Jihei, Harunobu, Shunsho, Kiyonaga, Utamaro, Eishi, Hokusai, Hiroshige pour créer des images éducatives pour les jeunes couples ou des sujets humoristiques et satiriques parodiant des chefs-d'œuvre littéraires et culturels du temps passé.
Les dessins érotiques (les peintures érotiques initialement réservées à l'aristocratie) se trouvèrent largement diffusés et popularisés.
La société japonaise n'a pas de culpabilité vis-à-vis de la sexualité. Il s'agit de représentations rafraichissantes de couples en pleine action, avec bras et jambes, pardessus, tête comme le dit Edmond de Goncourt, collectionneur impressionné par la vivacité et le réalisme des personnages et sujets exposés.

Yanagisawa Kien, un peintre lettré de l'époque recommandait dans un essai de consulter des " images d'oreiller " pour se délasser du travail intellectuel et pour se revigorer.

Miroir du désir

De nombreuses estampes représentent le quartier de YOSHIWARA, à EDO (ancien nom de Tokyo). Ce quartier, véritable ville close, traversée par une allée centrale, entièrement consacrée à la prostitution abritait les " maisons vertes " où travaillent les prostituées, qui attendent les clients assis derrière des claies de bois. Il existait des guides de ces maisons, qui ont suscité l'écriture de beaucoup de romans, et, plus tard, de films.

Les scènes érotiques, malgré leur sujet, sont toujours traitées avec délicatesse, élégance et d'humour. Ces scènes suivaient les thèmes des saisons et des lieux comme " l'étreinte de printemps ", " dans la barque ", " dans la charrette ", " derrière la moustiquaire " ou " derrière les filets de pêche ". Des textes parfois crus accompagnent l'image.

 

estampe japon homme femme .Harunobu


Suzuki Harunobu (vers 1725-1770) " Deux amants épiés par une servante " Époque d'Edo, vers 1765 Impression polychrome, 20,8 x 28,7 cm, Paris,

 

Le shunga : art obscène ? Porno ?


Étrangement le Shunga est encore considéré comme obscène ou licencieux dans de nombreux milieux japonais. Bien que les premiers shunga (littéralement " les images de printemps " soient la forme d'art le plus associé à la période Edo, ces estampes cultivent l'image d'un monde hédoniste, de femmes dénudées, de Geisha, dans un contexte de désir sexuel.   

De grands artistes comme Kitagawa Utamaro et Katsushika Hokusai ont offert à cet art ses titres de noblesse en dépit de sujet trivial et commun. Ces maîtres ont fini par donner au shunga des caractères communs. Les organes sexuels sont montrés avec exagération en ce qui concerne la taille, ou les détails. Cette exagération s'associe avec des positions acrobatiques et des mouvements amusants pour exprimer le désir et la proximité physique.
Un autre élément du shunga : les deux partenaires sont presque toujours entièrement vêtus. Contrairement à l'Occident, où le corps nu était désiré, car la société n'autorisait pas la nudité, les hommes et les femmes japonais à l'époque Edo se voyaient nus régulièrement dans les bains mixtes ou ailleurs. La nudité n'était pas attirante. Les beaux vêtements et les accessoires vestimentaires étaient recherchés et reflétaient le gout, la classe sociale et le raffinement. Le dernier point commun est l humour.

 

estampe japon erotique

La de-shunganisation du Japon est arrivée à la période Meiji. Ouverture sur le monde occidental, après des siècles d'isolement, le gouvernement japonais a cherché à modifier la culture traditionnelle. Interdiction des shunga et des pratiques ludiques comme la nudité publique et les bains mixtes.
Ironie du sort, l'occident sera à l'origine d'un nouveau regard positif sur le shunga. Des grands artistes occidentaux du 20e siècle allaient louer le shunga et rendirent hommage à ces productions comme Picasso et Monet ;

 

le shunga un art à part entière avec des maîtres célèbres comme Katsushika Hokusai [1760-1849], admiré pour sa célèbre et immense tumultueuse vague sur le point d'avaler le mont Fuji.

 

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Mad men : le temps retrouvé

mad men femmes

 

 

En lisant les critiques, concernant cette série, vous pouvez être étonnés, certaines critiques sérieuses n'hésitent pas à qualifier " Mad men " de chef-d'œuvre, série télé la plus importante de ces dernières années. Pourtant, cette série ne bénéficie pas d'un soutien politique ou philosophique comme les séries qui traitent de sujet d'actualité ou de sujet sensible. C'est une série apolitique, sans action, ni violence ou drame. Pourtant, elle fait partie des séries les plus regardées sur les plateformes de visionnage avec Game of Thrones, The Handmaid' s Tale et The Americans.

 

mad men proust

 

Le temps retrouvé


Dans le temps retrouvé, Proust liait le temps à la mémoire, aux détails de nos souvenirs. Comme Freud, il voyait la vie comme un temps chargé de souvenirs, d'impressions, l'humain devient anatomie, action et mémoires.    
C'est une série sur l'univers de la publicité. Mad est l'abréviation de Madison Avenue, le centre des affaires de la publicité. C'est un spectacle sur les rôles, le temps, le genre, une visite chronologique de la société américaine de l'après-guerre, une histoire d'amour et de haine.

La série commence par une scène au restaurant, Don Draper entouré de ses collaborateurs, discutent de leur métier : la publicité. Lorsque vous essayez de vendre aux gens quelque chose, qu'est-ce que vous leur vendez vraiment ?? Les gens achètent le plaisir qu'ils espèrent trouver. Voilà le travail de ces mad men, vendre le plaisir éphémère d'une barre chocolatée, ou le goût d'un voyage en achetant une voiture. Vous n'achetez pas un projecteur de diapositives Kodak, vous achetez les souvenirs illustrés par les photos de votre dernier voyage ou de vos vacances. Retrouver le temps, retrouver le plaisir qui accompagne ce moment passé. Voilà la publicité.  

Mad Men c'est le temps retrouvé, les années 60, un monde sophistiqué, une époque où vous pouvez fumer dans les restaurants, où les médecins hésitent encore à prescrire la pilule, où les femmes restent à la maison, et où le couple marié représente la norme.


Cette série raconte l'histoire de Don Drapper un self-made-man, parti de rien, génial créatif au sein d'une agence de publicité. Le monde de l'entreprise des années 60, monde d'hommes à fort caractère, monde de confrontation, chacun doit démontrer sa valeur, sa capacité et son efficacité.
Les femmes dans l'entreprise sont secrétaires, standardistes ou maîtresses. Le début de l'immixtion, les femmes douées deviennent créatives comme Peggy, qui passe de secrétaire à chef du service.  
Nous assistons aux événements qui ont marqué les Etats Unis : campagne électorale Kennedy-Nixon, atterrissage sur la lune, assassinat de Kennedy. Nous vivons l'enfance de Don, sa jeunesse et la guerre de Corée. De même pour les autres personnages, nous suivons leur évolution, leurs couples, et leurs aventures extraconjugales.   

 

mad men equipe

 

En dépit d'un souci étonnant des détails de ces années, la série nous raconte le monde incertain de l'entreprise, la difficulté à s'adapter, les prises de risque.  
L'ascension professionnelle de Don est fulgurante, mais sa vie personnelle est loin d'être idéale. Marié à une jolie femme (ex-mannequin) dépressive qui s'ennuie entre la maison et leurs deux enfants, cette belle façade finira par se fissurer.
On admire le soin de la réalisation à retrouver les détails : les hommes des années 60 sont élégants en costume- cravates, les femmes en robes aux couleurs chatoyantes, dans des décors lumineux aux coloris complémentaires, harmonieuses, des bureaux minimalistes de style " scandinave ", décors et ameublements, vêtements nous charment par leur grande justesse et nous plongent dans la nostalgie de cette époque passée.

Mad men trace l'évolution de la condition féminine. Les épouses qui restent à la maison pour élever les enfants, qui se maquillent le soir avant le retour du mari, qui se mettent en nuisette avant de rejoindre le lit. Certaines s'ennuient et désirent travailler, d'autres travaillent et regrettent que le travail les empêche de rencontrer et de faire un couple. Mad men accompagnent plusieurs femmes : Peggy Olson (Elisabeth Moss), qui construit sa carrière à force de talent et de travail, Joan Holloway (Christina Hendricks) qui accepte tout pour arriver, l'épouse Betty Draper (Jones Janvier), modèle d'épouse frustrée par son manque de décision. Ces femmes vont progressivement entrer ce monde d'hommes, sortir de la maison, bénéficier de leur liberté, en acceptant le stress, l'épuisement, et même la solitude engendrée par le travail. La série excelle dans le suspense de la vie quotidienne en ajoutant au spectacle une vraisemblance étonnante. Cette obsession des détails devient le décor, puis un élément important du scénario devient une approche de l'histoire et des caractères.

Le progrès est là, chacun doit s'adapter, avec le bon et le moins bon. Quand le premier ordinateur arrive dans l'agence, les secrétaires redoutent la disparition de la machine à taper. Arrivée de la première photocopieuse, la place de la radio dans la vie quotidienne réduite par la survenue de la télévision qu'on traite de mode " éphémère ", les voitures de plus en plus grandes, de plus en plus confortables remplaçant les trains.
Nous assistons à l'apparition d'une contre-culture, le début de l'anti- consommation, anti-pub, les mouvements écologistes, et la lutte pour les droits civiques des noirs aux USA.

 

Mad Men est une construction entre deux personnages Don et Peggy, un homme et une femme, comme un reflet de miroir. À travers Peggy, Mad men nous raconte le féminisme de cette époque, l'apparition des femmes comme acteur social indépendant. Les femmes talentueuses prennent l'ascenseur social, d'autres préfèrent le modèle traditionnel de la femme au foyer, certaines femmes arrivent en acceptant de partager leur lit pour avoir quelques avantages.     
À partir de la la quatrième saison, Mad Men recueille le prix du scénario, et d'interprétation. L'audience est là, la série va encore nous surprendre.

 

mad men


La saison cinq et les saisons suivantes vont être plus expérimentales, plus jeunes et plus rythmées. Don se remarie avec sa secrétaire Megan, le cabinet fusionne avec d'autres entreprises. Ce changement reflète les mutations culturelles de ces années : liberté sexuelle, famille recomposée, etc. Les costumes des années 1966 sont vifs, moins classiques, et parfois extravagants. Megan la québécoise symbolise ces mutations, par son comportement, ses valeurs et ses attentes. Mad Men nous raconte ses années en quelques mots : séduction, pouvoir de la jeunesse, soif de changement.
L'ascension du pouvoir économique de la Californie souligne une importante évolution des USA.  Mad men suit la fin de la domination de la côte Est, et l'apparition d'une culture et d'un style de vie différents.

 

mad men megan

 

Loin d'être un exercice béat dans la nostalgie, Mad Men montre comment le temps peut modifier les règles non- dites d'une culture, modifier les relations, changer les personnes peu à peu. Le quotidien devient le reflet de la vie qui passe jour à jour. On assiste à une étude détaillée de la complexité de l'autonomie financière, personnelle, et émotionnelle. On pense être autonome, indépendant, on découvre les limites de ce jeu. Aucun personnage n'est positif ou négatif, les nuances de gris colorent la vie et le comportement.
Nous voyons un miroir de notre propre temps troublé dans ses personnages aliénés, à la dérive, dans une époque d'insécurité. Ils ont les mêmes problèmes que nous : perte ou changement de travail, problèmes d'identité, de couple, de sexualité, d'autoréalisation.  

Dans ce temps retrouvé, Mad Men nous rappelle que l'avenir est un voyage à travers l'inconnu. Votre profession peut être transformée par l'innovation technologique, votre pays peut se piéger dans une guerre étrangère ou dans une guerre civile absurde, votre mode de vie peut être attaquée par une idéologie, votre couple peut disparaître sans en comprendre la cause.

 

Voilà probablement le mot clé de la réussite de ce feuilleton : parler du passé pour analyser notre quotidien.
La survie devient notre obsession.
La survie, n'est-ce pas la condition de tout humain dès l'origine de l'humanité ?

 

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Freud le philosophe

freud philosophe

 

Freud était un psychologue, psychiatre, médecin neurologue spécialiste de neurosciences, inventeur d'une nouvelle discipline " la psychanalyse " et également philosophe.
Dans son livre, Clark Glymour, philosophe de science, écrit en 1991 : " Les écrits de Freud comportent une philosophie qui aborde de multiples questions au sujet du mental ".


Il est difficile de comprendre la pensée freudienne sans se familiariser avec sa philosophie. Ironie ! Freud était parmi les penseurs qui étrillaient la philosophie occidentale de son époque.
Freud ne rédigeait pas de textes philosophiques, il cherchait à élaborer des concepts, à forger une définition, et à formuler des conclusions. Concernant la métaphysique, il la qualifie comme " une nuisance, un abus de la pensée ", préférant réfléchir sur le comportement  et sur les motivations.

 

freud citation force

 

Pour les médecins neurologues, le grand défi est de déterminer comment fonctionne le cerveau. Cette question, toujours d'actualité, était alourdie par d'autres défis philosophiques. Au début du XXe siècle, la neurologie s'orientait vers l'étude des lésions médicales neurologiques comme les maladies dégénératives ou les atteintes cérébrales vasculaires, la psychiatrie se spécialisait dans les troubles mentaux sans lésions organiques. La psychologie apparaissait comme une nouvelle discipline scientifique se consacrant à la compréhension du comportement humain, de ses difficultés et de ses motivations.
Les psychologues devaient affronter un problème philosophique majeur : est-il possible d'étudier scientifiquement l'esprit humain ? La science de l'esprit était le scientifique ? Peut-on comprendre l'esprit par la science ?
Ces questions purement philosophiques ont agité la philosophie occidentale pendant des siècles et ont compliqué la vie des premiers psychologues. À cette époque, les philosophes analysaient les émotions, la colère, la tristesse, et les autres sentiments, et rédigeant des textes philosophiques pour conseiller le lecteur et pour l'accompagner vers une vie raisonnée.  


Contrairement aux scientifiques d'aujourd'hui, les neuroscientifiques et les psychologues de cette époque ont compris que la science est forcément influencée par les hypothèses philosophiques. Depuis le XVIIe siècle, des philosophes, comme Descartes, proclamaient la tradition intellectuelle cartésienne séparant définitivement le corps de l'esprit. D'autres philosophes favorisaient une approche différente.
Les neuroscientifiques du 19e siècle ont soutenu que l'esprit et le corps sont radicalement différents. Le corps est une entité matérielle au contraire de l'immatérialité de l'esprit. Le philosophe britannique Gilbert Ryle ironisait sur cette approche en la qualifiant de la théorie du fantôme dans la machine.

 

freud citation emotion

 


De leur part, les psychologues du XIXe siècle croyaient que l'esprit est conscient, chaque personne est responsable de son esprit, capable d'accéder à ses propres états mentaux. Par conséquent, la recherche psychologique était une introspection.
Les médecins pratiquaient l'hypnose cherchant à interroger l'esprit. Les expériences ont démontré qu'une personne sous l'hypnose peut être influencée.
Un ordre donné à une personne sous hypnose peut être exécuté par cette personne après son réveil, le patient ne pouvait en aucun cas expliquer son geste.
Les scientifiques de l'esprit ne savaient pas comment expliquer ce phénomène. Des chercheurs ont commencé à parler d'un geste involontaire. D'autres médecins refusaient l'idée dominante, et suggéraient pour la première fois, la présence des états mentaux inconscients. Dans certains troubles mentaux comme l'hystérie, la patiente est victime de forces étrangères à elle-même, inconsciente de ses propres réactions.
Le jeune neurologue Freud commença sa pratique médicale en acceptant les hypothèses philosophiques de son époque en affirmant que l'esprit est une entité différente du cerveau, et que nous sommes conscients dans tous nos états mentaux. Cependant, il n'arrivait pas à classer les symptômes de ses patients selon cette approche. Il commença à se méfier de ces théories.


Il commence par critiquer les idées qui circulaient pour expliquer les gestes involontaires des patients : la conscience divisée, la présence de plusieurs consciences, etc., il concluait que ces idées sont incohérentes. Dans son livre, l'inconscience publiée en 1915, il écrit : " notre expérience personnelle nous familiarise avec nos propres idées. Nous ne savons pas d'où viennent ces idées ni quelles seront nos conclusions."
En critiquant les théories de son époque, il forge le concept de l'inconscient. L'esprit selon lui est divisé en deux parties : la partie consciente, et la partie inconsciente. Il s'agit d'une pure spéculation philosophique bénéfique à la pratique clinique avec les patients.
De nombreuses considérations ont conduit Freud vers cette nouvelle vision de l'esprit humain, réalisant ainsi ce que la philosophie occidentale cherchait à faire.

 

freud citation idee

 


À partir de 1895, Freud se met à critiquer et à rejeter le dualisme corps - esprit, une idée sacrée dans la philosophie occidentale. En dépit des critiques et des moqueries, il écrivit que les processus mentaux sont des fonctions cérébrales. Il a rejeté l'idée que nous pouvons comprendre nos esprits par l'introspection, comme conseillaient les philosophes en parlant de méditation et de sagesse, car selon lui, la conscience ne pourra pas accéder à la totalité de nos fonctionnements mentaux. Selon lui, la partie du cerveau responsable de nos pensées n'est pas la même partie responsable de notre conscience.
Il continua à approfondir cette théorie psychanalytique, en ajoutant le complexe d'Oedipe, le refoulement, le mécanisme de défense psychique, puis la théorie des rêves.
D'autre part, il va se lancer dans la sexologie, en forgeant des concepts comme la libido, l'orgasme, ou le fantasme.
La science moderne a invalidé de nombreux points de la théorie freudienne, d'autres concepts continuent d'enrichir la psychologie, ou même notre culture populaire.
Son approche était théorique et philosophique. En respectant la rigueur de sa formation scientifique, il réfléchissait d'une façon structurée à expliquer ce que la science n'arrivait pas à détailler.

 

Dans la pensée de Freud, il y a une dimension profondément philosophique, qui offre une belle récompense intellectuelle à celui qui prend le soin de réfléchir d'une façon structurée et rigoureuse.

 

 

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La philo est morte ? Inventons une nouvelle philosophie

Raphael ecole grecque

 

 

 

Stephen Hawking vient de nous quitter. Ce brillant physicien théorique a écrit dans un de ses livres en 2010 :

 

 

                                                Nietzsche       La philosophie est morte, faute d'avoir su suivre les développements de la science moderne, en particulier de la physique. Ce sont les scientifiques qui ont repris le flambeau dans notre quête du savoir. Il semble donc que nous ne soyons que des machines biologiques et que notre libre arbitre ne soit qu'une illusion ".                                                 

 


La " vieille " philosophie est morte

La philosophie est née il y a 2500 ans en Inde, en Chine et pour nous occidentaux, en Grèce.
C'est une manière de réfléchir et de comprendre, de décrire le monde, de forger des catégories et des concepts et des principes génériques.
Les philosophes grecs observaient l'univers, la nature, l'homme et la société. La philosophie moderne en occident s'est intéressée à la métaphysique (Kant, Descartes, Spinoza, Locke), à l'esprit, à l'histoire, à la conscience (Hegel, Kierkegaard, Nietzsche) entre autres. Les sciences ont quitté la philosophie, l'expérience humaine est traitée par les psychologues, la morale devient personnelle.
Par le passé, de grandes avancées scientifiques, découvertes et révolutions ont été mises au point par les philosophes or par des personnes cultivées philosophiquement comme Newton, Darwin et Einstein, Pasteur. La philosophie a aidé Freud à créer ses premiers concepts en psychologie et en sexologie.
L'affirmation selon laquelle la philosophie est morte n'est pas de conception récente. Ludwig Wittgenstein (1889-1951), un philosophe si influent au XXe siècle, a déclaré : " maintenant tout ce qui reste à faire pour le philosophe est d'analyser la signification du langage. "


En lisant n'importe quelle référence en Philo, nous découvrons combien d'erreurs scientifiques abondent dans les pages. Comment croire Descartes ou Platon en comparant leurs conclusions aux découvertes de la science ? Comment admettre le pessimisme et le cynisme exacerbés de Voltaire dans une époque où l'optimisme et la pensée positive sont indispensables pour réussir sa vie professionnelle et personnelle ?  
Martin Heidegger (1889-1976) a souligné cette vérité, en écrivant que la philosophie s'est terminée par sa dissolution dans des disciplines différentes et autres domaines d'étude.
À part les recherches académiques, qu'est ce que la philosophie peut nous apporter ? Qui a besoin de dissertation sur la morale dans une société individualiste où chacun cherche son éthique à sa guise et son développement personnel dans les livres de psychologie ?
Qui a envie de lire la philosophie analytique ou la métaphysique quand la science nous explique que l'amour est déclenché aussi bien par la sécrétion de l'ocytocine que par les émotions, que la dépression est liée au taux de la sérotonine ?
Les questions intellectuelles ne sont plus l'affaire des intellectuels autoproclamés, mais de chacun, y compris les individus, les médias, les réseaux sociaux, etc.

 

Vers une nouvelle philosophie

Durant le 20e siècle, la philosophie occidentale est divisée en deux camps opposés, les philosophes " analytiques " anglo-saxons, et les Européens " continentaux ". Et les figures importantes des deux camps admettent que la philosophie est morte.


Les analystes ont suggéré que l'analyse du langage pourrait produire la connaissance comme Oliver Wendell Holmes ou Ludwig Wittgenstein. En Europe, Martin Heidegger était persuadé que la philosophie est morte avec les critiques de Nietzsche, rejoint par Marx, et Freud.
Nous n'avons plus de grands philosophes en occident, car la philosophie est phagocytée par la science. Le public ne croit plus à la sagesse du philosophe. La morale devient une question personnelle. Les grandes questions de société échappent à la compétence du discours philosophique traditionnel.     
Nous admettons tous que la philosophie ne peut aborder tous les aspects de la vie moderne et que les philosophes ne peuvent fournir des réponses justes à des questions scientifiques, sociologiques ou économiques.

pasteur philo


Si la philosophie est un discours organisé ou un raisonnement rationnel, nous découvrons l'importance de ce genre de discours dans notre société à condition de traiter de sujets modernes. Nous avons besoin d'un discours structuré sur les émotions, la liberté, les droits, la justice, l'individu, le corps, l'inégalité, l'identité, le couple, la sexualité, les médias sociaux, l'intelligence artificielle.  
La philosophie universitaire et scolaire est en crise. Les lectures et le grand public se désintéressent des livres de philo.


Nous avons besoin d'une philosophie moderne, pour nous aider à cultiver notre " esprit critique " vis-à-vis des normes sociales, de nos modes de vie et de nos choix. Cette philosophie moderne devrait se fonder sur des vérités scientifiques et ne pas se contenter d'un discours sans lien avec le réel.
Il est vraisemblable que les philosophes de demain soient des scientifiques ou des spécialistes philosophiquement instruits, ou des philosophes scientifiquement instruits. Un économiste est bien placé pour formuler un discours capable de nous aider à comprendre et à critiquer les orientations économiques, un expert en intelligence artificielle peut nous expliquer comment raisonner face à cette technologie spectaculaire.

Prenons l'exemple de Newton et Einstein quand la physique et la philosophie s'associaient dans un projet commun. De même Pasteur dans sa lutte contre la rage où le concept accompagne la découverte.
 
Pourquoi ne pas imaginer une philosophie nouvelle qui retrouve sa place dans le monde occidental à condition de renouveler les sujets, de ne pas négliger les vérités scientifiques, et les besoins du public. Dans ce cas, nous trouverons une philosophie qui nous aide à vivre une vie raisonnée et digne, et à créer le commun dans une société individualiste.

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L'humilité peut sauver ce monde, l'idiot de Dostoïevski

Dostoevski idiot citation

 

Table de matière

  1. Deux aphorismes
  2. Conclusion :

 

Ce roman édité en 1869 est parmi les grands textes de Fedor Dostoïevski, le livre qu'il a eu le plus de mal à finir, et qui reflète la plupart des idées qui ont animé son œuvre.
Dans les années 1867 à 1871, Dostoïevski réside à Dresde pour échapper à ses créanciers russes. Cette fiction a été écrite pendant ce séjour en Allemagne.

L'Idiot est un long récit sur la Russie du XIXe, avec un nombre important de personnages, à partir de familles de la classe moyenne, en dehors de l'aristocratie, comme chez Tolstoï. Les identités sont complexes, les rôles changent selon les motivations : argent, mariage, élévation sociale.

Le prince Mushkin, idiot de naissance parce qu'incapable d'agir, est infiniment bon.
Le roman s'ouvre avec l'enfant idiot, le prince de retour à St Pétersbourg par le train après un séjour dans un sanatorium suisse.

Le corps du roman prend racine à St Pétersbourg et sans proche banlieue. L'homme bon promène son regard illuminé de générosité, sur le monde cupide, arriviste et passionnel, qui l'entoure. L'apparition dans cette société d'un homme radicalement différent, mû par son seul désir d'être agréable aux autres, conciliant et bienveillant, sera perçue, au mieux comme de la naïveté, le plus souvent comme de la bêtise et même de la maladie. Le bon devient un idiot.

Dostoevski idiot citation beaute

 


Le prince est atteint d'épilepsie qui a nécessité plusieurs années de traitement dans un établissement spécialisé. Il est malade et impuissant sexuellement.

L'idiot navigue entre réalisme et allégorie, raison et irrationnel, vertu et vice, comédie et tragédie.

L'idiot, est un chef d'œuvre riche en psychologie, en discussions sur la morale et sur les vraies valeurs.

Le prince dit ce qu'il pense, sans enrober ses phrases derrière le langage civilisé. C'est un être d'une grande sensibilité. Tel un enfant, il parle sans les filtres qu'imposent l'éducation, la bienséance, et la vie en société.

Les autres personnages du roman changent à son contact ; une femme, belle Anastasia accède au bonheur, Gania Yvolguine retrouve le sens de l'honneur, et le sanglant Rogojine goûte, un instant, la fraternité.

Cette œuvre a été et restera un livre phare, car son héros est un homme tendu vers le bien, mais harcelé par le mal.

 


Deux aphorismes

Après la lecture du livre, il reste en mémoire deux aphorismes présents et répétés dans le roman : " L'humilité est une terrible force ", et : " la beauté sauvera le monde ".

Au début, l'idiot est bien accueilli partout, son comportement est jugé comique et innocent. Il ne peut pas comprendre les motivations et les pensées de ses interlocuteurs, il affiche sa bonté et son humilité héritée de son éducation chrétienne. " L'humilité est une force terrible ", dit l'un des personnages du roman.
    
Dostoïevski voulait représenter l'homme comme positivement bon face à une société égoïste, matérialiste et hypocrite.
En étudiant les cahiers de travail de Dostoïevski, on remarque que l'écrivain cherchait à créer un personnage convaincant, ignorant de ses propres valeurs, détaché comme Don Quichotte ou comme M. Pickwick.

Les positions de l'idiot, sa bonté sans limites, sa bonhomie sont mises sur le compte d'un déficit intellectuel. Son humilité naturelle le place systématiquement en position d'infériorité vis-à-vis de ses interlocuteurs.
Page après page, Dostoïevski démontre comment ses interlocuteurs se retrouvent surpris par le caractère sincère, et par la subtilité du prince. Son comportement piège les autres, en éclairant leur cupidité et leur bassesse.

Dostoïevski réussit la création d'un personnage étonnant, presque unique dans la littérature. Mushkin, pensif et passif, humble et profond, affiche les propres idées de Dostoïevski et ses croyances.

Concernant la beauté, selon Dostoïevski, elle est avant tout morale. La beauté du prince se fonde sur son humilité.

Le prince va semer le trouble dans le cœur des dames et des hommes qui vont changer à son contact.
Dostoïevski présume que l'humilité et la bonté sont contagieuses, peuvent nous sauver de la laideur de notre monde.  

 

Dostoevski idiot citation humilite

 

Conclusion :


Dostoïevski était passionné par les journaux, comme nous sommes passionnés par les réseaux sociaux, il les lisait attentivement et citait dans ses romans, les crises et les faits divers.  Dostoïevski introduisait dans ses romans des personnages démagogues et nihilistes qui encourageaient le pessimisme et les pulsions de vengeance et de destruction.
Dostoïevski parle des problèmes de l'homme moderne. Dans son roman, " le joueur " Dostoïevski explore l'intrusion problématique des sciences économiques et de la psychologie dans nos vies. Dans " les frères Karamazov, " il décrit l'homme contemporain " esclave des nécessités qu'il a produites lui-même ". Dans son roman, notes de souterrain il insiste sur un fait étrange de la condition humaine : nous voulons le bonheur, mais nous avons un talent spécial pour nous rendre malheureux " l'homme est extraordinairement, amoureux de sa souffrance : c'est un fait. "

Dans son roman, l'idiot, il explique que nous devons apprendre à être heureux, en cultivant les bonheurs simples. Nous sommes entourés par de choses qui pourraient nous enchanter, à condition de les voir et de savoir les apprécier.

 

 

                                                Nietzsche       Nietzsche ne disait-il pas que Dostoïevski était le seul auteur qui lui ait appris quelque chose sur la psychologie des humains                                                  



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Ladies' Paradise, Zola, Baudrillard, le féminisme du shopping

Paradise zola

 

 

Denise, jeune femme fraîchement débarquée de sa province vient pour travailler avec son oncle. Les affaires vont mal depuis que le Paradis a ouvert ses portes, premier grand magasin à Paris, où les femmes trouvent leur bonheur.
Denise va faire connaissance avec Monsieur Moray, son nouvel employeur, plein d'entrain en ce qui concerne ses magasins, un personnage secret et taciturne depuis le décès de sa femme. Attiré par Denise, il refuse de remarier avec la riche Catherine.
The Paradise, est une série britannique en deux saisons , sur BBC One diffusée en 2012 - 2013, adaptation du célèbre roman d'Émile Zola, qui retrace la naissance des grands magasins, de la consommation, du marketing dans un décor pastel, où acheter devient synonyme d'émancipation féminine.


Au bonheur des dames

Émile Zola publia ce roman en 1883, en proposant une histoire romantique dans le monde des grands magasins, innovation du Second Empire. Ce roman fut traduit en anglais sous le titre Ladies' Paradise.
Denise se fait embaucher au Bonheur des Dames, grand magasin de prêt-à-porter féminin, découvre le monde cruel des petites vendeuses, la précarité de l'emploi et assiste au développement exponentiel de ce magasin et à la mort du petit commerce. Elle suscite l'intérêt du directeur du magasin, Octave, qui lui confie de plus en plus de responsabilités. Elle refuse de devenir sa maîtresse, mais finit par accepter sa demande en mariage.
Sous le Second Empire, on créa à Paris des grands boulevards, des places dégagées et des parcs et des grands magasins permettant de vendre une grande variété de produits. Zola décrit ses magasins qui cherchent à séduire les bourgeois, à l'aide de la publicité et de la guerre des prix poussant les femmes à toujours plus de consommation.
Zola cherchait à raconter l'histoire d'un grand magasin, qui grignote progressivement les commerces alentour, sa stratégie commerciale, les présentations des produits et les techniques de marketing. Zola décrit dans ce roman les rouages d'une société capitaliste où l'argent est le moteur principal des relations économiques et humaines.

 

zola citation bonheur des dames


Le rôle de l'argent devient déterminant dans cette société motivée par les primes et l'intéressement. Zola construit un roman d'analyse sans pessimisme, admettant que la machine capitaliste peut être utile pour augmenter la richesse, et améliorer les conditions des travailleurs. Zola fait de la jeune fille et de son patron amoureux le symbole du modernisme et des crises qu'il suscite. Personne ne pourra plus entrer dans un grand magasin sans ressentir ce que Zola raconte avec génie : les fourmillements de la vie.
Zola critique le mercantilisme, ces populations urbaines assoiffées de consommation, l'enrichissement de la bourgeoisie au détriment des travailleurs, la pulsion de consommation qui devient synonyme d'émancipation et de liberté. Dans cette société, la liberté devient synonyme de la capacité à exprimer ses désirs et à les satisfaire au risque de finir dans l'impasse, dans une inéluctable frustration.

 

Baudrillard, toujours d'actualité  

Des années après la mort de Jean Baudrillard, il est surprenant de voir ses idées et ses citations présentes sur les réseaux sociaux, quand il s'agit d'expliquer la transformation de notre réalité, notre rapport au texte, au sexe, à la politique, à l'amour, à la consommation, et aux mouvements qui traversent nos sociétés.
Il est également étonnant de voir combien les travaux de ce Rémois sont encore enseignés et analysés dans les universités et les médias, y compris à l'étranger.  
Baudrillard voyait le féminisme comme un mouvement de gauche, un mouvement de l'état providence.  Sans la gauche, le féminisme risque de finir par vendre des chaussures et des sacs à main, selon lui.  Il voyait dans ce féminisme le risque d'englober la femme un peu plus dans la société de consommation.    
Baudrillard souligne l'incapacité d'émancipation des vieux idéaux, dans une société de domination économique et culturelle, et dans une société d'individualité.

 

laidies Paradise

 

Le bonheur des dames au shopping !!


La société de consommation a rattrapé les femmes. Depuis quelques mois, on assiste à des discussions étonnantes. La société devient paternaliste avec les femmes pour les protéger après les avoir transformées en victimes. Une nouvelle domination qui permet la création de nouveaux marchés " spécial femme ". Une île exclusivement réservée aux femmes en Finlande (SuperShe Island), taxis pour femmes à Londres ou à Beyrouth, rames de métro séparées pour les femmes au Japon, au Mexique, au Brésil, Égypte et Iran.  

Nous sommes à nouveau dans les analyses de Zola et de Baudrillard, où la séduction occupe une place primordiale dans la vie des femmes, les obligeant à accorder une place toujours plus grande à la consommation, un monde où elles sont objets plus que sujets.

 Le féminisme prisonnier dans Paradise ? Où se trouve le bonheur des dames ? Sans doute, dans une société différente, qui nécessite mobilisation et réflexion au-delà de slogans faciles.

 

 

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" Les heures sombres " : un grand film tout simplement

 

les heures sombres bande affiche

 

 

Avec Gary Oldman, Kristin Scott Thomas, Ben Mendelsohn, Lily James, le réalisateur d'orgueil et préjugés en 2005 Joe Wright nous livre à nouveau un excellent film. La première partie du film, est rythmée et efficace, film sorti en France début 2018.


D'une main de maître, il dirige ses acteurs, mettant en scène les discours au parlement, le contraste entre le Churchill le lyrique devant les députés et le Churchill l'homme isolé qui doute.
Le récit politique se mue en une fable épique, glorifiant unité et l'unanimité des Britanniques sans se soucier de certains détails historiques. Le roi s'est rallié rapidement à Churchill, et la totalité du peuple britannique adhère à la lutte contre le nazisme, voilà les deux thèmes du récit national britannique pendant ces heures sombres.

 

les heures sombres Churchill roi


Une dose de patriotisme, d'émotion, et souvenir de ces soldats morts pour la liberté. La culture qui dessine l'âme d'un pays ; voilà comment Joe Wright signe un chef d'œuvre, subtile et original, et émouvant.

En mai 1940, les Allemands progressent en France et poussent les armées vers la Manche. Le premier ministre Chamberlain en minorité à la chambre, seul Churchill fut accepté pour endosser la défaite. L'armée française en difficulté, l'armée britannique piégée à Dunkerque. Des heures sombres pour l'Europe et pour la liberté.    
Le film de Wright traite de ces jours qui opposent Churchill à son ministre des affaires étrangères Edward Halifax.
Le scénario s'articule sur les trois discours que Winston Churchill a prononcés en mai et juin 1940 à la Chambre des Communes.

Dès le 9 mai, Halifax déplore l'état de guerre et suggère une négociation avec Hitler. Halifax prend la tête de la fronde. Churchill est obligé d'accepter que Halifax étudie les conditions de Mussolini le 25 mai par son ambassadeur à Londres, Giuseppe Bastianini. Le cabinet décide, le 28 mai, de rédiger une demande officielle de médiation au gouvernement italien pendant que Churchill lui-même se trouve dans un état de totale indécision.

 

les heures sombres Churchill


Dans ce film, Churchill prend le métro, pour la première fois. Reconnu et salué, il demande aux voyageurs " comment ils tiennent le coup ", leur détermination et leur confiance offrent au premier ministre le courage d'affronter les députés. Chamberlain lève son veto et son mouchoir, signe convenu pour déclencher les applaudissements des députés conservateurs. Halifax va conclure par la fameuse phrase que Churchill a mobilisé le pays mais aussi " mobilisé la langue anglaise ".

Gary Oldman est parfait en Winston Churchill. Il se glisse dans les habits de ce géant. L'acteur restitue la vivacité d'esprit, l'optimisme sans faille de cet homme politique quand son entourage tente de baisser les bras et de négocier avec Hitler. Nous retrouvons le grand homme avec son mauvais caractère, son égocentrisme, son mépris des bonnes manières et son attachement à l'efficacité. Churchill acculé, doit-il continuer le combat à Dunkerque et sacrifier d'innombrables vies au nom de la liberté, ou négocier avec Hitler ?
Oldman excelle par la voix et le geste, un Oscar a récompensé cette performance.


Joe Wright tente de montrer le conflit interne, les doutes, la solitude du chef du gouvernement. Le scénario invente une scène belle, émouvante, et naïve quand Churchill prend le métro, discute avec les citoyens pour découvrir qu'ils ne veulent pas de compromis avec les nazies, refusent de se soumettre à Hitler. Churchill prononce ensuite son fameux discours au début de la guerre. La beauté des images et des décors enchantent le film, les images claires obscures sont démonstratives, parfois trop.

 

les heures sombres winston Churchill

 


Les joutes verbales sublimées par la beauté de la langue anglaise enchantent la chambre et le spectateur.
À son crédit, les heures sombres reconnaît que Churchill, une fois confronté à Halifax, ministre des Affaires étrangères , a étudié un projet de négociation avec Hitler. Cette initiative a été pondérée par des événements intérieurs et surtout en France, permettant par la suite à Churchill de prétendre qu'il n'a jamais hésité.

Avec le " miracle " de Dunkerque, et le début de la riposte de l'armée, l'espoir peut naître. Halifax, maintenu au Foreign Office dans l'intérêt de l'unité de parti conservateur devient une figure isolée au sein du gouvernement.
Ce film a le mérite à nous rappeler, dans une époque de " Trumpisation " l'importance du verbe, comment les discours de ce grand homme ont entraîné son pays dans une résistance héroïque. Le film met l'accent sur l'indispensable enracinement des hommes politiques dans la culture et l'histoire de leur pays et comment la volonté et l'optimisme sont indispensables pour forger un grand dirigeant.


En glorifiant la politique et les dirigeants sincères et efficaces, le film rappelle leurs moments d'hésitation et de solitudes, mais aussi leur réelle force : la confiance et adhésion des citoyens dans leurs grands hommes d'état.

 

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Kawaii, beau, et mignon, made in japon

kawaii poupee

 

 

 


L'esthétisme japonais classique demeure un art raffiné développé à travers des siècles de réflexion et de sophistication. Dès l'arrivée au Japon, un Occidental risque de poser la question sur ces adolescentes vêtues comme des poupées, ces créatures adorables de la publicité, ces robots colorés qui animent les vitrines des grands magasins ou les bars des grands hôtels.    
Bienvenu dans la culture populaire japonaise : divertissement, communication, habillement, jouets.

 

 

 

Kawaii

Kawaii, ce mot si répandu désigne " mignon " ou " adorable ". Cet adjectif est prononcé de la manière : Ka-wa-iiiiiiiii (accentuation traînante et extatique sur le i).
 À l'origine, " kawaii " un synonyme de " visage radieux ", ou " rougeur d'une personne embarrassée. " Kawaii se mue en " mignon",  la façon dont il est écrit dans l'alphabet japonais signifie littéralement " aimable ", ou " capable d'être aimé ".
Dans les années 1970, une nouvelle calligraphie " mignonne " pratiquée par les adolescentes devient populaire. Ces jeunes filles utilisaient des crayons mécaniques pour produire des lignes plus fines que l'écriture traditionnelle japonaise. Un nouveau style émerge, où les filles traçent de grands caractères ronds accompagnés de petites images. Il s'agit bien sur d'une écriture inutile, illisible, découpée de dessin, interdite dans les écoles. Le public apprécie, les médias aussi.

 

kawaii robot

 

Le " mignon " va gagner car il faut être aimable pour être aimé. Les poupées mignonnes séduisent les adolescentes japonaises, se propagent dans les entreprises, et dans les familles. Des variétés de personnages, toujours plus mignons, souriants, agréables, colorés et gentils font leur apparition.

 


Dans la culture japonaise actuelle, le Kawaii s'exprime partout. Les chanteurs et les acteurs ont des cheveux longs. Les femmes japonaises se disent séduites par le " look mignon " d'un " visage rond enfantin " avec de grands yeux qui signifient l'innocence. Des femmes tentent de changer la taille de leurs yeux en portant de grandes lentilles de contact, de grands cils, un maquillage poussé des yeux ou en modifiant chirurgicalement leurs paupières.
La culture populaire comporte de nombreuses idoles kawaii, tandis que la " mode Lolita " devient une tendance populaire. C'est un mélange étonnant des modes du 19e siècle, du rococo, d'éléments gothiques, de mangas pour produire une poupée ou un robot qui exprime la gentillesse, et l'innocence.

 

 

Le kawaii se répand partout au Japon, du petit commerce de rue aux grandes compagnies, des taxies et aux avions, les mascottes kawaii sont partout.  Pikachu, un personnage des Pokémon orne les flancs des avions de All Nippon Airways ;
Kawaii  est aussi dans la mode, s'habiller avec des vêtements trop courts pour accentuer le côté enfantin, de couleur pastel, accompagnés de sacs ou de petits accessoires avec des personnages de dessins animés.
La cuisine kawaii est caractérisée par la présentation de plats de façon " mignonne ", et très colorée.

 


L'esprit kawaii a envahi les panneaux publicitaires nippons, des enseignes de grands magasins aux restaurants, des journaux aux emballages, jusqu'aux institutions, les affiches promotionnelles de l'armée japonaise sont illustrées de personnages mignons.
On prétend que cette beauté innocente et non agressive allège la tension, favorise la relaxation et rehausse la productivité des entreprises.
Kawaii a été accepté aussi en dehors du Japon à partir de 2006, la culture japonaise populaire contemporaine commence à influencer le monde entier.

 

kawaii hello kitty

 

 

 

Hello Kitty

Comment oublier le personnage de Hello Kitty, à l'origine du concept du kawaii.
Kawaii implique une relation sociale entre une personne et un objet. Cette relation apparaît bénéfique. Cet objet évoque un sentiment agréable, une satisfaction et une détente. Si la culture Kawaii était à l'origine une culture pour les enfants, elle devient la culture de toute personne qui cherche les sensations agréables de l'enfance. Au Japon, l'enfance rappelle le temps de la liberté et de l'innocence. Les expressions de la nostalgie de l'enfance sont fréquentes dans le cinéma japonais, la télévision, la musique.

 

 

 

Une rapide analyse

Les Japonais décrivent leur culture comme émotionnelle et orientée vers le groupe, contrairement à la culture occidentale décrite comme froide et individualiste.
 En réaction au stress de la vie contemporaine, ces produits ont connu un essor considérable.
Le syndrome de Kawaii révèle une caractéristique culturelle japonaise qui met l'accent sur le fait d'appartenir au groupe, à l'opposé de notre société occidentale fondée sur l'individu.

 

kawaii girl

 

Les chercheurs japonais analysent le kawaii comme une esthétique, comme le beau, l'innocent, l'enfantin, ou le pur, mais aussi quelqu'un qui a besoin de la protection d'un adulte.
Selon Yomota, " Celui qui personnifie Kawaii n'est pas une personne mature, c'est une belle personne, féminine, puérile, soumise et pure ".   

En 2012, lors de son exposition, le musée Yayoi a publié un livre de Keiko Nakamura. L'auteur a montré que " Hello Kitty", personnage culturel kawaii contemporain, est devenu largement diffusé à travers le monde, à travers les biens de consommation et à travers les magazines féminins.

Selon kamurato, kawaii est un produit influencé par le goût occidental. Nakamura partage l'avis de Koga sur le fait que la culture kawaii est une culture populaire japonaise qui mélange une esthétique japonaise, à la culture occidentale, ou une comme culture japonaise occidentalisée.

 

kawaii girls

 

Sharon Kinsella a identifié dans son article " Cuties in Japan "1 plusieurs aspects de la culture kawaii. Elle déclare que " le style kawaii a dominé la culture populaire japonaise dans les années 1980. Kawaii ou "Mignon" signifie essentiellement enfantin et célèbre un comportement social doux, vulnérable, et innocent. Elle explique :
"Le désir irrésistible des jeunes japonais, enveloppé dans la culture Kawaii était d'échapper aux restrictions régissant leurs vies telles que l'autodiscipline, la responsabilité, le devoir, le travail, et les obligations."

Kinsella a noté que la culture kawaii suggérait l'immaturité pour échapper aux restrictions qui régissent la vie sociale.


L'immaturité de Kawaii fonctionne comme un cocon, un refuge de la maturité provoquée par occidentalisation rapide et modernisation " selon Miyadai qui résume le rôle de cette culture dans le monde entier : échapper et rêver.

Le Kawaii devient élément important de soft power, de l'image d'un Japon moderne, coloré et " cool ". kawaii est le mot japonais le plus répandu dans le monde au 21e siècle, le mot synonyme joie de vivre et de l'anti-déprime .


Références
Kyoko Koma: Kawaii as Represented in Scientific Research: The Possibilities of Kawaii Cultural Studies, HEMISPHERES No. 28°, 2013

Sharon Kinsella, "Cuties in Japan", in Women Media and Consumption in Japa nBrian Moeran (eds.), Honolulu: University of Hawaii Press, 1996,

Charlène Veillon, L'art contemporain japonais: une quête d'identité. De 1990 à nos jours,
Paris

Bruno Olivier, "Les identites collectives: comment comprendre une question politique brulante?", Les Identites collectives, Paris: CNRS Editions, 2009

 

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Bonjour Tristesse, Françoise Sagan, analyse

sagan--francoise-bonjour-tristesse

 

sagan  francoise bonjour tristesse

 

Françoise Sagan (1935-2004) née Quoirez, commence sa carrière d’auteure après la Seconde Guerre mondiale, pendant les années 50 d’où émerge l’émancipation des femmes comme une question sérieuse dans la société occidentale.

 

Selon Ann Jefferson :
« Ce n’est qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que l’adolescente fait son entrée dans la littérature française, désinvolte, provocatrice, sexuée. »

Ann Jefferson, « À l’heure des jeunes filles en fleurs, » Le Magazine littéraire N° 547 (septembre 2014), 74.

 

La jeune Sagan invente des figures de jeunes filles s’émancipant des stéréotypes sociaux.
L’un des principaux thèmes des romans est l’amour. Dans l’univers fictif de Sagan, l’amour représente la tristesse, la douleur et la déception. Le deuxième thème est le bonheur.
La quête de celui-ci devient le but premier des héroïnes. C’est ce qu’elles s’efforcent de trouver, et la principale raison de leur existence.

 

 

Bonjour Tristesse

Bonjour tristesse est un roman court de Françoise Sagan écrit en 1954, sans prétention littéraire. Un roman qui a eu son moment de gloire. Auteure à dix-neuf, le succès la rend riche et célèbre. Le roman bénéficie du contexte de l’émancipation féminine qui régnait alors en France. Ce premier roman fait scandale. Ce phénomène est raconté par le fils de l’auteur, Denis Westhoff, dans son livre de mémoire, Sagan et fils :


« Avec le succès, vint le scandale, je devrais dire le double scandale, celui qui était lié au livre et à l’époque, et celui qui la confondit avec Cécile, sa jeune héroïne, assimilant son propre mode de vie à celui, dissolu, fitzgéraldien, de ses personnages. Le roman provoqua un tel tumulte que certains libraires refusèrent de le mettre dans leur vitrine ; d’autres dissuadaient les jeunes filles de l’acheter. Bonjour Tristesse était un livre brûlant, un livre défendu. »
Denis Westhoff, Sagan et fils (Paris : Stock, 2012), 32

 

Le roman est écrit à la première personne du singulier par une jeune fille pressée de devenir une femme adulte. Le ton est désabusé, direct quand il s’agit du désir sexuel, reflétant la tendance de la société française quelques années avant 1968.


Cette histoire s’ouvre alors que l’héroïne examine un sentiment nouveau qui l’envahit.
Dans un premier paragraphe dont le lyrisme est presque poétique, Françoise Sagan donne le ton de son récit. Elle décrit les sentiments de crainte et de peur d’une jeune fille qui éprouve, pour la première fois, une sensation si personnelle, résultat de ses propres actions et impossible à communiquer. Ces sentiments forment une barrière entre elle et les autres, ce qui l’effraie et la fascine à la fois.

« Sur ce sentiment inconnu, dont l’ennui, la douceur m’obsèdent. J’hésite à apposer le nom... nom
grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais 1'ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres. » (page -13)

 

Cécile, la narratrice, raconte son passé récent, son dernier été. Dès le début de l’action, le lecteur est transporté à l’été précédent, lorsque l’héroïne avait 17 ans et était heureuse, avant l’intervention de cette étrange « tristesse ».

Cécile, tout juste sortie de l’école, est partie vivre avec son père Raymond, un beau veuf de 40 ans, et sa maîtresse, Elsa, une belle rousse charmante qui manque cruellement d’intelligence.

Elle n’avait connu jusque-là que la liberté, le plaisir et l’insouciance, quand survient Anne Larsen, jeune femme mûre et grave, dont Raymond, son père, s’éprend aussitôt. La jeune fille se sent menacée. Mue par une jalousie féroce ainsi par la crainte de perdre sa liberté, elle fait tout pour séparer Anne de son père et compromettre leur mariage.

Cécile est choquée d’apprendre que son père change de maîtresse tous les six mois ! Elle l’accepte bientôt, en raison du charme et de l’affection sincère de son père pour elle, mais aussi en raison de son manque d’initiative et de son désir d’une vie facile, et d’éviter les problèmes.
Peu après avoir pris conscience de la situation, elle dit :
« mais bientôt sa séduction, cette vie nouvelle et facile, mes dispositions m’y amenèrent. » (page 14}

Raymond a loué une villa au bord de la Méditerranée et propose qu’ils y passent l’été tous les trois, sous réserve que Cécile accepte la présence d’Elsa, ce qu’elle fait volontiers. La villa, blanche et belle, donne sur la mer où ils passent tous les jours. Cécile se trouve presque droguée par la combinaison de l’eau, du soleil brûlant et de la chaleur intense, une combinaison qui tend à émousser ses sens et à l’entraîner dans une oisiveté indifférente dont elle aura de plus en plus de mal à sortir.
Regarder le sable s’écouler lentement entre ses doigts, elle dit :

« Je me disais qu’il s’enfuyait comme le temps ; que c’était une idée facile et qu’il était agréable d’avoir des idées faciles. C’était l’été. » (pages 15 — 16)

 

C’est à ce moment-là que Cécile rencontre Cyril, un jeune étudiant.
Elle est immédiatement attirée par lui, non seulement par ses attributs physiques, mais aussi par quelque chose de très responsable et protecteur qu’elle voit sur son visage, une force de caractère dont elle est totalement dépourvue. La perspective de naviguer avec lui et de passer de longues heures en la compagnie amusante de son père et d’Elsa lui fait plaisir. Contente, et absorbée par son propre bonheur, Cécile est surprise par l’annonce soudaine de son père de l’arrivée d’un visiteur. Son inquiétude, cependant, se transforme en stupéfaction lorsqu’elle apprend que le visiteur est Anne Larsen, une belle divorcée de 42 ans, intelligente, distante et indifférente. Elle était une amie de la mère de Cécile.

Anne est l’antithèse des vacances, elle stimule les autres à la réflexion et à l’action, elle donne un sens aux choses ; sa seule présence est une force perturbatrice qui exclut l’ennui et la paresse.
Pour Cécile, qui avait souhaité que l’été se passe dans une explosion de soleil, d’eau salée et de nuits fraîches, l’arrivée d’Anne ne peut que signifier la fin de ses plaisirs oisifs.
Elle parle des jours qui restent avant l’arrivée d’Anne comme étant les derniers vrais jours de vacances.
Cécile n’hésite pas à faire remarquer à son père la situation embarrassante qui résultera probablement d’une rencontre entre Anne et Elsa.
Mais, comme c’est inévitable, ils finissent par rire des démêlés amoureux de Raymond.

Le jour de l’arrivée d’Anne, Cécile refuse d’accompagner son père et Elsa à la gare pour l’accueillir ; elle préfère rester seule sur la plage. Elle est bientôt rejointe par Cyril qui, bien que choqué par sa famille à trois, s’est pris d’affection pour Cécile. Là, au soleil, ils échangent leurs premiers baisers doux et passionnés. Ils sont soudain interrompus par un coup de klaxon : c’est Anne.


Sans s’en rendre compte et sans en avoir l’intention, Anne assume un rôle qui lui sera imposé tout au long de l’histoire : celui de l’intruse.
Elle n’est plus seulement une invitée dérangeante, elle est une envahisseuse de la vie privée, une intruse qui oblige les gens à s’approcher d’elle, qui les invite à l’introspection et au sentiment de culpabilité à l’égard de leurs habitudes de vie.
Ses premières paroles, qui ont dû provoquer une vague d’inquiétude chez Cécile, montrent sa perception immédiate de leur vie oisive en vacances et semblent indiquer qu’elle trouvera sûrement un remède, un moyen de revigorer ces gens endormis :
« C’est la maison de la Belle-au-Bois — dormant » page 26

Sagan laisse tomber le fil de son histoire, pour un moment, pour se livrer à l’évocation d’expériences passées et souligner l’importance de la mer et de son rythme dans son présent. L’importance de la mer et de son rythme dans sa vie actuelle. Elle admet son grand amour du plaisir, seul élément cohérent de sa personnalité, attitude généralement cynique à l’égard de l’amour, un cynisme inspiré par la franchise totale de son père à propos de l’amour, de ses aventures amoureuses et de leur brève durée.
En conséquence, son idéal est plutôt déformé :
« Je me répétais volontiers des formules lapidaires, celle d’Oscar Wilde, entre autres : “Le péché est la seule note de couleur vive qui subsiste dans le monde moderne. Je croyais que ma vie pourrait se calquer sur cette phrase, s’en inspirer. Idéalement, j’envisageais une vie de bassesses et de turpitudes.” (page, 34)

 

Un jour, Anne surprend Cécile et son amoureux dans les bois, en train de s’embrasser.
Elle ordonne à Cyril de s’éloigner, interdit à Cécile de le revoir, et impose un plan d’étude pour les jours de vacances restants, afin que Cécile puisse réussir ses examens.
Sûre que son père va la défendra contre une telle routine, Cécile se précipite chez elle, pour s’apercevoir que son père est déjà tombé sous la domination d’Anne.
Elle subit et continue de se languir de Cyril.

 

Oui, c’est bien ce que je reprochais à Anne ; elle m’empêchait de m’aimer moi-même. Moi, si naturellement
faite pour le bonheur, l’amabilité, l’insouciance, j’entrais par elle dans un monde de reproches, de mauvaise conscience, d’introspection. Je me perdais : moi — même. J’allai être influencée, remaniée, orientée par Anne.
Je n’en souffrirais même pas : elle agirait par l’intelligence, 1'ironie, la douceur, je n’étais pas capable de lui résister ; dans six mois, je n’en aurais même plus envie. Il fallait absolument se secouer, retrouver mon père et notre vie d’antan. La liberté, je ne peux dire être moi même puis que je n’étais rien qu’une pâte modulable, mais celle de refuser les moules.” (pages 77 -78)

« — À quoi attachez-vous de l’importance ? À votre tranquillité, à votre indépendance ?
— À rien, dis-je. Je ne pense guère, vous savez. » (page -1 58)

Pensant comme une adolescente, elle décide qu’Anne doit être éliminée. Elle imagine un complot dans lequel Cyril et Elsa prétendent être amants pour faire croire à son père, par jalousie, qu’ils ont une liaison. Le complot est couronné de succès, mais alors qu’Anne tente de quitter Cécile et son père par dégoût, elle est tuée dans un accident de voiture : un suicide apparent.

Le livre se termine par la mort d’Anne, suicide ou accident.
Cécile et son père retournent à leur vie de jouissance, libérés de l’influence d’Anne, mais désemparés.

Seuls à Paris après l’enterrement d’Anne, Raymond et Cécile parviennent enfin à parler d’Anne de façon normale, et puis, lentement, leur vie reprend son cours, reprenant les fils qu’ils n’avaient pas encore rompus, les mêmes schémas, les mêmes intérêts.

« Seulement quand je suis dans mon lit, a l’aube, avec le seul bruit des voitures dans Paris, ma mémoire parfois me trahit : l’été revient et tous ses souvenirs. Anne, Anne ! Je répète ce nom très bas et très longtemps dans le noir. Quelque chose monte alors en moi que j’accueille par son nom, les yeux fermés : Bonjour Tristesse. "
(page 188)

 

sagan  francoise bonjour tristesse citation

 

 

La technique de Sagan

Son récit est clairement subjectif, intimiste mêlant les descriptions et ses propres ressentis et réflexions. Lassitude, désenchantement, tristesse, voilà le ton du roman. Les personnages portent le poids de la responsabilité née de leurs actes libres. Chaque acte, posé librement, a des conséquences avec lesquelles il faut vivre. Ce thème est central chez Jean-Paul Sartre détaillé dans L’Être et le Néant, publié en 1943.

Cécile découvre la tristesse, un sentiment fait de regret et de remords et de saveur du néant et de la désillusion qui envahit cette jeune fille prématurément cynique et lucide.

Bonjour Tristesse décrit une certaine jeunesse française occupée par les loisirs sans rien construire, une mentalité présente parmi la jeunesse aisée de ces années-là, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de prospérité économique.

Françoise Sagan touche un thème récurrent lié à la jeunesse : la difficulté à trouver une place utile, une orientation pour sa vie dans un monde plein de futilité, et surtout sans guide. Le père Raymond laisse Cécile complètement libre. Cette liberté devient menaçante, déroutante.

Je me débattais des heures entières dans ma chambre pour savoir si la crainte, l’hostilité que m’inspirait Anne à présent se justifiaient, ou si je n’étais qu’une petite fille égoïste et gâtée en veine de fausse indépendance.”

Le roman décrit les tumultes de l’adolescence, du passage à l’âge adulte à travers une meilleure connaissance de soi.

Ce premier roman, écrit à dix-huit ans, allait apporter à Françoise Sagan (née en 1936) un immense succès. Suivront, parmi les titres les plus connus. Un certain sourire (1956), dans un mois, dans un an (1957), aimez-vous Brahms(1959) et la Femme fardée (1981).

 

Son style désabusé et désinvolte, rappelle celui de certains “Hussards” (mouvement littéraire français des années 1950 et 1960, s’oppose à l’existentialisme sartrien par l’amour du style et l’impertinence représentée par Nimier, Blondin et Déon.

Sagan décrit ou évoque une société brillante et oisive, minée par le sentiment de sa propre décadence. Le mal du siècle est celui d’une génération aux sentiments minée par l’argent et l’alcool, sans authenticité, et sans projet.

L’évocation d’un univers mélancolique, ce “blues” tranquille, peut rappeler Scott Fitzgerald.

L’une des caractéristiques du style de Sagan est la façon dont elle dépeint les sentiments amoureux confus de Cécile, adolescente. Elle rencontre Cyril sur la plage, et il devient plus tard son premier amant.

 

sagan  francoise bonjour tristesse film

 

 

Sagan dans la littérature française

Elle est décrite par les critiques comme « un puissant témoin de son temps », devient l’objet des commentaires parfois élogieux signés par de grands critiques : « dons exceptionnels », « dons remarquables », « dons d’écrivain évidents », « beaucoup de talent, et une personnalité certaine », « surprenante dextérité. »
Michel Guggenheim, François Sagan devant la Critique, Revue française (octobre 1958), p.3

 

Plus tard, elle témoigne d’une lucidité et d’une humilité remarquables quand elle disait qu’elle allait laisser une trace dans la librairie à défaut d’en laisser une dans la littérature.

Bonjour tristesse a remporté le Prix des Critiques. Le roman s’est vendu à un million d’exemplaires en France dès la première année. À partir des années 60, il avait été traduit en 23 langues, et les ventes ont atteint quatre millions d’exemplaires. Il a également été cité comme étant l’un des trois romans les plus vendus en 1955 (Prescott New York Times Book Review 5 juin 1955).

À l’exception de Rimbaud, on ne peut pas trouver beaucoup de jeunes écrivains, en particulier de jeunes femmes écrivains en France. Ceci est particulièrement vrai avant la Seconde Guerre mondiale. Sagan suit les traces de Raymond Radiguet, qui a publié le diable au corps en 1923, à l’âge de 20 ans.
L’héroïne de Sagan, Cécile, comme le note Pierre de Boisdeffre, « est la sœur cadette du héros de Radiguet »

Pierre de Boisdeffre : Histoire de la littérature de langue française 202

Sagan figure parmi les femmes écrivaines les plus importantes. Depuis 1954, elle a publié 14 romans, sept pièces de théâtre, deux recueils de nouvelles, quatre ouvrages autobiographiques et une biographie. En outre, elle a réalisé des critiques de films, des textes courts et divers articles sur des sujets allant de la mode aux voyages. Aucune de ces œuvres n’a atteint l’immense popularité ni gagné pour elle la célébrité qu’elle a atteinte avec Bonjour tristesse.
En 1985, Sagan a reçu le Grand Prix littéraire de Monaco pour l’ensemble de son œuvre.
Outre Bonjour tristesse, nombre de ses autres romans ont également été des best-sellers.

L’un des problèmes que pose la classification des romans de Sagan est qu’elle n’appartient à aucune école ou mouvement contemporain. Elle semble être une écrivaine indépendante. Elle n’est ni une réformiste ni féministe. Alfred Cismaru estime que « l’œuvre de Sagan ne révèle pas de grandes lignes esthétiques, philosophiques ou même psychologiques »
Alfred Cismaru : Françoise Sagan's Theory of Complicity" Dalhousie Review 468-69).


Il situe ses romans quelque part entre la littérature et le mythe, et croit que son intention est de décrire uniquement ce qu’elle voit dans le monde.

La période d’après-guerre, de 1945 à 1955, a été dominée sur le plan littéraire par l’existentialisme sous l’influence de Jean-Paul Sartre et d’Albert Camus. Après la guerre, un sentiment d’incertitude et l’idée d’absurdité ont commencé à prendre la place des valeurs traditionnelles. Le succès de l’existentialisme de Sartre semble exprimer l’angoisse des temps modernes.


La génération de cette période a commencé à mettre l’accent sur l’homme au lieu de croire en l’existence de Dieu.
Miller souligne que les romans de Sagan étaient considérés, comme beaucoup d’autres à cette époque, comme le développement logique de l’existentialisme. Ils semblaient exprimer le vide de la vie pour toute une génération.
Miller, Judith Graves. Françoise Sagan. Twayne World Author Series 797 Boston : Hall, 1988.

 

Bien que de nombreux critiques considèrent que certains éléments de sa fiction sont existentialistes, comme le vide de la vie et l’absence de Dieu, l’accent de ses romans est davantage mis sur l’amour et le bonheur. Si elle est une grande admiratrice de Sartre, elle est également une grande adepte de Proust, dans le traitement des thèmes amoureux.

 

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Françoise Sagan : Aimez-vous Brahms, analyses

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Francoise SAGAN aimez vous Brahms

 

 

Paule a 39 ans. Décoratrice et divorcée, la quarantaine « un peu usée ». Age critique pour une femme.


L’incipit du roman est une réussite : « Paule contemplait son visage dans la glace et en détaillait les défaites accumulées en trente-neuf ans, une par une, non point avec l’affolement, l’acrimonie coutumiers en ce cas, mais avec une tranquillité à peine attentive. Comme si la peau tiède, que ses deux doigts tendaient parfois pour souligner une ride, pour faire ressortir une ombre, eût été à quelqu’un d’autre, à une autre Paule passionnément préoccupée de sa beauté et passant difficilement du rang de jeune femme au rang de femme jeune : une femme qu’elle reconnaissait à peine. »

Elle vit une relation avec Roger, un homme de son âge qui lui rend de distraites visites qu'elle attend, fidèle et dolente. Il « ne pouvait même pas admettre l’idée qu’elle pût être seule et malheureuse par lui », et a des aventures sur lesquelles elle ferme les yeux. La fougue s’est éteinte pour se transformer en simple affection. Dès le début de l'histoire, la nature de cette relation est loin d'être idéale, du point de vue de Paule. Roger se donne la liberté d'avoir des relations avec d'autres jeunes femmes. Sans surprise, cela laisse Paule se sentir plutôt seule et négligée.

« Dans la boîte de nuit, ils s’assirent à une petite table loin de la piste et regardèrent défiler les visages sans un mot. Elle avait sa main sur la sienne, elle se sentait parfaitement en sécurité, parfaitement habituée à lui. Jamais elle ne pourrait faire l’effort de connaître quelqu’un d’autre et elle puisait en cette certitude un bonheur triste.
Plus tard, ils revinrent en voiture, il descendit et la prit dans ses bras devant le porche.
“Je te laisse dormir. À demain, mon chéri.

Il l’embrassa légèrement et partit. Elle agita la main. Il la laissait dormir de plus en plus souvent. Elle était seule, cette nuit encore, et sa vie à venir lui apparut comme une longue suite de nuits solitaires. Dans son lit, elle étendit le bras instinctivement comme s’il y avait un flanc tiède à toucher, elle respirait doucement comme pour protéger le sommeil de quelqu’un. Un homme ou un enfant. N’importe qui, qui ait besoin d’elle, de sa chaleur pour dormir et s’éveiller. Mais personne n’avait vraiment besoin d’elle. »
Page 15


Survient alors Simon, un beau jeune homme d’à peine 25 ans. Fils d'une riche cliente, Simon Van den Besh, quinze ans son cadet. Il est d’une grande beauté.

« Encore qu’il ne tirait de son physique aucune assurance, seulement un soulagement : “Je n’aurais jamais eu la force d’être laid.” »

« Il ne semblait absolument pas conscient de son physique : c’était inespéré. »
Il est nonchalant et enfantin, s'éprend d'elle, la courtise. Elle résiste par fidélité à Roger, et en raison de la différence d’âge.

 

Au début, Paule hésite à s'impliquer avec Simon même si elle éprouve une étincelle palpable d'attraction. Simon, quant à lui, est déterminé à gagner le cœur de Paule, la poursuivant avec une vigueur et une persévérance considérables pendant les jours qui suivent leur rencontre initiale. Naturellement, il ne faut pas longtemps avant que Paule succombe aux charmes de Simon — après tout, il est très vif et attentif, même s'il est un peu immature.

 

« Il descendit la dernière marche et avança vers elle. “Il va se précipiter sur moi”, pensa Paule avec ennui. Il passa un bras du côté gauche de sa tête, ralluma, puis mit son bras droit de l’autre côté. Elle ne pouvait plus bouger.
“Laissez-moi passer”, dit-elle très calme.
Il ne répondit pas, mais se courba et mit sa tête sur son épaule, avec précaution. Elle entendit son cœur battre à grands coups et soudain se sentit troublée.
“Laissez-moi, Simon... Vous m’ennuyez.”
Mais il ne bougeait pas. Simplement, il murmura son nom deux fois à voix basse. “Paule, Paule”, et derrière sa nuque, elle voyait la cage d’escalier si triste, si lourde de morgue et de silence.
“Mon petit Simon, dit-elle aussi à voix basse, laissez-moi passer.”
Il s’écarta et elle lui sourit un instant avant de s’en aller."
Page 57

 

Simon tente de la convaincre d’accepter son amour. Mais il y a toujours l’autre, Roger. Paule réfléchit au passage du temps et à sa quête du bonheur, elle est confrontée à un choix. Doit-elle rester avec Roger et l'existence familière et insatisfaisante, ou tenter sa chance avec Simon et la fraîcheur de la jeunesse qu'il offre ?


Je l’aime”, dit-elle, et elle se sentit rougir. Elle avait l’impression d’avoir eu une voix de théâtre.
“Et lui ?
– Lui aussi.
– Bien entendu. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
– Ne jouez pas les sceptiques, dit-elle doucement. Ce n’est pas de votre âge. Vous devriez être au moment de la crédulité, vous...”
[…..]
“Vous aimez Roger, mais vous êtes seule, dit Simon. Vous êtes seule, le dimanche ; vous dînez seule et probablement vous... vous dormez seule souvent. Moi je dormirais contre vous, je vous tiendrais dans mes bras toute la nuit, et je vous embrasserais pendant votre sommeil. Moi, je peux encore aimer. Lui, plus. Vous le savez."
Page 68

 


Elle insiste, mais il ne reste pas. Roger doit passer dix jours aux États-Unis pour affaires, ne peut répondre aux demandes de Paule de rester avec elle ou d’accepter de l’accompagner. Il part. Elle s’approche de Simon pendant l’absence de Roger :

"Pour la première fois, il lui apparut semblable à elle, à eux (Roger et elle), non point vulnérable […] libéré, dépouillé de tout ce que sa jeunesse, sa beauté, son inexpérience lui prêtaient d’insupportable à ses yeux. Il laissait sa main immobile dans la sienne, elle sentait le pouls contre ses doigts et, soudainement, les larmes aux yeux, ne sachant pas si elle les versait sur ce jeune homme trop tendre ou sur sa propre vie un peu triste, elle attira cette main vers ses lèvres et l’embrassa."
Page 91


Elle tombe amoureuse de Simon, présent pour rompre sa solitude, pour l’accompagner. Elle oublie Roger, ou fait semblant de l’oublier. Simon compte le plus :

"Simon couvrait son visage de baisers ; elle respirait, étourdie, cette odeur de jeune homme, son essoufflement et la fraîcheur nocturne.
Il était tout près d’elle, beaucoup trop près, pensa-t-elle. Il était trop tard pour parler, et il n’avait pas à la suivre. Roger aurait pu le voir, tout cela était fou... Elle embrassa Simon.
Le vent d’hiver se levait dans les rues, il passa sur la voiture ouverte, rejeta leurs cheveux entre eux, Simon couvrait son visage de baisers ; elle respirait, étourdie, cette odeur de jeune homme, son essoufflement, et la fraîcheur nocturne. Elle le quitta sans un mot.
À l’aube, elle se réveilla à demi et comme en un rêve, elle revit la masse noire des cheveux de Simon, mêlés aux siens par le vent violent de la nuit, toujours entre leurs visages comme une barrière soyeuse et elle crut sentir encore la bouche si chaude qui la traversait. Elle se rendormit en souriant."

Page 105


"Deux jours plus tard, ils dînèrent ensemble. Paule n’eut besoin que de quelques phrases pour que Simon comprît ce qu’avaient été pour elle ces dix jours : l’indifférence de Roger, ses sarcasmes sur Simon, la solitude. […] Roger, je suis malheureuse par ta faute ; Roger, ça doit changer."
Page 114

 


"Je ne suis pas inconséquent, tu sais. J’ai vingt-cinq ans, je n’avais jamais vécu avant toi et sûrement je ne vivrai plus après. Tu es la femme et surtout l’être humain qu’il me faut. Je le sais. Si tu le voulais, je t’épouserais demain.
– J’ai trente-neuf ans, dit-elle.
– La vie n’est pas un journal féminin, ni une suite de vieilles expériences. Tu as quatorze ans de plus que moi et je t’aime et je t’aimerai très longtemps. C’est tout. Aussi, je ne supporte pas que tu t’abaisses au niveau de ces vieilles taupes, par exemple, ni de l’opinion publique. Le problème, pour toi, pour nous, c’est Roger. Il n’y en a pas d’autres.
Il se glissa près d’elle, l’embrassa et la prit. Elle ne protesta pas de sa fatigue et il lui arracha un plaisir violent qu’il ne lui avait jusque-là pas fait connaître. Il caressa ensuite son front mouillé de sueur, l’installa au creux de son épaule, à l’opposé de son habitude, rabattit les couvertures sur elle, soigneusement.
‘Dors, dit-il, je m’occupe de tout."
Page 154

Roger trompe sa solitude avec d’autres femmes, des conquêtes faciles, et des relations sans lendemain. Sagan montre l’ambivalence masculine :


"Elle était sotte, bavarde et comédienne. À force de ridiculiser l’amour, elle le rendait curieusement cru ; et sa façon de réduire à néant chez lui, toute envie de tendresse, de camaraderie ou de vague intérêt, la rendait plus excitante."
Page 120


Roger se rend compte de ce qu’il a perdu en Paule et décide de la reconquérir, tandis qu’elle, poussée par la peur que son âge lui inflige, se demande qui de Simon ou de Roger lui procurera le bien-être dont elle a besoin, un bien-être situé entre le confort moral et l’amour. Elle revoit Roger. Elle l’aime toujours. Il promet de changer, de faire attention à ses besoins, de ne plus la laisser seule.

 

"j'étais si malheureux, dit-il.
– Moi aussi’, s’entendit-elle répondre et, s’appuyant un peu contre lui, elle se mit enfin à pleurer, suppliant en elle-même Simon de lui pardonner ces deux derniers mots.
Il avait posé la tête sur ses cheveux, il disait : ‘Là, ne pleure pas’, d’une voix bête.
‘J’ai essayé... dit-elle enfin d’un ton d’excuse, j’ai essayé... vraiment...’
[..]
‘Dis quelque chose, murmura-t-elle.
– J’étais si seul, dit-il, j’ai réfléchi. Assieds-toi là, prends mon mouchoir. Je vais t’expliquer."
Page 173

À présent, Paule doit rompre avec Simon.

"Elle ne pouvait s’empêcher de l’envier pour ce chagrin si violent, un beau chagrin, une belle douleur comme elle n’en aurait jamais plus. Il se dégagea brusquement et sortit, en abandonnant ses bagages. Elle le suivit, se pencha sur la rampe, cria son nom :
‘Simon, Simon, et elle ajouta sans savoir pourquoi : Simon, maintenant je suis vieille, vieille...’
Mais il ne l’entendait pas. Il courait dans l’escalier, les yeux pleins de larmes ; il courait comme un bienheureux, il avait vingt-cinq ans. Elle referma la porte doucement, s’y adossa."

Page 174


Après la rupture avec Simon, et le retour de Roger dans sa vie, elle est heureuse. Elle attend le retour de Roger quand le téléphone sonne :

"À huit heures, le téléphone sonna. Avant même de décrocher, elle savait ce qu’elle allait entendre :
Je m’excuse, disait Roger, j’ai un dîner d’affaires, je viendrai plus tard, est-ce que..."
Page 175

 

 

Aimez-vous Brahms : analyse rapide

 

Le titre du roman vient d'une note que Simon laisse à Paule l'invitant à un concert de musique classique. La ligne ‘Aimez-vous Brahms ?’ incite Paule à remettre en question ses préférences dans la vie, ses valeurs et sa propre estime de soi. Et si quelque chose la rendrait heureuse et est-ce vraiment à portée de main ?

On peut lire ce livre comme une affligeante banalité, l’histoire d’une femme de 40 ans entre deux hommes, des personnages narcissiques, nantis qui trompent la vacuité de leur existence dans le scotch, le champagne et le sexe. Cette analyse va dans le sens des critiques adressées aux romans de Sagan en général : parisianisme, problèmes de gens aisés, absence de social, absence d’évolution des personnages, et traitement psychologique superficiel.


Il existe d’autres niveaux de lecture, quand on constate que Sagan continue à traiter ses thèmes préférés : la fuite de la jeunesse, et le choc des générations, la solitude dans sa fatalité, paradoxes de l’amour, difficulté d’aimer, l’amour contre la solitude, la fragilité du couple, l’inconstance et la cruauté amoureuses.


Sagan continue à porter le flambeau de la jeune génération dans ces années 50-60. Roman après roman, elle parle des jeunes et des vieux, de l’âge, et son retentissement sur la société. Il suffit de lire Bonjour tristesse ou ce roman pour comprendre qu’il y avait beaucoup de jeunes dans la France à l’époque.

Françoise Sagan montre le vide de ces vies centrées sur elles-mêmes, et livre une vue acerbe sur le milieu mondain parisien, ses futilités et ses excès.

 

Elle traite un sujet important : la liberté et l’autonomie féminine. Comment trouver l’équilibre entre la liberté et le couple ? Faut-il sacrifier son autonomie pour ne pas vivre seule ? Une femme est-elle condamnée à la solitude si elle refuse de tout sacrifier pour son homme ?

 


Paule est indépendante et malheureuse, autonome, mais seule, n’a pas besoin de la protection d’un homme, mais de l’amour d’un homme.

En 1960, il fut porté à l'écran par Anatole Litvak, avec Ingrid Bergman, Yves Montand, Anthony Perkins. À ce jour, c’est, parmi toutes les adaptations cinématographiques de ses romans, le plus gros succès.

 

 

Le film avait choisi la célèbre 3ème symphonie de Brahms et son mélancolique troisième mouvement, pour la soirée concert de Paule et Simon.

 

 

 

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Kazuo Ishiguro : prix Nobel de littérature et de nombreux films

kazuo Ishiguro

 

 

Le prix Nobel de littérature 2017 honore un écrivain européen, connu à travers des dizaines de romans, et quatre films, et des scénarios pour la télé britannique. Les deux films qui ont rencontré un succès populaire étaient : " les vestiges du jour " film de James Ivory 1993, et " après moi " à partir de son roman Never Let Me Go 2010.

Ce romancier britannique et japonais est connu pour ses histoires lyriques nuancées de nostalgie et accompagnées d'un optimisme subtil. Kazuo Ishiguro est né au Japon. Il suit son père en Angleterre et y réside à partir de 1960. Ses parents, pensant y rester temporairement, préparent l'enfant à poursuivre sa vie au Japon.
Il a fréquenté les universités de Kent en 1978 puis East Anglia en 1980. Après l'obtention de son diplôme, il a travaillé dans un organisme à but non lucratif et a commencé à écrire. Il a eu de bonnes critiques dès la publication de son anthologie : Histoires des nouveaux écrivains en 1981.
Le premier roman d'Ishiguro, A Pale View of Hills (1982) (Lumière pâle sur les collines, 1984) détaille les souvenirs de l'après-guerre d'une femme japonaise essayant de faire face au suicide de sa fille Keiko.
Un artiste du monde flottant (1986) est situé dans un Japon de plus en plus occidentalisé après la Seconde Guerre mondiale, un artiste relate sa vie et passe en revue sa carrière passée en tant qu'artiste politique au service de la propagande impérialiste.


En 1989, il publie son roman le plus connu, les vestiges du jour (The Remains of the Day) devenu film en 1993 sous la direction de James Ivory. C'est un récit à la première personne, les réminiscences de Stevens, majordome anglais dont le formalisme et le sérieux l'ont empêché de toute compréhension de l'intimité avec les autres.
 Avec la publication de The Remains of the Day, Ishiguro est devenu l'un des romanciers européens les plus connus, il a 35 ans.
Dans son roman suivant, The Unconsoled (1995) (L'Inconsolé ) on observe  un changement stylistique radical ;  il se concentre sur  le manque de communication et l'absence d'émotion chez un artiste pianiste arrivant dans une ville européenne.

Quand nous étions des orphelins (2000), un roman du genre polar ou fiction criminelle dans le contexte de la guerre sino-japonaise des années 30, détaille la recherche par un britannique, de ses parents disparus pendant son jeune âge.
En 2005, Ishiguro publie Never Let Me Go  - traduit sous le titre : Auprès de moi toujours  devenu film en 2010 sous la direction de Mark Romanek. C'est un roman d'anticipation sur le destin de trois clones humains, et alerte sur les problèmes éthiques soulevés par le génie génétique.
 Ishiguro a écrit des scénarios pour la télévision britannique ainsi que pour les longs métrages The Saddest Music in the World (2003) et The White Countess (2005).


Il est nommé officier de l'Ordre de l'Empire britannique en 1995, pour services rendus à la littérature.
En 1998, la France le fait chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres.

Il vit à Londres avec son épouse et leur fille.

Il reçoit en 1989 pour Les Vestiges du jour le Booker Prize, une récompense britannique prestigieuse.
En 2017, il obtient le prix Nobel de littérature.

 

Analyse rapide de l'écriture d'Ishiguro

Les romans d'Ishiguro sont centrés sur le traitement des souvenirs, digression et déformation, oubli et  omission, et comment les souvenirs peuvent hanter l'existence.
Les protagonistes de sa fiction cherchent à surmonter une perte : personnelle, un membre de la famille, un amant, ou perte résultant de la guerre, et ceci en analysant le passé par des actes de mémoire.
Ses deux premiers romans, A Pale View of Hills (Lumière pâle sur les collines) (1982) et Un artiste du monde flottant (1986) sont fidèles à cette approche. Chaque roman emmène le lecteur dans un voyage à travers l'esprit et la mémoire des personnages japonais, Etsuko et Ono. Les souvenirs privés de personnages qui partagent des relations complexes avec des événements historiques plus larges qui secouent le monde. Une lumière pâle sur les collines et un artiste du monde flottant sont établis à la suite des bombardements de Nagasaki et d'Hiroshima respectivement. Ces événements structurent et cicatrisent les deux récits, habilement composés autour des silences et des suppressions stratégiques.
Ce qui est intriguant, c'est la manière de raconter. Les récits ne sont pas des enquêtes sur les conditions historiques de Nagasaki et Hiroshima, ils sont des portraits psychologiques de la façon dont les personnages font face à ces événements traumatisants. Nous allons retrouver la même technique dans ses livres plus récents comme Les vestiges du jour (1989) et Quand nous étions orphelins (2000).

 

vestige du jour

Les vestiges de jour (The Remains of the Day) : roman, et chef d'oeuvre


Un livre très anglais dans le style et les personnages, avec un peu de culture japonaise quand il s 'agit d'esthétisme et de descriptions ; mots subtils, style raffiné, sentiments nobles, retenue, dignité, et absence totale de vulgarité.
Le plus grand succès des romans d'Ishiguro à ce jour nous offre le récit de Stevens, un majordome. Le monde privilégié et isolé de Darlington Hall révèle une société apparemment détachée des affaires nationales et internationales. Pourtant, il devient progressivement clair que Lord Darlington est lui-même un sympathisant nazi pendant la guerre, fait contre lequel que Stevens lutte pendant tout le récit pour se concilier avec le point de vue que son employeur est malgré tout un grand homme. En 1956, Darlington Hall a un nouveau maître, un homme d'affaires américain, qui encourage Stevens à prendre un peu de temps libre. Comme il voyage pour rendre visite à l'ancienne gouvernante du domaine, Mlle Kenton, les souvenirs de Stevens reviennent et se déroulent sous la forme d'un journal de voyage. Les flashbacks de Stevens nous aident à donner un sens à son passé et à exposer simultanément ce passé comme provisoire, partiel et peu fiable. Stevens est un personnage illusoire, et en tant que tel les lecteurs sympathisent, mais ne peuvent pas tout à fait placer leur foi en lui.

 


Majordome méticuleux, Mr Stevens parcourt la campagne anglaise en nous livrant ses souvenirs et ses réflexions sur la dignité de sa fonction, sur sa façon d'être digne, distant, et formel. Pour Mr Stevens, être majordome est plus qu'une simple profession. C'est une vocation, c'est le sens de sa vie, c'est ce qui gouverne ses actes, ses pensées.
Son père étant mourant, il continue à servir, à faire son métier :
" Miss Kenton, je vous en prie, ne me croyez pas grossier de ne pas monter voir mon père dans son "état de décès" à ce moment précis. Vous comprenez, je sais que mon père aurait souhaité que je continue mon travail maintenant. "

 
Il a servi un Lord anglais pendant plus de 35 ans et aujourd'hui, la propriété a été rachetée par un américain.
Dans une écriture subtile, Ishiguro dresse le portait d'une classe sociale en déclin, le bilan d'une vie ratée par manque de communication et par peur de l'intimité. Voilà un homme qui refuse de reconnaître et d'accepter l'amour de Miss Kenton, la gouvernante à qui il va rendre visite dans un ultime espoir inavoué. Malgré sa résistance aux changements, les choses changent. Darlington Hall, le château où il a servi, appartient maintenant à un millionnaire américain. Les positions de Lord Darlington durant l'entre-deux-guerres sont critiquées et critiquables.


Les vestiges du jour est une histoire d'amour entre deux êtres faits l'un pour l'autre, proches et complices qui n'arrivent pas à communiquer et qui perdent des occasions de trouver le bonheur.
Ishiguro ne tire pas de conclusion catégorique et laisse, un espoir de bonheur à son personnage, enfin capable de pleurer et d'apprécier la lumière d'une journée déclinante.
" - Je ne veux pas me montrer grossier, Miss Kenton, mais vraiment, je dois remonter sans attendre. C'est que les événements d'une importance mondiale ont lieu dans cette maison en ce moment même.
- Comme d'habitude, n'est-ce pas, Mr. Stevens ? Très bien ; si vous devez partir en courant, je vous dirai simplement que j'ai accepté l'offre de ma connaissance.
- Je vous demande pardon, Miss Kenton ?
- Sa demande en mariage.
- Ah oui, Miss Kenton ? Dans ce cas, permettez-moi de vous présenter mes félicitations.
...
- Mr. Stevens.
Je me retournais à nouveau. Elle n'avait pas bougé...
... Ce fut donc quelques minutes à peine après ma brève rencontre avec Miss Kenton que je me retrouvai de nouveau dans le couloir... En arrivant près de la porte de Miss Kenton, je vis à la lumière qui filtrait tout autour qu'elle était toujours là. Et c'est ce moment-là, j'en suis maintenant sûr, qui est resté gravé de façon si durable dans ma mémoire, ce moment où je me suis arrêté dans la pénombre du couloir, le plateau dans les mains, une conviction de plus en plus forte se faisant jour en moi : à quelques mètres de là, de l'autre côté de la porte, Miss Kenton pleurait."

 

never let me go

Never Let Me Go (Auprès de moi toujours)

Never Let Me Go (2005) tire son nom d'une chanson pop qui faisait danser le personnage Kathy H. pendant des jours dans le mystérieux pensionnat de Hailsham. La jeune et innocente Kathy imagine les paroles comme une mère qui appelle à son enfant, et elle se trouve souvent se balançant vers les mots tout en embrassant un oreiller. Ce qui détache les mots et les actions du cliché, c'est la femme qui regarde Kathy, la mystérieuse figure de Madame. Beaucoup plus tard dans le roman, nous découvrons qu'il s'agit d'une école expérimentale pour les clones élevés pour fournir des organes pour la transplantation humaine.


Kath, Ruth, Tommy et d'autres ont grandi à Hailsham, une école dans la campagne anglaise et isolée du monde extérieur.
Ils ont été élevés avec la certitude d'être des gens à part, de servir la société dans laquelle ils entreraient un jour prochain, certaines choses n'étaient que partiellement divulguées ou demeuraient mystérieuses.
Des années plus tard, Kath cède à l'appel du souvenir, réassemblant les pièces manquantes du puzzle de leur vie...

 

Il ne se passe pas grand-chose. C'est un roman sans action, Ishiguro crée à travers ses dialogues et sa narration un suspense qui captive le le lecteur avec force incroyable.
On pénètre dans une histoire grave et mélancolique, peu d'espoir serait accordé à ces "clônes" créés pour être sacrifié, ils doivent mourir en donnant leurs organes. Le roman est grave, captivant et chargé de tristesse.   

Dans la lignée du Meilleur des mondes d'Huxley, ce récit s'interroge sur le conditionnement humain dans les sociétés modernes. La narratrice Kathy H, fait partie de ces enfants élevés presque normalement, qui ignoraient leur destin. Depuis onze ans, c'est une accompagnante. Kathy poursuit sa tâche et accepte son sort. Cette douce résignation diffuse dans le roman une ambiance angoissante

"Je m'appelle Kathy H. J'ai trente et un ans, et je suis accompagnante depuis maintenant plus de onze ans. Je sais que cela paraît assez long, pourtant ils me demandent de continuer huit mois encore, jusqu'à la fin de l'année. Cela fera. Cela fera alors presque douze ans.  Je sais de source sûre qu'ils ont été satisfaits de mon travail, et dans l'ensemble, je le suis aussi."


" Je pense toujours à cette rivière quelque part, avec cette eau qui coule vraiment vite. Et tous ces gens dans l'eau, qui essaient de se raccrocher les uns aux autres, qui s'accrochent aussi fort qu'ils peuvent, mais à la fin c'est trop difficile. Le courant est trop puissant. Ils doivent lâcher prise, se laisser emporter chacun de son côté. Je pense que c'est ce qui nous arrive à nous. C'est dommage, parce que nous nous sommes aimés toute notre vie. Mais, à la fin, nous ne pouvons pas rester ensemble pour toujours. "


Ce roman a été traduit dans plus d'une douzaine de langues et a été adapté en un film primé mettant en vedette Keira Knightley en 2010.

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Poète syrien entre Sartre et voltaire raconte la Guerre

mustapha khedr poesie

 

 

En lisant des pages sur Facebook, un lien en français attire mon attention vers la page d'un poète syrien, qui commente à sa façon, la guerre qui secoue son pays depuis 2011. Il s'appelle Mustapha Khedr, un poète libre, peu connu en occident, philosophe, porteur d'un discours moderne et démocratique qui offre sur Facebook, certains de ses textes.


Nous avons en Europe une idée figée de cette révolution transformée en guerre civile, entre un régime entêté et aidé par l'extérieur, et une opposition pacifique au début, phagocytée par la radicalité religieuse, puis par les extrémistes aidés à leurs tours par l'extérieur.   

 
Si nos médias n'arrivent pas à résumer cette guerre dans sa complexité, nous pouvons lire à travers cette poésie la souffrance et les questions des personnes pris dans le piège de la guerre, perdues entre un régime imparfait et une opposition imparfaite. Peut-on parler d'une voix de la majorité silencieuse ?   

Un jour, Sartre a dit : Ne pas choisir, c'est encore choisir.
Chez Khder, le choix est fait, c'est un choix sartrien de ne pas choisir. Par contre, il s'éloigne de Sartre quand il s'agit de l'autre.  L'autre dans sa poésie est une obsession, une nécessité. Vivre avec l'autre est la vraie vie. A l'opposé de Sartre, l'autre est indispensable.  
Selon lui la vie est noble, devrait être protégée, rien ne justifie la folie meurtrière des guerres. Dans ce texte, ce poète syrien de l'intérieur résume sa position et la position d'une majorité des syriens : le silence, le non choix. Ne pas s'ingérer dans la folie.    


" Le poète s'est assis dans le silence depuis longtemps
 contemplant la sagesse des textes anciens et modernes.
Est-ce que la langue s'est brisée pour produire un message aussi faux !
La guerre est déclarée entre soi et l'autre, Le mort devient le vivant.
Dans chaque discours, désordre et désordre.
Des chaines par satellite projettent des images mortes.
On nait et on est enterré dans un monde virtuel, Réseaux et identités ...
les enfants sont le nerf de la guerre
les ouvriers sont creux comme leurs cages
Agriculteurs sont de paille.
La terre verte, une fosse commune
Des fortunes s'accumulent entre les ruines et les décorations
Combien le silence devient précieux !  
Les gens le voient comme une alternative "
25 septembre 2017

 

mustapha khedr citation

 

Dans cette position, il n'exalte pas la guerre, il recule, il ne choisit pas. Avec cette lucidité qui rappelle celle de nombreux écrivains japonais pendant la guerre, il sait pertinemment que personne ne peut gagner une guerre civile.  Il condamne tout le monde, il voit les protagonistes comme forces de passé, lui qui a toujours discuté dans ses textes la modernité, il écrit :    

 

"Tout est condamné
Horizon de sang et de fumée
Horizon où l'endroit est déplacé
Les paries des gens sectaires
La rotation des forces usées
Tout est condamné
L'Autorité et son représentant ...
La Révolution et ses financiers ...
Comment choisir entre la liberté et la sécurité..."
20 septembre 2017

 

A la façon d'un observateur attentif, presque désabusé, il sait identifier les perdants, et sait tracer la fin de l'histoire, mais il se pose encore la question : modernité ou saut en arrière ?   

 

"Les rêveurs peuvent savoir
qu'ils sont des perdants !
Les dirigeants doivent être conscients
qu'ils sont des partants
un Horizon après cette défaite ou un monde en train de s'écrouler ?
La modernité a-t-elle formé cet horizon ?
Est-ce un monde où l'authentique est renouvelé ?"

 

En 2011, les gens criaient dans les rues pour changer le régime politique, rêvant d'un printemps qui les enverrait dans une ère de modernité mais Khedr corrige le tir, car la révolution est un jeu exigeant et plus sophistiqué qu'une simple manifestation. 

 

"Héritiers du bien et du mal
voyageurs de la zone de confusion
le régime ne peut tomber
Parce qu'il n'avait jamais existé

La révolution ne se termine pas
Parce qu'elle n'est pas encore née

Tout ce que nous faisons, c'est de la parole"

 

mustapha khedr nostalgie de soi

 

Les textes de Khedr sont un voyage philosophique dans la même lignée que la poésie moderne en occident, poésie sans trop lyrisme, avec peu d'images, et beaucoup d'idée. On est étonné par l'apparition de l'autre dans ces textes. L'autre devient indispensable, l'identité ne peut être contre l'autre. Il utilise un terme plus vaste que l'identité : la nostalgie de soi pour y inclure l'identité, l'héritage, la culture, et le destin commun. Cette nostalgie de soi devient un ensemble d'identités.      


"C'est le rêve du sang
Quel passé a fondé ce présent ?
Comment la nostalgie de soi peut devenir un acte contre l'autre ?"


Selon sa biographie, il est né en 1944, diplômé en philosophie, il a été professeur de philo et de pédagogie dans l'école normale supérieure.
Selon ces textes, on découvre un immense poète, libre penseur, démocrate, amoureux de la liberté et de l'autre qui mérité d'être lu.


Dans ce texte, il se qualifie de vieil homme qui médite :  


"Le vieil homme marginalisé n'est pas nostalgique
Il marche lentement vers la mort, agréé et satisfait
Comme tous les habitants de cette Syrie ...
Dieu était content, tout allait bien, il avait tout vu
Il le pensait
il devient fou en voyant les méfaits de ses fidèles
La guerre n'est pas sa guerre
Le peuple n'est pas son peuple
Le parti n'est pas son parti ...
Le vieil homme marginalisé gémit
de ce qu'ils ont fait et de ce qu'il a fait. "


En lisant ce poète, ses textes et son positionnement nous rappellent une belle citation de Voltaire, dans ses pensées philosophiques, il dit avec lucidité :


La guerre, au bout de quelques années, rend le vainqueur presque aussi malheureux que le vaincu.

Lien vers sa page facebook (pourquoi ne pas tester les traducteurs automatique de Facebook?)

 

 

 

 

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Atwood, la servante écarlate affronte Trump

servante ecarlate robe rouge

 

 


Les servantes apparaissent partout, dans les manifestations féministes, sur les réseaux sociaux, et sur les sites internet comme symbole de résistance et de révolte à l'oppression. Le roman d'Atwood (la servante écarlate) est à nouveau dans les listes des best-sellers, depuis l'élection du président Trump . En mars, des femmes ont enfilé les robes rouges pour protester contre les projets de loi proposés aux États - Unis qui porteraient atteinte aux droits des femmes selon ses manifestantes.

The Handmaids tale serie film


Au fil des années, "The Handmaid's Tale" a pris plusieurs formes. Ce livre a été traduit en 40 langues. Il a été adapté en film en 1990. Il a été joué sous forme d'opéra, et également de ballet. Il est transformé en un roman graphique. Et en avril 2017, cela devient une série de télévision MGM / Hulu.

 

La servante écarlate :  un roman féministe anti-dictature  

Margaret Atwood, née au Canada à Ottawa en 1939, auteur d'une quarantaine de livres. Traduite dans cinquante langues, on trouve ses livres en français surtout chez Robert Laffont : C'est le cœur qui lâche en dernier (2017), MaddAddam (2014), Le Temps du déluge (2012), La Servante écarlate (2005), Le Dernier Homme (2005), Le Tueur aveugle (2002, Booker Prize) ou Captive (1998).

Dans le journal New York Times du 10 mars 2017, Atwood raconte : " Au printemps de 1984, j'ai commencé à écrire un roman qui n'était pas initialement appelé "The Handmaid's Tale". J'écrivais à la main, principalement sur des blocs-notes puis sur une machine à écrire manuelle à clavier allemand. A l'époque je vivais à Berlin, l'empire soviétique était encore en place. Chaque dimanche, l'armée de l'air de l'Allemagne de l'Est faisait des booms sonores pour nous rappeler à quel point ils étaient proches. Au cours de mes visites dans plusieurs pays derrière le rideau de fer - la Tchécoslovaquie, l'Allemagne de l'Est - j'ai connu la méfiance, le sentiment d'être espionnée, le silence.

 

Atwood

 

Dans son roman, Margaret Atwood  revient sur la fonction naturelle de la femme et pose la question du risque de réduire la femme à ce rôle. Atwood imagine une société américaine en crise économique, écologique, et démographique, gouvernée par un régime autoritaire. Le rôle de la femme dans cette société devient la procréation.


The Handmaid's Tale (la servante écarlate) décrit un avenir où la pollution atmosphérique et terrestre entraine une augmentation spectaculaire de la stérilité. Un mouvement radical et conservateur chrétien organise un coup d'état accusant les fanatiques islamiques. Cela justifie de déclarer l'état d'urgence, de suspendre la constitution et de censurer les journaux.


Dans ce régime totalitaire, les femmes n'ont plus droit de travailler, d'avoir un compte en banque ou même de lire. Dans un monde où la stérilité s'est abattue, celles qui sont encore fertiles deviennent des servantes pour l'élite, avec pour seule tâche la reproduction.

Une caste de femmes fertiles, les Servantes habillées en rouge écarlate, devraient se consacrer à cette tâche. Ces mère porteuses sont attribuées à des couples, et sont à la merci des épouses habillées toujours en bleu et les commandants. Ambiance des romans d'Huxley et d'Orwell : hiérarchie, surveillance constante (l'Oeil), société sous contrainte, tortures, exécution.

Atwood dénonce les régimes totalitaires, déportation, rationnement, propagande, arrestations, exécutions publiques, dans une idéologie totalitaire et puritaine.

Defred fait partie de ces servantes. C'est à travers elle que nous découvrirons ce monde froid, hostile, la peur comme communication, l'absence de sentiments et la négation de l'intimité de l'individu.

" Nous vivions, comme d'habitude, en ignorant. Ignorer n'est pas la même chose que l'ignorance, il faut se donner de la peine pour y arriver. "
Defred décrit sa vie présente et ses souvenirs passés : sa vie de couple avec Luke, leur petite fille, ses études avec sa copine Moira.

"Il nous est interdit de nous trouver en tête à tête avec les Commandants. Notre fonction est la reproduction. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n'est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets."


Elles avancent à pas contrôlés, deux par deux, visage dissimulé par un chapeau (cornette). Elles sont destinées à porter la descendance des élites infertiles. Elles vident dans un monde sans mots, un monde de délation, de menace et des cérémonies expiatoires, avertissement pour que personne ne peut prétendre résister à la torture.

 

La vie devient une attente perpétuelle, celle de la fécondation par le Commandant, celle des informations volées au risque de se perdre, celle du temps qui passe sans repères.

" Notre fonction est la reproduction : nous ne sommes pas des concubines, des geishas ni des courtisanes. Au contraire : tout a été fait pour nous éliminer de ces catégories. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n'est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets, nulle faveur particulière ne doit être extorquée par des cajoleries, ni de part ni d'autre ; l'amour ne doit trouver aucune prise. Nous sommes des utérus sur pattes, un point c'est tout : vases sacrés, calices ambulants. " (p. 152)

" Mais tout autour des murs il y a des rayonnages. Ils sont bourrés de livres. Des livres et des livres et encore des livres, bien en vue, pas de serrures, pas de caisses. Rien d'étonnant que nous n'ayons pas le droit de venir ici. C'est une oasis de l'interdit. J'essaie de ne pas regarder avec trop d'insistance. "

 

Dans ce régime, la sexualité féminine est surveillée, contrôlée.  Chaque rapport sexuel a lieu en la présence de l'épouse du commandant, sans nudité, ni intimité. Une mise en scène des viols autorisés. La servante allongée le lit, son jupon rouge relevé, le visage entre les cuisses de la femme du Commander assise, le dos droit dans sa robe vert sapin, la tête Defred bouge doucement sous les va et vient. Elle attend que l'homme jouisse, tandis que sa femme lui tient fermement ses poignets.

 

servante ecarlate atwood citation

 

Echec du féminisme ?  Héritage abandonné ?

Il est impossible de dire que le féminisme a échoué, l'amélioration de la condition féminine est spectaculaire et sans précédent dans le monde et surtout dans les pays occidentaux.

La diffusion de la série " la servante écarlate " donna à la romancière une occasion de rencontrer un nouveau public. Beaucoup de femmes y compris en occident on trouvé une nouvelle pertinence à son roman en face des gouvernements peu féministes, contre l'IVG ou contre la contraception aux Usa et dans certains pays européens.


Yvonne Strahovski, l'une des actrices de la série, a confié au Huffpost : "Je commence à voir ces parallèles entre les actions et ce que Trump fait. C'est d'une manière étrange une inspiration mais aussi un parallèle horrible."

Aux Etats-Unis, "la Servante écarlate" est devenu un symbole de résistance. Lors de la Marche des femmes qui s'est déroulée en janvier dernier, on remarquait par exemple le panneau exigeant de "Laissons Margaret Atwood dans le monde de la  fiction".


Dans ce roman, Defred est indifférente au combat féministe de sa     mère : "Elle s'attendait à ce que je fasse l'apologie de sa vie et des choix qu'elle avait faits. Je ne voulais pas vivre ma vie selon ses exigences. " En face de la tyrannie, elle se voit dans l'obligation de résister comme sa mère.  Trop tard. "J'étais endormie [...] Maintenant, je suis éveillée", affirme Defred.

 

Trump hommes blancs colere


En 2013, Michael Kimmel publie un livre de sociologie, Angry White Men  " des hommes blancs en colère " pour analyser la colère qui animent un certain nombre d'hommes blancs de la classe moyenne, principalement de la classe moyenne inférieure.  
Hommes blancs de la classe moyenne sont en colère contre la société, le féminisme, le modèle économique, et la culture ambiante?


Michael Kimmel, par l'intermédiaire d'entrevues, et de rencontres étudie la colère de ses hommes, les motivations, les revendications et leurs points communs. Il formule une première conclusion : ces hommes sont en colère contre un modèle qui les marginalise dans le travail, dans le couple, dans la parentalité. Il dit dans son livre la masculinité américaine (et probablement occidentale) est en train de se transformer, de changer d'époque.

Ces hommes ne trouvent plus leur place dans la société actuelle, par manque de travail, par manque de perspectives, par les crises économiques successives, par délocalisation, et par déclassement social. Sur le plan sociétal, ces hommes ne trouvent plus leur place dans le couple, dans le rôle de parents. Ils ne sont plus chefs de famille, ils n'ont presque aucun droit dans le couple, et doivent s'adapter continuellement avec un mouvement féministe sans limite.


Quelques années plus tard, Trump est à la maison blanche et le livre de Kimmel est devenu best- seller.   
Ces hommes ne crient plus leur colère en critiquant le féminisme et le modèle social, ils sont dans l'étape de révolte. Ils s'expriment dans les urnes. Le cauchemar décrit par Atwood passera-il par la voie démocratique ?  
La servante écarlate est un roman qui date de plus 30 ans, un livre remarquable sur le plan littéraire par son style de narration et par la finesse de ses personnages.     


Si une jeune femme abandonne l'héritage féministe, elle dit que le combat est déjà gagné, et qu'il est temps de passer à autre chose ; Elle trouve aussi en face d'elle certains hommes de plus en plus hostiles au féminisme.  
Le féminisme n'est pas responsable des crises économiques, ni du chômage, ni de déclassement social. Par contre, Michael Kimmel souligne la colère profonde et déterminée d'hommes américains qui ont subi des réformes de la société favorables aux femmes sans se soucier des problèmes masculins dans le couple. Ces hommes déclassés perdent leur travail, leur rôle dans la famille, et même dans leurs couples. Ils ont du mal à voir leurs enfants une fois par semaine, gardés sous l'ordre des juges chez leurs ex-femmes, et sont toujours traités de dominateurs.


Dans son entrevue avec le journal anglais The Indépendant, le 18 juillet 2017, la romancière Margaret Atwood donne le début d'une réponse :  


"Quand on parle féminisme, on ne dit pas que les femmes sont meilleures que les hommes, ou qu'il faut pousser les hommes du haut d'une falaise... " .


La renaissance de ce grand roman pose une question :


Est-ce que la servante écarlate est la réponse efficace à la crise, aux hommes en colère et à leurs bulletins de vote à notre époque ?  


A chacun de formuler son propre avis ... 

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Le Postféminisme dans la culture populaire

Post feministe

 

 

Dans les années 90, on pouvait lire dans les médias des critiques souvent véhémentes des livres, des films et des séries télévisées jugées antiféministes ou peu féministes. Certaines de ces productions étaient écrites ou réalisées par des femmes.   


Les féministes radicales s'insurgeaient contre cette " nouvelle image " de la femme qui ne milite pas, qui cherche à s'auto-réaliser dans une société individualiste, en cherchant l'amour et la réussite personnelle.  Ces productions culturelles ne décrivaient plus des femmes victimes de l'injustice et de discriminations, mais des femmes accomplies et heureuses dans cette société, qui passaient leur temps à aimer, à consommer et désirer. Progressivement le nom de post féminisme fait son apparition dans la culture populaire.

Depuis les années 2000, le postféminisme est devenu un sujet important pour le grand public et pour les chercheurs. Les romans, les films et les séries télévisées glissent progressivement vers le post-féminisme.

Le post féminisme n'est pas contre le féminisme. " Il s'agit du féminisme aujourd'hui" selon le terme de Brooks en 1997. On peut définir le postféminisme selon The Wiley Blackwell Encyclopedia of Gender and Sexuality Studies d'avril 2016 comme l'étape après le féminisme, considérant le féminisme come un héritage compliqué, encombrant et utile à la fois. Le post féminisme désavoue le féminisme en ce qui concerne la sexualité, l'individualisme et l'identité. Le post féminisme pense que les femmes ont eu leurs droits dans les années 80 et qu'il est temps de penser à leur qualité de vie personnelle.  

Les discours des médias jouent un rôle crucial dans la représentation, l'évolution et le développement de ce nouveau féminisme, de Sex and the City à Bridget Jones, Outlander, ou à Grils. Le postféminisme est encouragé par la tendance individualiste de la société occidentale qui refuse les contraintes de la collectivité, préférant le libre choix et l'autodiscipline à l'idéologie et aux pressions.

 

Post féminisme : critique et dégagisme du féminisme " à l'ancienne "

Le postféminisme critique les féministes anciennes, radicales, ou " le féminisme à guillotine". Les post féministes se posaient la question : après l'égalité et la parité avec les hommes, que reste t il à gagner encore ?

Quand les féministes radicales parlaient de la nécessité de lutter pour les autres femmes. Le post féminisme s'interroge sur l'action universelle. Faut-il manifester en France et attaquer les hommes pour les femmes africaines ? Faut-il continuer à militer contre les hommes pour la cause des femmes dans les pays musulmans ?

Est-ce que ces femmes veulent vraiment adopter le style de vie occidental ?
La réponse est non. Le postféminisme admet que chaque femme doit reconnaître son propre mélange d'identités, et refuse l'hypothèse d'une identité universelle. Les femmes ne sont pas une catégorie homogène, et n'ont pas les mêmes cultures ni les mêmes identités.

Le féminisme radical avait formulé une vision pessimiste et triste de la sexualité en mettant l'accent sur la domination masculine dans le domaine de la sexualité et et sur les inconvénients des relations. Dans les années 80, de nombreux livres célébraient le vibromasseur pour remplacer les hommes er louaient l'orgasme solitaire. Ces féministes pensaient que la pornographie augmente le nombre des viols, et altère l'image de la femme.

La société individualiste en mettant l'accent sur le choix personnel encourage le post féminisme à rejeter la culture de la solitude, et du vibromasseur, à célébrer la sexualité et à consommer la pornographie si on veut. Le post féminisme accepte le modèle de cette société où le sexe et la sexualité dans toutes ses formes sont largement présents dans les médias, où l'érotisation touche à la fois l'image masculine et l'image féminine.

La pensée centrale du féminisme radical est que la féminité et le féminisme sont opposés : refus de se raser les jambes, et les aisselles, rejetant les cosmétiques, considérant les vêtements aguichants comme une création du patriarcat. Le post-féminisme conseille les femmes d'êtres féminines, séduisantes et belles. Le rouge à lèvres n'est plus en conflit avec le pouvoir féminin. La possession d'un "corps sexy" devient un atout supplémentaire.

Le discours post-féministe peut être considéré comme une forme de résistance ou d'adaptation à la société actuelle. La consommation devient un choix, un outil du plaisir, ou une voie pour encourager l'estime de soi.

Pour certains, le post féminisme est une trahison du féminisme du passé, pour d'autres c'est le seul féminisme acceptable dans une société libérale et individualiste où les hommes commencent à s'organiser pour lutter contre le féminisme radical en caricaturant ses excès.  A la différence du féminisme radical ou des autres vagues de féminisme, le post féminisme n'a pas ses philosophes, ni ses références, c'est un mouvement de la culture populaire, une critique du féminisme ancien avec ses excès sur l'universalisme, sur la sexualité, pour un modèle possible plaidant pour la responsabilité et le libre choix.

 

Post féminisme, un courant culturel

Cette féminité nouvellement définie est reprise dans la culture populaire et peut (à nouveau) être illustrée par les séries télévisées "Sex and the City", "Ally McBeal" et "Desperate Housewives", Bridget Jones, Outlander et d'autres.
Dans son livre " Single Women in Popular Culture " publié en 2012, Anthea Taylor souligne que la figure de la femme seule a profondément marqué la culture occidentale ; cette femme cherchait sa liberté dans le siècle dernier, elle cherche l'amour et de la qualité de vie à notre époque.    

 

Sex and the city post feminisme

 

Après le succès du livre, sex and the city apparait à l'écran en 1998 pour un succès durant 6 saisons. Les critiques contre ce féminisme de consommation et de sexe furent nombreuses, sans diminuer la réussite populaire de cette série. Ces quatres femmes présentaient un modèle différent de la femme occidentale, cette femme post féministe  

 

bridget jons post feminisme

 

 En 2001 le livre Le Journal de Bridget Jones devient un film après un succès littéraire indéniable. C'est une femme qui se dit féministe, qui passe la moitié de son temps à critiquer les hommes, et l'autre moitié à faire l'amour avec eux, et à chercher le partenaire idéal.    

Bridget Jones est une femme célibataire, attachée à sa liberté et à son indépendance. Elle n'est pas une femme de consommation, elle n'est pas riche, elle n'est pas une reine de beauté. C'est la femme des années 2000, une post féministe, qui tente de survivre dans une société individualiste.

 

Outlander Post feminisme


En 2014, le roman Outlander de Gabaldon devient série télévisée. Le succès est au rendez vous, la troisième saison est diffusée actuellement. A travers une comparaison entre le 18ème siècle, et notre époque, cette romance enseigne à la femme, le rôle et les valeurs traditionnelles de la masculinité, et explique à l'homme les capacités et les besoins des femmes. Elle dirige, elle décide, elle aime son mari, elle défend son pays, mais elle veut bien être désirée et aimée comme une femme. Ni consommation, ni égalité revendiquée, mais deux rôles différents, et indispensables pour la survie. L'égalité va de soi.   

 

Girls post feminism


La série Girls a commencé le 15 avril 2012. Après 6 saisons, la série termine son succès en 2017.
Nous sommes après la crise économique de 2008.  La série montre un tableau cru et sans retouche des filles de 20 ans à New york.  Ni consommation, ni féminité triomphante, ni domination, mais précarité économique, médiocrité des relations, sexualité sans projet et rupture, solitude.

 


Dans un article de 1982, Susan Bolotin,  utilise le terme "post-féminisme" dans le NY times  pour  expliquer comment la plupart des jeunes femmes  se déclaraient  non féministes,  en jugeant le féminisme comme un mouvement "trop radical" qui les laisserait "solitaires et amères".  

 


Dans la série Girls, les femmes post-féministes veulent pouvoir choisir entre une vie professionnelle ou rester à la maison pour soigner les enfants, fuient la solitude, insistent sur la liberté de choix ; aucune option ne devrait être stigmatisée ou dévalorisée. Le corps féminin est libre, les femmes sont représentées comme des individus sexuels.


Certains critiques classent la série Grey's Anatomy comme une série post féministe aussi.
Post féminisme en littérature et dans le cinéma


Après le succès planétaire de 50 nuances de grès ou Fifty Shades of Grey (E.L. James, publié en France par Lattès),  Beau salaud  (Christina Lauren, publié par Hugo Roman) vendus à  plus de deux millions d'exemplaires aux USA, racontant une relation patron-assistante, à deux voix à la façon des Liaisons Dangereuses,   suivie d' un autre best seller 80 notes de bleu (vina Jakson) dans l'univers de BDSM  et Calander girl dans l'univers des escortes.  


Dans ces romans, écrits par des femmes, la femme est montrée forte, libre, libérée de toute domination, post féministe, attachée au plaisir sexuel et à sa qualité de vie.


Etant post féministes, ces femmes refusent le choix proposé par certains courants du féminisme radical entre liberté et solitude. Elles veulent partager cette liberté à égalité avec des hommes virils, séduisants et aimants. Ces femmes post féministes revendiquent leur droit à avoir une sexualité épanouie, y compris les jeux érotiques de soumissions.


Il est difficile de compter les livres de nouvelle romance vendus dans le monde. Les féministes radicales stigmatisent ce genre en répétant qu'il s'agit d'une pornographie écrite par des femmes, d'une littérature de boudoir. Cela ne change rien au succès de ce genre littéraire ni aux films réalisés à partir de cette nouvelle romance comme Twilight (2008).

Réf
Michele Schreiber American Postfeminist Cinema: Women, Romance and Contemporary Culture (Traditions in American Cinema EUP) Reprint Edition , 2015

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Edward Hopper : le monde à travers les émotions

Hopper ete

Hopper, été , 1943

 

 

 


Se promener dans une exposition de Hopper est à la fois excitant et énigmatique en observant des personnages solitaires, insatisfaits, pathétiques ou marginaux.
Ses tableaux peuvent déclencher chez les spectateurs une interrogation, un sentiment d'inconfort face à des individus isolés dans des espaces impersonnels, ou qui regardent par des fenêtres le monde extérieur. Quel que soit le nombre de personnages représentés sur la toile, chacun d'entre eux est un être seul, comme s'il vivait prisonnier dans un grand aquarium ne laissant pénétrer ni amour, ni contact charnel. À l'intérieur de ces personnages, on déchiffre parfois des êtres paralysés, égarés ou figés, indifférents au monde qui les entoure.
Hopper a peint des sentiments communs aux humains, la solitude parmi les autres, parmi la foule, la solitude de soi. En dépit de la présence de Jung, Freud et de la psychanalyse au 20ème siècle, Hopper n'analyse pas, ne corrige rien, il montre sa propre vision du monde.
Aujourd'hui, il est un peintre important, un génie singulier. Son travail fut ignoré pendant de nombreuses années.


Malgré tout, Hopper (1882-1967) est un peintre américain bien apprécié en Europe. Ses tableaux nous sont familiers.
Pour de nombreux européens, la peinture d'Edward Hopper confirme les images et les préjugés de la culture Européenne sur l'Amérique et le style de vie aux USA.  Depuis 1970, les expositions des tableaux de ce peintre rencontrent un réel succès. Les visiteurs apprécient dans ces tableaux la façon dont Hopper voyait son Amérique et non pas seulement le style ou la technique.

La sophistication intellectuelle de Hopper a éloigné le public américain de ses œuvres dans un premier temps. Jeune, Hopper lisait la bibliothèque de son père : "les classiques anglais et beaucoup de français et russe en traduction ". Plus tard, il a continué de s'immerger dans la poésie, la fiction, la philosophie ; La littérature anglaise, ainsi que les écrivains français et allemands. Au cours de sa vie, il a indiqué son goût pour certains écrivains comme Molière, Hugo, Verlaine, Rimbaud, Proust, Goethe, Emerson, Thomas Mann, Renan, Hemingway,  Dos Passos, et Henrik Ibsen. Il avait également étudié l'art des anciens maîtres de la peinture européenne pendant ses années d'études et ses voyages à l'étranger.
Tout au long de son sa vie Hopper a maintenu un intérêt à la fois pour la culture européenne et pour la culture américaine. Il pensait qu'un artiste répondait naturellement à son propre héritage.

 

Hopper bureau a New York

Hopper à travers un tableau  

Hopper aime New york. " Ce que je tire de New York a-t-il dit, c'est new york. " Il regardait, se promenait laissant son talent de se nourrir des sens et des formes, et des couleurs, à la façon d'un peintre et d'un photographe. Nourri de Vermeer et Degas, il cherche un angle, un point de vue, un coin.
Le thème du coin de rue apparaît trop tôt dans son oeuvre, dès 1913 dans son tableau impressionniste la Parisienne. Il tente de représenter un morceau de la ville, ce qui va devenir un thème important dans sa peinture. Chez lui, on retrouve comme chez Vermeer dans de nombreux tableaux, la diagonale qui donne aux figures une composition, une mise en scène. Le public se pose à l'angle de la toile.
À cela s'ajoute l'art et le thème de transparence, en insistant sur les fenêtres, sur les vitres et sur les baies. Dans un angle, à travers les fenêtres, ne voyant pas seulement une rue, mais des parties de l'immeuble en face, ou des boutiques, où les fenêtres et les ouvertures, il  associe le privé au public, à l'intime à l'impersonnel. Parfois, nous avons l'impression d'être dans un aquarium, montrant dedans et dehors, publiques et privées, liberté et rêve, réelle et irréelle.


Les personnes travaillent à l'intérieur de leur boutique ou dans leurs bureaux, observent, et sont observées, comme si les vitres séparaient avec une certaine étanchéité le monde intérieur du monde extérieur.

Dans son tableau bureau à New York par 1962, derrière un comptoir une banque ou d'une boutique, un téléphone noir est posé sur un tapis rouge, une femme blonde épaule et bras nus tient un papier rectangulaire, une enveloppe fermée, une lettre. Elle regarde comme si elle vérifiait l'adresse dans une attente avant de décacheter et de lire ou avant de la classer ou de l'envoyer au destinataire. On se demande si la lettre est personnelle, s'il s'agit de bonnes ou de mauvaises nouvelles. Au plafond, trois globes éclairent la pièce. Le mur du fond est sombre, obscure. La lumière qui éclaire la jeune blonde vient d'une grande baie bleue donnant sur la rue.
À gauche, la rue est déserte, il y a les autres façades d'immeubles, sombres avec de nombreuses fenêtres à moitié ouvertes. Tout semble orienter le regard du spectateur vers la lettre située au centre du tableau. Cette histoire de lettres nous rappelle Vermeer.
Cette femme est exposée dans une vitrine comme une marchandise, comme un mannequin de boutiques, offerte au regard des passants comme un objet publicitaire. Cette femme exhibe derrière cette vitrine une lettre qui porte le signe de l'intimité, du secret. On dirait que pendant son travail, elle a un autre rôle, animer la vitrine et séduire les clients.


Les critiques ont discuté le voyeurisme chez Hopper. Ce voyeurisme n'avait rien de sexuel, il démontre l'effacement des limites entre le privé et le public, la confusion imposée par notre style de vie entre l'intime et l'impersonnel. Dans ce voyeurisme, Hopper et dessine des êtres humains aliénés dans une société industrielle, dans une société de marchandise, dans une société de consommation, dans une société du spectacle.
On est parfois étonné par la présence des fenêtres et des vitres dans les tableaux de Hopper. Le verre devient silence, distance, obstacle, et en même temps, transparent, froid, indiscret et non intime.

 

Hopper influence les autres


Au cœur de la vision urbaine de Hopper figurent les paradoxes du mythe démocratique. Nous sommes égaux, et pourtant ce qui nous rend égal est notre unicité et notre inviolable individualisme. Toute atteinte à notre intimité et notre individualisme est une atteinte à la démocratie. Malgré la mélancolie qui hante les peintures de Hopper, sa popularité et son influence persistent. On trouve dans le polar américain puis dans le cinéma ces réflexions sur les effets négatifs de l'urbanisation, sur les disparités économiques et la solitude.
Dans la culture populaire, il a influencé une variété d'artistes, dont Alfred Hitchcock, qui s'est inspiré du tableau maison au bord de la voie ferrée (peint en 1925) dans son film Psychose réalisé en 1960 ou la vue sur les fenêtres des appartements en vis-à-vis (chambre sur cour).
Le pouvoir de l'art de Hopper réside dans un réalisme particulier, clairsemé, qui omet plutôt que ce qu'il représente. Il a transformé des espaces américains emblématiques (comptoirs, pharmacies, bars, chambres d'hôtel, stations-service) en espaces reflétant la vie intérieure, en espace intimes.
Derrière la simplicité apparente des peintures se trouve une grande complexité. Le manque de détails invite le spectateur à compléter l'image en spéculant sur les événements passés et imminents, sur les relations entre les personnages et sur les désirs et les angoisses provoqués par notre propre besoin d'examiner la vie de ces personnages.

Hopper : une vie entre plusieurs cultures

En 1906, à l'âge de 24 ans, Hopper arrive à Paris pour résider dans la rue de Lille un logement loué par ses parents. Gertrude Stein, Picasso, Renoir, Cézanne étaient à cette époque à Paris, le jeune homme ne rencontra aucun d'entre eux. Il est fasciné par les impressionnistes et leurs couleurs aux tons pastels.
Il a séjourné à Paris deux fois, en 1909 et en 1910. Dans sa biographie de Hopper, Gail Levin note : "la solitude des intérieurs récurrents, le sous-entendu sexuel et la perspective du voyeur, son intérêt pour la complexité de la lumière ".
De retour aux États-Unis, il doit gagner sa vie et se tourne vers la publicité (dessinateur d'affiches). En 1912, il a présenté des tableaux pour une exposition au MacDowell Club. Et à 30 ans, il n'a encore vendu encore aucun tableau.
Il commence à faire des illustrations pour des magazines.
Dans les expositions, ses tableaux d'influence française ne plaisent pas. Le public et le monde de l'art étaient dans une ambiance nationaliste vis à vis de l'art américain.
Cette idée de ce qui était "américain" allait accompagner son art. La Nouvelle-Angleterre a toujours eu une grande importance dans la conscience nationale américaine avec ses valeurs puritaines, et où les écrits d'Emerson étaient revendiqués comme l'essence même du caractère américain.

 

Hopper hotel lobby hotel room


Fin 1924, Hopper change essayant de placer ses aquarelles avec les Galeries d'art Kraushaar et est refusé. Plus loin dans la rue, la nouvelle Galerie Rehn ouvre. Avant que Frank Rehn n'ait eu l'occasion de regarder le travail de Hopper, un client saisit un tableau et l'acheta. Pour la première fois. Rehn commença à vendre ses tableaux. Les critiques le louèrent, il fut invité alors de grandes expositions et dans les musées.
En 1924, Hopper épouse Jo Nivison. Ils se connaissaient depuis l'école primaire. Quand ils se sont mariés, les deux avaient 41 ans.
Le couple resta marié 43 ans, traversant des moments de tendresse et de rivalité, mais aussi les passions mutuelles pour l'art et le théâtre. Jo posa dans presque tous ses tableaux.
Pendant la majeure partie du 20ème siècle, Hopper est considéré comme un peintre " réaliste " à un moment où le réalisme était dénigré par les critiques.
Dans les années 1930, pendant une période de conscience sociale et de nationalisme, le travail de Hopper commence à susciter une attention particulière.  Puis dans les années 1940, il est reconnu comme un grand artiste américain. Dans les années 1950, lorsque l'expressionnisme abstrait est en vogue et le réalisme à la défensive, la réputation professionnelle de Hopper a continué de croître et de se renforcer. Le magazine Time l'a mis à la une en couverture en 1956.
Hopper meurt dans son atelier en mai 1967.

Hopper, des thèmes colorés en tableaux   

La secrétaire qui travaille tard le soir au bureau avec son patron dans l'immeuble d'en face, ou la femme qui lit dans le train. La jeune fille en robe légère sous le soleil d'été qui attend sur le perron, la femme seule assise au café
Hopper observe les changements de la  société, les débuts de l'individualisme, l'avènement de la société de consommation, l'individualisme qui apparait aux USA et comme en Europe et qui transforme la société.
Hopper nous montre l'individu, seul maitre de son destin, l'individu face à la nature, face aux changements du  monde moderne.
Chaque tableau est un décor à la fois familier et énigmatique qui inquiète ou interroge le spectateur.  Sommes-nous ces personnages ?   Est-ce nous ?
Ses débuts sont marqués par la tradition européenne, par l'impressionnisme, il fait plusieurs voyages  à Paris. En 1910, il s'inspire de Manet, il est le peintre des paysages et des villes.

Ses  toiles montrent un dynamisme et une expressivité qui marquent l'affrontement entre la nature et la civilisation.

Hopper la ville


La ville 1927

Le monde moderne se caractérise dans ses toiles par le mouvement (voiture, chemin de fer, route, poteau téléphonique), il peint le nouveau monde avec exactitude, les symboles de l'Amérique, enseignes lumineuses aux couleurs criardes, panneaux publicitaires, immeubles aux  façades  barrant l'horizon.
Hopper dépeint l'homme, son aliénation dans la ville et dans le monde moderne.  

Hopper automate

L'automate 1927


Tranquillité du personnage dans un lieu géométrique et vide (reflets des miroirs, des vitres, monde extérieur sombre) nature représentée par la coupe de fruits,
 Femme dans une cage vide fixité du personnage repliée sur elle-même, le vide l'entourant

Hopper s'attache par la suite à montrer les symboles de la civilisation que sont les maisons, l'architecture et leur insertion dans la nature environnante.
Ainsi les peintures de Hopper apparemment réalistes et riches détails exacts ne sont pas de simples représentations du réel mais des constructions complexes dépassant le réel, et sont à décrypter par le spectateur.

 Hopper Chambre au bord de la mer
Chambre au bord de la mer 1951


Dans ces dernières œuvres, il se rapproche du travail de Magritte en dépassant le réel.
C'est le jeu du tableau dans le tableau (Ses toiles sont comparables à un miroir dans lequel des choses dispersées se répondent les unes aux autres).

Hopper explique sa démarche en citant Edgar Degas " Mettre sur la toile ce que l'on voit, c'est bien, peindre ce que l'on a gardé en mémoire c'est mieux ".  Cette métamorphose a la puissance de l'imagination. Ces peintures en rendent compte, elles racontent les ruptures de la société.
Il se réclame aussi d'Emerson : 

 

" Le début et la fin de toute activité artistique est la reproduction du monde autour de moi au moyen du monde en moi... "

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Erika Lust, le film porno féministe trouve son public

 

Erika lust pornopgraphie

 

 

 

Erika Lust (née Erika Hallqvist en 1977 à Stockholm) est réalisatrice, scénariste, productrice pornographique et écrivaine suédoise. Elle vit et travaille à Barcelone.
Elle est sans doute parmi les plus importantes réalisatrices de films pour adulte en Europe.  
Une Suédoise diplômée de sciences politiques, que rien ne destinait au porno. Sur son site internet, elle explique : " la première fois que j'ai vu un film porno, j'ai eu la même réaction que beaucoup de femmes, interpellée par quelques images, que je trouvais inadéquates. Je ne m'identifiais pas du tout à ce que je voyais. Les femmes n'avaient pas l'air de s'amuser et les situations sexuelles étaient totalement ridicules ". À la fin des années 1990, elle étudie à l'université de Lund, elle tombe sur un livre qui la bouleverse, Hard Core : Power, Pleasure and the Frenzy of the Visible de Linda Williams. Ce livre qui analyse l'image de la femme dans la pornographie fut le déclic.


En 2000, elle s'installe à Barcelone. Elle commence à travailler avec de petites maisons de production jusqu'en 2004, quand on lui propose de tourner et réaliser son premier court-métrage érotique, The Good Girl. En quelques mois, le film est téléchargé plus de 2 millions de fois sur Internet. Récompensée lors du Festival international du film érotique de Barcelone en 2005, Erika Lust en profite pour se lancer en solo en créant sa propre société de production, Erika Lust Films.

 

Erika lust pornopgraphie feministe

 

Ce film possède de nombreuses particularités qui vont marquer plus ou moins le travail de Lust. L'actrice principale a 35 ou 40 ans, elle est peu maquillée, sans prothèses ni artifices, elle ressemble aux femmes qu'on voit dans la vie réelle. Elle joue le rôle d'une femme seule, qui commande une pizza dans l'espoir d'avoir en face d'elle un beau livreur.
A la différence des films porno féministes, les pratiques sexuelles sont celles présentes dans les autres productions sans restriction. La femme à égalité avec l'homme, elle valide son désir, et accepte le désir de son partenaire.  Le film est bien réalisé, largement plus sophistiqué que la majorité des productions pornographiques.  Son actrice est une femme active, le film transmet le point de vue d'une femme sur une rencontre sexuelle.   
Son secret ? "Un point de vue féminin", écrit-elle sur son site, "et les détails, les détails et encore les détails comme les yeux dans les yeux, la chair qu'on agrippe, les petits bruits".

 

Erika lust Five Hot Stories For Her

Five Hot Stories For Her


Ce court-métrage fera plus tard partie du film Five Hot Stories For Her, composé de cinq courts-métrages pornographiques, et récompensé  pour " meilleur scénario " au Festival international du film érotique en 2007 à Barcelone (FICEB Award), " meilleur film de l'année " par le Feminist Porn Awards de Toronto en 2008 et aux Venus-Eroticline-Award en 2007 à Berlin. Five Hot Stories For Her reçoit les honneurs au CineKink Festival de New York (2008).  Dans ce film à court métrages, on voit un couple dans un jeu de rôle sadomasochiste, une femme qui couche avec deux hommes pour venger la relation adultère de son mari, une femme séduite par une femme, etc.
Ce film montre en détail la sexualité des femmes libres qui aiment le sexe et qui cherchent le plaisir et le plaisir de leurs partenaires.
Erika décide de s'embarquer dans son plus gros projet : XConfessions. Un site internet. Renouant avec la tradition des confessions érotiques avec interactivité, Lust propose de petites histoires vécues que lui envoient les internautes et tournent de petits films à partir de ces confessions dans un mélange sexy, léger et sophistiqué.
Elle a déjà tourné plusieurs films confessions qui semblent rencontrer un certain succès même si aucun de ces films n'est pas à la hauteur de son premier film.  


Pornopgraphie feministe

 

Le porno féministe existe

La pornographie était l'une des questions les plus débattues en particulier dans les pays anglophones. Cette division profonde a été illustrée dans les guerres sexuelles féministes des années 1980,  opposant les adversaires féministes de la pornographie - comme Andrea Dworkin , Catharine MacKinnon, à des féministes plus libérales ou pro-sexe.
On peut diviser les positions féministes actuelles sur la pornographie en trois catégories : la catégorie la plus répandue dans les médias et les milieux universitaires prétend que la pornographie est une expression violente de la culture masculine, dans laquelle les femmes sont exploitées. La deuxième catégorie associe le respect de la liberté d'expression avec le droit de la femme à disposer de son corps. Dans cette catégorie, les féministes n'approuvent pas la pornographie, mais respectent la liberté d'expression, le droit de la femme actrice et ou consommatrice de la pornographie. Une troisième catégorie, minoritaire, défend la pornographie comme une expression libre de la sexualité, féminine et masculine.


On peut imaginer combien le dialogue entre ces trois courants féministes est difficile. Les féministes radicales anti-pornographie réclament des lois pour interdire la diffusion des images pornographiques dans la société, et traitent les femmes qui ne sont pas d'accord avec ce point de vue de traîtresses, de dupes du patriarcat.
De l'autre côté, on prétend que les femmes font leur propre choix à propos de la pornographie. Les féministes " pro sexe " pensent que la pornographie est un outil pour éroder progressivement la domination masculine, et favoriser l'épanouissement sexuel des femmes.   


Selon les Feminist Porn Awards, il n'existerait pas de modèle prédéfini de la pornographie féministe.
On peut citer de nombreuses réalisatrices de pornographie féministe, dont la majorité travaille comme actrice dans le porno, comme Maria Beatty, Nina Hartley, ou Ovidie en France.
Les films étiquetés féministes, avant Lust, reflétait un point de vue féminin, privilégiant le désir féminin. Certains de ces films ont souffert de cette autocensure mettant en scène les femmes, et les pratiques sexuelles supposées respecter la femme. Certains de ces films ont insisté sur le désir féminin s'éloignant ainsi du public masculin. D'autres films ont traité le désir des minorités sexuelles comme les lesbiennes ou les bisexuels.
Le travail de Lust est différent. Dans ces films, le plaisir sexuel est partagé, hommes et femmes valident la sexualité sans privilégier le partenaire féminin ou le partenaire masculin.
Dans " Marie Claire ", Lust définit le porno pour femmes comme un cinéma érotique qui prend en compte les désirs et les goûts féminins, la sexualité féminine, et dépeint la diversité dans la beauté, les valeurs et les opinions. Quand les gens pensent aux films érotiques que les femmes aiment, ils les associent au porno lesbien, ou à des ambiances romantiques du type draps blancs en soie et pétales de roses... mais ces stéréotypes sont trop éloignés de la réalité.


Le nouveau porno pour les femmes présente le sexe et les femmes tels qu'ils sont aujourd'hui. Les femmes ont désormais la liberté de demander ce qu'elles veulent et comment elles le veulent, le sexe est devenu agréable pour les deux sexes. Les femmes aiment le sexe d'autant de manières différentes que les hommes.
Le travail d'Erika Lust s'inscrit dans un courant du féminisme égalitaire qui semble gagner le monde de la télévision à travers les séries télévisées et le monde de l'édition à travers la " nouvelle romance " où les femmes sont libres de leur choix, de leur sexualité, et de leurs décisions.

 

 

 

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Série Girls : 4 filles désenchantées à New York

girls Dunham Williams Kirke Mamet

De gauche à droite : Zosia Mamet, Allison Williams, Lena Dunham et Jemima Kirke, les quatre interprètes principales de la série.  Girls, une série-ovni, personnelle et attachante

 

 

 

"Je ne veux pas vous faire peur, mais je pense que je peux être la voix de ma génération, ou du moins, une voix dans cette génération. " déclare Hannah dans le premier épisode de Girls en 2012.


La série commence avec Hannah Dunham une fille de 24 ans qui aspire à devenir journaliste, elle vit à New York. Ses parents lui annoncent qu'il est temps de devenir adulte et autonome, et qu'ils vont arrêter de l'aider financièrement, qu'elle devrait trouver un emploi rémunéré plutôt des stages de l'année écoulée. Ses amies une bande de filles (Allison Williams, Jemima Kirke et Zosia Mamet ) ont toutes leurs propres problèmes,  des citadines post-universitaires, à la recherche d'un emploi, d'une carrière et d'une relation amoureuse.


Six ans plus tard, dans la rue de banlieue, une jeune adolescente parle avec Hannah en lui disant madame, pendant qu'Hannah cherche un moyen pour convaincre son nouveau-né d'accepter de téter son sein. Elle est devenue adulte, maman et responsable d'un enfant.   

 

girls serie tele tv show

 

Dès que la chaine HBO a diffusé le premier épisode de la série en 2012, Girls s'est démarquée des autres séries par ses personnages féminins, par son réalisme, du scénario et de la réalisation. Un parti pris et revendiqué par Lena Dunham (Hannah), réalisatrice, auteur et actrice principale, passée en quelques épisodes d'une inconnue à la porte-parole d'une génération de jeunes femmes urbaines, ironiques et désabusées.  
En 2017, Clap de fin. Six années de louanges, de critiques, de polémiques, et d'audiences fluctuantes, la fin de la sixième saison de la série américaine a eu lieu en février 2017. Les quatre copines perdues dans la Grosse Pomme tirent leurs révérences.

Amours compliquées, impasses financières, corps imparfaits, sexualités et genre, angoisses existentielles. Dunham parvient à nous dessiner les amitiés féminines actuelles, l'angoisse de l'âge adulte, les relations,  la sexualité, l'estime de soi,  l'image corporelle, et  l'intimité dans un monde de médias sociaux qui favorise la distance, la perte de sens et le narcissisme, où il faut survivre avec la précarité et le doute.
Lena Dunham s'est imposée comme un visage de l'intelligentsia culturel new-yorkais, récompensée par deux Golden Globes , comparée à Woody Allen dans sa façon de traiter les sujets graves avec ironie, dérision et recul.

 

Des jeunes femmes 15 ans après " sex and the city "

Pendant dix ans, la série sex and the city racontait le parcours de 4 femmes dans le monde de la consommation, des couples précaires, et la sexualité, Girls parle de la précarité des jeunes femmes, sur plan personnel et professionnel.  Girls s'est concentré sur des héroïnes jeunes dans une époque particulière, dans les années post-crise économique (subprimes). Sex and The City  présentait des femmes trentenaires bien intégrées, aisées et sophistiquées.


Quand Sex and The City était à son apogée au début des années 2000, on voyait des modèles féminins comme la sauvage Samantha, Charlotte la distinguée romantique aux yeux écarquillés, la cynique Miranda ou Carrie et ses chaussures. Dans Girls, il y a la sauvage Jessa,  Sosh la romantique, la belle angoissée Marnie et Hannah la sans-pudeur et sans limite.


Cette génération de femme post crise doits'adapter à un contexte économique compliqué. Cette génération vivra moins bien que ses parents.  La précarité économique s'accompagne d'une précarité émotionnelle et relationnelle. Leurs vies sexuelles sont insatisfaisantes, parfois même dégradantes. Cela n'existait pas dans Sex And The City.
Sur le plan relationnel, la fameuse entraide féminine si présente dans sex and the city disparait. Les personnages sont angoissés, terrorisées par l'avenir, et nombrilistes.  
Sur le plan physique, Girls montre des corps en insistant sur le gras, dans des positions peu flatteuses, on montre les fesses rebondies, les bourrelets, les seins de Hannah entre autres. Cette nouveauté fut bien reçue par les téléspectateurs. La créatrice de la série se met en scène dans une volonté claire de casser les codes de représentations.

 

girls amour sexe relations

Le sexe

Parmi les mythes du cinéma Hollywoodien, les femmes peuvent avoir des expériences sexuelles satisfaisantes sans jamais enlever leurs soutiens-gorges, et peuvent atteindre des orgasmes mémorables en quelques minutes. Les "Girls" cassent ces codes irréalistes usés et surannés. Dans cette série, le sexe est nu, cru, en sueur, étrange, surprenant par son réalisme et peu flatteur.
Ces jeunes femmes ont une sexualité récréative, désordonné, parfois utilisée pour apaiser une angoisse ou partager une émotion, dans des rencontres éphémères.


Girls  montre des scènes gênantes pour le spectateur, où les filles sont nues, vulnérables, déliassées.  Les filles ne refusent pas la sodomie mais négocient cette pratique avec ou sans préservatif, elles sont désabusées, n'osent pas dévoiler leur insatisfaction et n'ont pas beaucoup de choix.  


Girls peut être une série troublante en raison de son réalisme cru.  La sexualité de ces filles n'est pas plus satisfaisante que celle de leurs grands-mères.  Cette sexualité est montrée comme aléatoire et partagée avec des partenaires masculins parfois indifférents ou perdus dans leur propre précarité. Les hommes dans cette série sont troublés par leur orientation sexuelle, par leur égoïsme, et par leur situation économique. Le copain d'Hannah peut se masturber devant elle, peut la tromper. Son père devient homo après 25 ans de mariage, son colocataire est homo.      

 

Pas de romance, restons réels 

Alors que les livres de néo romance et les films sont à la mode, la série Girls échappe à cette tendance. En dépit de nombreuses rencontres et relations, les héroïnes terminent la série, seules, sans couples romantiques et sans fin " heureuse ".
Au fur et à mesure que le spectacle se déroule, Hannah, Marnie, Jessa et Shoshanna ne parviennent pas à sortir de leur stagnation. Les quatre femmes finiront par grandir et adopter une vie adulte responsable avec résignation, sans les feux d'artifices d'une romance à l'américaine.
Hannah a quitté la ville de NY et ses cycles d'appartenance et d'aliénation pour quelque chose de nouveau.
Le réalisme invite les scénaristes à refuser la romance, à exhiber une réalité que le cinéma n'aime pas montrer.   Elles cherchent un travail, un foyer, elles ne seront pas invitées dans des resto chics, ni dans des avions privés. Elles sont dans la vraie vie.    

 

girls Dunham

Reconstruire le corps d'une femme

Il est difficile de compter combien de fois Lena Dunham a enlevé son soutien-gorge ou à baissé sa culotte dans "Girls ". Dès le début, elle fait du corps un usage différent, le corps est réaliste, montré dans ses imperfections et ses détails.  Girls discutent les détails du corps, de ses réactions, de ses problèmes comme si la série cherchait à redéfinir la beauté féminine et le corps féminin.
Hannah est une femme, pas toutes les femmes. C'est son corps et et non le corps féminin.
En montrant une figure réaliste et imparfaite, Hannah oblige les femmes à se réconcilier avec leurs propres corps. Elle montre à plusieurs reprises qu'Hannah n'est pas maternelle, n'est pas douce, n'est pas émotive ou empathique vis-à-vis d'autres femmes. Lena Dunham veut être réaliste au risque d'être détestée.  Dans l'autre sens, le personnage de Marnie est provocateur, corps mince et léger, jolie visage de princesse de Disney. Elle adore planifier, organiser mais est en échec après un mariage désastreux et une carrière ratée de chanteuse de folk, Marnie trop désireuse d'être admirée, objet du regard masculin. Sa beauté ne changera rien à son parcours de vie.

Une conclusion : l'amour désenchanté ??


En terminant cette série, j'ai pensé à certains de nos sociologues et nos philosophes   français qui ont traité le sujet de l'amour désenchanté.     
Au début du XXe siècle, le sociologue Max Weber a décrit le désenchantement, par une modernité où le savoir et la science mettent fin à l'irrationnel. Un siècle plus tard, la psychologie, la psychanalyse, les neurosciences ont réduit l'amour à l'inconscient, à la pulsion sexuelle, ou à une chimie cérébrale.
E. Illouz écrit que " la conjonction du consumérisme, de la légitimation croissante de la sexualité par la psychologie et par le féminisme" a fini par désenchanter l'amour. Dans son ouvrage Les Sentiments du capitalisme, elle décrit comment la consommation, la marchandisation du sexe ont déréglé le marché de l'amour.
Elle souligne combien un certain féminisme a participé au désenchantement des relations amoureuses. La séduction devient politiquement incorrecte, le couple n'est plus amour mais liberté et égalité.
Et la solution ?  
Faudrait-il jeter aux orties la liberté de choix, l'individualisme et l'émancipation des femmes pour sauver l'amour ?  Non.
E. Iglou invite à trouver des alternatives pour ré-enchanter la modernité amoureuse. A chacun de trouver sa solution, car nous sommes dans une société individualiste.   Pour trouver la solution, chacun devrait être conscient de l'enjeu.
Les filles (de la série) à la recherche d'un nouveau modèle de relation ont échoué, et se retrouvent seules enfin de compte, mais elles recommencent à chercher.      
Encore essayer, Encore chercher, et inventer son modèle amoureux.
On peut se poser la question : comment éviter de précariser la jeune génération et hypothéquer ainsi l'avenir ?  


C'est une série qui mérite le détour, on rit, on sourit, on est troublé, parfois on s'ennuie mais on retrouve vite l'intérêt.

 

 

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La femme des sables, patrimoine littéraire universel

kobo femme des sables

 

 

 

Il est possible d'assister à paris à une présentation théâtrale de ce roman, ou à un spectacle de danse à Berlin, interprétant ce livre ou à des productions artistiques traitant ce roman. C'est le cas depuis la publication de ce roman.
Certains romans ont un destin exceptionnel, ne meurent jamais et ne sombrent jamais dans l'oubli.
Si vous aimez les clubs de lectures, vous trouvez sur le net des nombreux commentaires passionnés de ce roman, comme d'autres rares romans qui traversent le temps et les frontières et qui sont dans le panthéon des œuvres hors normes.   Ce roman a été classé par l'UNESCO parmi les œuvres représentatives du patrimoine littéraire universel
Ce roman de Kob Abe, La Femme des sables a été traduit en 20 langues et adapté pour un film primé de Cannes en 1964 dirigé par Hiroshi Teshigahara.
Ce roman a été couronné au Japon par le Prix Akutagawa en 1962 et le Prix du Meilleur Livre Etranger en France en 1967.
Roman insolite d'une extraordinaire richesse, dur et angoissant qui, sous l'exactitude et la précision des détails d'une fiction réaliste, retrouve la dimension des mythes éternels. Il ne s'agit de rien d'autre que de la condition humaine avec ses limites désespérantes, ses illusions et ses espoirs.

 

abe kobo femme de sable citation1


ABE Kobo


Pseudonyme d'Abe Kimifusa, romancier japonais et dramaturge reconnu par son utilisation de situations bizarres et allégoriques pour souligner l'isolement de l'individu.
Kôbô Abé est né en 1924. Après des études de médecine, il se tourne vers la littérature. Auteur de poèmes, de plusieurs pièces de théâtre et d'ouvrages de science-fiction, il est surtout connu pour ses romans.

La femme des sables marque un point de départ dans la carrière d'Abe malgré un langage analytique riche en vocabulaire technique.
On trouve chez lui les influences de Franz Kafka et d'Edgar Allan Poe, dans un style imprégné de surréalisme.

Il meurt en 1993, à l'âge de 68 ans. C'est alors un écrivain mondialement reconnu, traduit dans une vingtaine de langues, dont les thèmes fétiches sont l'aliénation et la perte d'identité.
" Dans ces nombreuses œuvres se retrouve un même parcours : à la suite d'un événement imprévu, un homme d'âge et de statut social moyen est brutalement arraché à la routine, part et ne revient plus. Une fois déclenché le processus de rupture, le héros, selon une logique burlesque et déroutante, développe les conséquences du postulat initial. L'espace dans lequel il erre est le plus souvent clos et/ou souterrain : trou dans la dune, souterrains labyrinthiques, grotte... Le parcours est susceptible de lectures plurielles car Abe joue simultanément avec des genres différents : roman policier, conte fantastique, conte philosophique, quête initiatique, auto-analyse, science-fiction..." (A. Cecchi, dans le Dictionnaire de littérature japonaise, sous la direction de jean-Jacques Origas, PUF-Quadrige, page2 .

 

abe kobo woman in the dunes

La femme des sables


Le roman commence avec un homme, un entomologiste qui collectionne des scarabées sur les dunes,
La nuit tombe, les villageois lui proposent de s'abriter dans une maison délabrée au fond d'une fosse en forme d'entonnoir de sable. La descente n'est possible qu'au moyen d'une échelle de corde. L'occupant de la maison, une jeune femme, passe la majeure partie de la nuit à pelleter du sable dans des seaux, qui sont ensuite élevés par les villageois : sa maison est un rempart qui empêche le village d'être avalé par les dunes de sable qui avancent.

Quand il se réveille, l'homme trouve l'échelle de corde est parti. Ses tentatives de sortir du puits échouent à plusieurs reprises, et il se rend compte, d'abord avec incrédulité, puis indignation, puis crainte, qu'il est maintenant un conscrit dans ce travail de Sisyphe. Il n'est pas non plus le premier étranger à être piégé dans cette bataille contre les dunes envahissantes : mais les villageois permettent à des spécimens inadéquats de mourir, plutôt que de risque de détection par les autorités lointaines.


Mais quand il est prêt à partir le lendemain matin, il trouve qu'il ne peut pas sortir sans la corde lancée par des personnes ci-dessus. Elles sont soit absents, soit peu disposées à aider.
Alors la femme lui dit qu'elles sont éternellement prises, qu'il doit rester là à la volonté des gens ci-dessus, qui leur envoient de l'eau et de la nourriture. Elle explique aussi qu'elle est résignée à l'existence dans ces circonstances. "L'année dernière, dit-elle, une tempête a englouti mon mari et mon enfant ".
Elle lui montre la nécessité de travailler chaque jour pour dégager le sable qui engloutit la cabane pendant la nuit.


Bien sûr, l'homme est indigné. Il rage et refuse d'aider. Mais lentement, il s'habitue aussi à la fosse, et à la fin il ne veut pas la quitter quand il a une chance.
Le roman commence ainsi : "En plein mois d'août un beau jour, il advint qu'un homme s'évanouit sans laisser de traces. A la faveur d'un congé, il avait pris le train pour passer au bord de la mer une seule demi-journée ; et c'était la dernière certitude que l'on eût à son sujet : après, rien, nulle nouvelle. Requêtes aux fins de recherche, petites annonces dans les journaux, tout fut vain, tout s'éteignit." (Page 13).

Un professeur parti à la découverte de quelque insecte des sables échoue dans un petit village du fond des dunes, village dont il ne pourra plus sortir. Comme les autres habitants, le voilà prisonnier du sable : le sable qui envahit, qui s'infiltre dans la moindre fissure et qu'il faut sans répit rejeter. Particulièrement dans le trou où est tapie la maisonnette qu'il habite en compagnie d'une femme, vraie maîtresse-servante. Jour après jour, mois après mois, l'homme et la femme rejettent le sable. Cet esclavage est la condition de leur survie. Lassé de cette routine, l'homme tentera de s'échapper, de retrouver sa liberté.

La première place n'est pas donnée à l'humain mais au sable, seul vainqueur informe, poussière déplacée par le vent. Ce sable s'incruste, conquiert tous les territoires, sable prison à peine visible. Les gens se battent contre cet envahisseur. Chaque individu creuse chaque nuit pour enlever le trop plein qui ferait craquer sa demeure et l'enfouirait à tout jamais, effaçant sa trace et jusqu'à sa mémoire. Fragilité de notre condition humaine
"De partout le sable arrive, partout le sable pénètre. Quand le vent vient du mauvais côté, il me faut, matin et soir, grimper entre toit et plafond et, de là, retirer le sable qui s'accumule. Sans ça, très vite, la mesure serait atteinte où les lattes du plafond céderaient sous le poids du sable."
Le roman oppose la volonté de l'homme à échapper à ce cauchemar à la volonté des villageois de le garder là où il est.
Abe a peuplé ses romans par des solitaires, des médecins solitaires, des scientifiques maudits et par des vagabonds.


Son point de vue philosophique lui permet d'articuler les thèmes psychosociaux et existentiels du livre, et son œil scientifique, comme celui d'Abe, a assez d'ingéniosité pour esquiver des plans et être informé de la minéralogie du sable. Pour toute sa pompe, l'homme essaie d'être décent.
La femme est née dans le village et, vraisemblablement, ne l'a jamais quitté. Elle dit que son mari et son enfant ont été tués dans une avalanche de sable, mais il est incapable de localiser leur lieu de sépulture. Pour toute la monotonie de son existence, la femme est un personnage multicouche. L'homme la voit d'abord comme un objet de mépris : pourquoi ne combat-elle pas la tyrannie des villageois ? Plus tard, le mépris est dilué à la pitié. Elle ne combat pas sa tyrannie parce qu'elle ne sait pas ce qu'est la liberté ; Elle ne sent même pas l'irritation de son absence.


Plus tard, quand l'homme prend la femme en otage pour obtenir sa libération, elle endure l'indignité avec beaucoup plus de grâce que son capteur n'a montrée jusqu'ici : elle est plus comme une mère patiente attendant la colère d'un enfant de passer. Quand la sexualité entre dans leur relation, la femme participe avec avidité, mais ce n'est pas le sexe romantique. L'organe qui gouverne les relations de genre dans les paysages fictifs sans amour d'Abe est rarement le cœur. Mais en quittant le puits de sable pour ce qu'il croit être la dernière fois, Niki Jumpei ressent une vague de magnanimité pour la femme et décide de lui envoyer une radio à son retour au monde réel.

Les choses ne vont pas comme prévu, et la femme révèle un visage plus froid. Elle raconte à l'homme comment l'union du village vend du sable illégalement à un fabricant de béton. L'homme fulmine que cela mettrait en danger la vie de tous ceux qui dépendent des barrages qui n'explosent pas et que les ponts ne s'effondrent pas. La femme répond, accusant : "Pourquoi devrions-nous nous inquiéter de ce qui arrive aux autres? Un lecteur japonais de La femme dans les dunes est invité à supposer que les villageois sont burakumin, la caste peu discutée des intouchables historiquement obligés de travailler dans des métiers "impurs" comme la boucherie, le tannage ou l'évacuation des eaux usées et vivre où personne d'autre ne voulait , Et qui ont été considérés peu mieux que des animaux. Les villageois ont donc juste raison de se méfier - de mépriser - une société dominante qui les a toujours opprimés.
Le sexe devient la consolation dans la cellule de l'insupportable. Les dunes sont la prison, l'insupportable lui-même. Le sable imprègne le roman. Il pénètre la nourriture, la maison, les vêtements, les horloges. C'est tout en se brossant le sable des autres corps que l'homme et la femme sont introduits dans le sexe. Le sable de ces dunes, chargé d'humidité, ne conserve pas, mais pourrit tout ce qu'il touche : le bois, le cuir, le tissu, et la "moralité".  

Page 236

[...] Oh non, de quelque façon que l'on s'y prenne, ce n'est pas la force de l'intelligence qui fait tourner la vie humaine... Cette existence-ci, cette existence-là, l'évidence, c'est qu'il y a beaucoup de manières d'exister... et qu'il arrive parfois que l'autre versant, celui qui fait face au côté où l'on se trouve, vous apparaisse un tant soit peu plus désirable... A vivre ma vie comme je la vis, de me demander ce qu'il en adviendra est bien pour moi, en vérité, la chose du monde la plus insupportable ! Et quant à savoir ce qu'est au juste la nature de mon existence, ça, c'est une impossibilité de condition : aucun moyen d'en rien saisir... Mais quand même, si, sur ce chemin-là, il se trouve quelque côté plus clair où l'esprit aperçoive de quoi le distraire, si peu que ce puisse être... eh bien, j'ai beau ne pas savoir pourquoi, je finis par me persuader que c'est encore là la meilleure direction... [...]

Tout s'effondre et se reconstruit éternellement. Espoir et désespoir se mêlent, l'homme frôle la mort. Il préfère l'esclavage, la prison à l'anéantissement total. Ainsi le professeur à la suite d'une tentative d'évasion ratée :
"Il étendit les deux bras, voulut se coucher à plein ventre ... Trop tard : une grande moitié de son corps était déjà plantée à la verticale, et ses reins étaient trop brisés pour qu'il pût les tenir pliés à angle droit (...) Au secours ! (...) La honte même où il était de son humiliation s'évanouit en lui, chose à ses yeux aussi dépourvue d'existence que la cendre qui se fut dispersée si l'on eût brûlé une aile de libellule ..."
Cette vie est préférable à la mort. Il rêve encore de liberté, d'une échelle qui lui permettrait de repartir dans le monde mais un jour, cet emprisonnement n'aura plus de sens pour lui, il ne profitera plus de l'échelle tendue. Il restera dans son trou de sable, dans l'attente de la femme partie accoucher. Il aura accepté ces contraintes.


L'attente d'un être de sa chair sera au-dessus de tous les espoirs de la terre. Le regard d'une femme suffira à lui faire oublier ses limites.


Abé Kob se livre dans ce roman à un véritable inventaire de notre condition humaine. La faiblesse, le désarroi, la violence, le mariage, la sexualité, les paperasses, les préservatifs (alors, lui disait la femme, pour toute ta vie, tu gardes ton chapeau ?), l'ordre, la mort, l'espérance, le couple, le temps, la solitude, l'histoire, les journaux, le rire, l'action, le travail, le désespoir, la cruauté, le dérisoire, le cocasse, la bonté, le plaisir, tout est charrié dans des pages foisonnantes de pensées, de réflexions, d'images baroques et inattendues, parfois de véritable poésie.  


La morale du livre se prépare :
" Elle arrive, elle est là [...]. Il reste. Il est maintenant d'ici, non plus victime des éléments, mais les dominant, non plus prisonnier des autres et à leur merci pour un peu d'eau et de nourriture, mais utile, pouvant donner à son tour. Ce qu'il vient de gagner, ce bonheur du corps et du coeur, en comparaison de sa vie de petit bourgeois perdue, l'emporte de loin dans son esprit. Son épouse, ses collègues étriqués, l'horaire du lycée, les journaux, sa blennorragie mentale, tout cela disparaît, dérape à tout jamais derrière lui ; sans regret. Le voici du village des sables, avec un don pour les autres au creux de ses mains." (pages 215-218)


"Woman in the Dunes" le film basé sur ce roman réalisé par Hiroshi Teshigahara a remporté le prix spécial du jury au Festival de Cannes de 1964 et l'oscar de meilleur réalisateur.

 

Ce roman est présenté régulièrement comme pièce de théâtre  et comme spectacle de danse.

 

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3 proverbes japonais : quelques différences avec l'occident

france japon

 

 

 

A travers 3 verbes, on peut remarquer qu'il existe des points communs entre la culture occidentale et la culture japonaise, et de nombreux points de divergences

 

proverbe japonais condition humaine

 

La fragilité de la condition humaine

Un proverbe sur la fragilité de la vie et de la condition humaine. Aucun humain ne peut ignorer cette réalité, c'est presque l'unique certitude de la vie.  L'existence est courte, elle est facilement éteinte. Avant et après cette vie, obscurité et absence. Cendres aux cendres, poussière à la poussière".
Les japonais partagent la même vision occidentale sur la fragilité de la vie, sur le caractère éphémère de l'existence humaine.   
Les anglais citent parfois un proverbe identique : Our life is but a span. (Notre vie n'est qu'un laps de temps).
En français, comment ne pas citer Céline dans son voyage au bout de la nuit :   La vie c'est un petit bout de lumière qui finit dans la nuit.
Il existe au Japon les mêmes discussions et les mêmes divergences sur ce qu'on doit faire de sa vie, de son existence si fragile. l'hédonisme et l'individualisme semblent gagner du terrain au détriment des valeurs collectives.

 

proverbe japonais empathie

L'empathie en occident et au japon

 

Les personnes atteintes de la même maladie partagent leur sympathie.
Partager peine et joie dans un groupe est un élément présent dans toutes les cultures et dans toutes les sociétés. Par le passé, on utilisait des termes culturels ou religieux pour décrire ce partage, en utilisant le mot compassion, ou sympathie.


Actuellement, on utilise également des termes forgés à partir de la psychologie comme l'empathie qui désigne le fait de partager la peine de l'autre sans jugement, et sans partager son point de vue ou ses opinions.
Les anglais utilisent un proverbe identique à celui-ci : Misery loves company.
En français, dans le langage quotidien, on offre sa sympathie aux patients, et on compatie à la souffrance des âmes en peine. Toutefois il existe un joli proverbe français qui va dans le même sens : Une joie partagée est doublée. Peine partagée est divisée.
L'empathie au japon est un concept complexe, et différent, plus présent dans le quotidien et dans les relations personnelles.  
L'empathie se traduit au Japon davantage par une anticipation et une prise en compte attentive des besoins d'autrui. Il existe une différence fondamentale entre l'empathie manifestée par les Japonais et les Occidentaux. Les pratiques associées à l'hospitalité consistent en un savant jeu d'anticipation des besoins d'autrui. Il importe de se préoccuper à l'avance de l'hébergement, de la nourriture, des transports et des itinéraires en détail de ses hôtes plutôt que de devoir s'enquérir des souhaits de ces derniers. Une telle démarche est entreprise selon un principe de compréhension des sentiments d'autrui sans communication verbale, une dimension de l'empathie.

 

proverbe japonais familiarite

 

La familiarité varie entre occident et japon


Une haie pour garder l'amitié verte
En français on dit : La familiarité engendre le mépris.
Goethe écrivait :
La familiarité, à la place du respect, est toujours ridicule. Un autre proverbe allemand dit :
Quatre bonnes mères donnent le jour à quatre mauvais enfants: La sécurité au danger, la richesse à l'orgueil, la familiarité au mépris, et la vérité à la haine.


Au japon, le concept du " uchi " désigne l'intérieur, le foyer, le cercle privé. Le second le concept du " soto "   renvoie au milieu extérieur, à l'inconnu.
Il y a donc le Japon (familier et rassurant), et puis le reste du monde (lointain et méconnu, mi-attirant, mi-inquiétant).
La plupart des Japonais vivent dans des " cercles privés ". Quand ils sortent pour s'amuser, c'est toujours avec les mêmes personnes : collègues, camarades de classe, etc. Au Japon, on entretient avec soin les liens créés avec les autres. C'est pareil en amour : patience et persévérance sont les maîtres mots.
 Dans le cas de couples,  les liens ont tendance à être plus solides qu'en Occident. Les relations sérieuses résistent l'épreuve du temps, et le taux de divorce est beaucoup plus faible.  Revers de la médaille, il est beaucoup plus difficile de trouver un partenaire de vie au Japon !
Au sein de ces relations amicales ou amoureuses, la familiarité est maîtrisée, on ne partage pas tout, on ne montre pas tout. La familiarité devra être maîtrisée pour préserver la relation, même au sein du couple. Cette maîtrise de la familiarité est une donnée sociale non négociable. En occident, la couple et la relation amoureuse sont une exception où la familiarité fait partie de la proximité. Au japon, aucune exception sur ce point.     


  " Chez les Japonais, on a l'impression que le mariage est avant tout une sorte d' "association" entre deux personnes qui estiment raisonnable de fonder ensemble un foyer. Au bout de quelques années, les rapports entre mari et femme perdent leur caractère sentimental pour devenir au mieux des liens de bonne camaraderie, tournant souvent autour de l'éducation des enfants. "

Du livre L'Abécédaire du Japon de Takashi Moriyama.

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La sagesse de Shakespeare au 21ème siècle

Shakespeare conte hiver citation


 

 

Le site de la chaîne C-span2 a mis en ligne, le 24 avril 2017 la vidéo d'une conférence sur l'héritage de Shakespeare, la sagesse toujours d'actualité des textes de cet immense écrivain.
Il s'agit d'une conférence de Michael Witmore, directeur de la Folger Shakespeare Library.

Michael Witmore rappelle combien les textes de cet écrivain sont toujours actuels en raison de leur enracinement dans la réflexion et la sagesse humaine et combien les personnages de William Shakespeare peuvent toujours nous enseigner sur les humains, leurs réactions, et les motivations de leurs gestes et de leurs décisions, malgré que ces écrits qu'ils datent de plus de 4 siècles.  
Les pièces de Shakespeare illustrent encore et toujours certains principes qui nous sont actuels et peuvent guider dans nos réflexions. Les œuvres de Shakespeare sont toujours en route pour devenir quelque chose d'autre, c'est le secret des textes de Shakespeare. Chaque siècle comprend Shakespeare à sa façon. Et nous aussi
Michael Witmore cite certains points où la sagesse et la réflexion de Shakespeare n'ont pas vieilli.

 

"Vous devez improviser pour faire avancer les choses"


Shakespeare croyait que nous ne pouvons pas fonder nos décisions sur des données exactes et disponibles. On trouve ce principe dans la pièce d'Othello, et surtout dans la pièce Hamlet. La volonté d'Hamlet est le moteur principal de ces décisions. Hamlet était obligé à prendre des décisions sans avoir tous les faits. Dans cette pièce, Shakespeare dessine un réel contraste entre la détermination de Claudius et l'approche minutieuse de "Hamlet".
Comme si Shakespeare voulait expliquer l'hésitation de Hamlet dans sa recherche d'éléments capables d'aider sa décision. Selon Shakespeare, la décision appartient également au domaine de la volonté et de la détermination.

 

 "Obtenir le pouvoir est plus facile que céder le pouvoir "


Le pouvoir est un moteur puissant et présent dans les pièces de Shakespeare. Witmore analyse rapidement la pièce de Shakespeare le Roi Lear pour discuter les difficultés des humains à céder le pouvoir, et à accepter de le transmettre à d'autres. Pour obtenir le pouvoir, il existe de nombreuses motivations comme la convoitise, la cupidité, la soif des avantages. Céder le pouvoir exige des motivations plus complexes, plus nobles, et moins primaires.
Le pouvoir est plus difficile à donner que ce qu'il faut pour l'obtenir . Witmore dit que c'est "la leçon du roi Lear".

 

"La capacité de pardonner est précieuse, elle va de pair avec la capacité d'aimer"


En analysant la pièce le Roi Lear, on comprend combien la capacité de pardonner est essentielle chez Shakespeare. Le grand écrivain admettait que pardonner est un acte difficile, presque divin et que la capacité de pardonner est indissociable de la capacité d'aimer.
C'est une réflexion d'actualité dans la vie des couples, dans nos sociétés, et dans les sociétés qui ont vécu les atrocités d'une guerre, ou de violence. Shakespeare rejoint brillamment les concepts de la psychologie positive sur l'importance de la résilience, en allant plus loin ; il nous rappelle que l'amour n'existe pas sans pardon, que la capacité d'aimer dépend d'une façon ou d'une autre de la capacité à pardonner.
Le pardon chez Shakespeare est un concept plus philosophique que religieux, c'est presque un acte égoïste pour le bien-être de chacun, le message shakespearien peut être un slogan, un titre de magazines, ou d'émissions de télé : si vous voulez être aimés, sachez pardonner.

 

Shakespeare westword citation

"Les changements de cœur nécessitent des changements de perception"


Encore une fois, dans la pièce le Roi Lear, on peut interpréter la scène de la tempête comme un appel au changement de perception, pour changer le comportement et les émotions.
Pour changer les émotions, il est important d'avoir un autre regard sur soi-même, et sur les autres, d'avoir une perception différente. On peut penser que Shakespeare est présent dans chaque consultation de psychologie. Les médecins psychiatres comme les psychologues ne peuvent qu'inviter les patients souffrants à regarder autrement, à apercevoir les choses selon un angle différent, pour pouvoir dépasser leurs émotions négatives ou leur tristesse. Sur le plan collectif, une société ne peut avancer sans ce changement de perception, sans une certaine évolution culturelle. L'art au sens large peut avoir cette fonction, nous proposer un autre regard sur les choses, sur l'environnement, et sur le monde. La littérature, la peinture, ou la musique sont précieux pour rapprocher les gens et augmenter la compréhension mutuelle, ont l'ambition de changer en chacun de nous, sa perception des autres.

"Nos espoirs nous soutiennent même si nous pensons qu'ils ne peuvent être satisfaits"


Le Conte d'hiver est une des quatre pièces appartenant au genre hybride des " romances ", ou tragi-comédies romanesques.
Shakespeare nous rappelle l'importance de l'espoir dans la vie, l'importance de l'espérance, l'importance de l'optimisme pour continuer, ou pour pouvoir vivre. Dans cette pièce qui se déroule dans un laps de temps de 16 ans, seuls les personnages capables de préserver leurs espoirs, même minimes ou illusoires, sont capables de résister et de gagner. Shakespeare rappelle dans cette pièce l'importance consciente de l'espoir, et c'est-à-dire espérer par volonté comme condition de survie humaine dans les moments difficiles de l'existence.

J'ai pris quelques exemples parmi ceux analysés par Witmore.

Il est étonnant de noter combien Shakespeare avait compris nos angoisses pour la justice, pour nos survies, et avec quelle justesse il avait analysé les désirs humains et les motivations de chacun.

Le conférencier conclut par inviter le public à utiliser l'art non pas seulement comme un moyen de divertissement, mais comme source de sagesse.
Vous trouverez ci-joint le lien vers la vidéo de cette conférence.


https://www.c-span.org/video/?427269-1/michael-witmore-shakespeares-legacy

 

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Le cœur a ses raisons de Janette Oke, When calls the heart

When calls the heart

 

Connaissez-vous Janette Oke ? Ou  la série le cœur a ses raisons ?
Dans ma famille, on lisait ce genre littéraire,  ma mère et ma grand-mère lisaient en premier dans le journal local, la page du feuilleton romance, et les romans qui mettaient en scène le bonheur  et le positif chez les humains.
Née à Champion, Alberta, Canada en 1935, Janette Oke est née pendant les années de dépression, dans une famille de fermiers canadiens, et a eu une enfance heureuse.

janette oke When calls the heart

Après avoir obtenu son diplôme du Mountain view Bible College au Canada où elle a rencontré son époux Edward, évangéliste, et ont eu quatre enfants. Elle écrit sur ce qu'elle connaît l'amour honnête et les valeurs durables. Son premier succès de librairie est "Love Comes Softly" en 1979. Aujourd'hui, ses nombreux romans sont vendus à  plus de 30 millions d'exemplaire. Elle écrit aussi des histoires pour les enfants et coécrit des romans avec sa fille.


La chaine de famille Hallmark Channel s'est inspirée de ces livres pour réaliser la série "When Calls the Heart".
Janette Oke nous conte dans de nombreux ouvrages l'histoire de pionniers  nord américains en 1910 dans ses zones reculées et peu urbanisées où courage et bon sens sont nécessaire à la survie des habitants.

Sur une trame d'histoire d'amour, elle nous conte l'arrivée d'une jeune et jolie institutrice au sein la vie d'une petite ville où la majorité des hommes sont employés à la mine de charbon. Les péripéties de cette demoiselle occupant son premier poste vous ferons sourire, comment elle réussira à conquérir le cœur des habitants et trouvera sa place dans cette communauté.  
Comment elle se prouvera à elle-même ce qu'elle est capable d'accomplir.

When calls the heart 3

Esprit positif, autodérision, humour, bon sens,  sont les points essentiels de cette série qui n'est pas sans nous faire penser à des personnages courageux et vertueux " célèbres ",  tel M. Ingalls  de la petite maison dans la prairie. Pas de violence gratuite, pas de sexe, de meurtres, pas d'inceste,  rien de choquant ou de dérangeant.  Une vie ordinaire avec ses joie, plaisir, drame et chagrin que tout un chacun subit ou partage. Bon sens, esprit positif, solidarité pour sortir par le haut des difficultés de la vie.   
M6  a diffusé un premier film pilote de cette série : l'histoire d'une institutrice   et ensuite quelques épisode l'après-midi " du cœur a ses raisons ".

When calls the heart 2


Certains esprits diront  "mièvre et sans action " d'autres diront sympathique et bon enfant pour passer une soirée où le bon sens  et le positif sont pour une fois, mis en valeur.   
Si vous avez l'occasion de voir ou revoir cette série, ne la manquez pas.


Si vous faites partie du clan qui déteste Games of Thrones alors vous allez adorer cette série ou les livres de cette femme auteur canadienne.

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Photo d'un moment : la découverte du buste de Néfertiti

Nefertiti decouverte buste

 

 

Ludwig Borchardt a 38 ans quand il prend le chemin de Tell al Amarna ce jour de 1912. Il réside au Caire depuis 1895. Quoi de plus naturel que de résider au Caire quand on est égyptologue.

Ludwing n'est pas un égyptologue débutant. Il a bénéficié d'une excellente formation auprès de son maître Adolf Erman à Berlin. Ensemble, ils ont créé l'Institut allemand d'archéologie au Caire en 1907. Il collabore avec le célèbre Gaston Maspero à la rédaction du Catalogue du Musée Égyptien du Caire.

Au début du 20ème siècle, le service des antiquités égyptiennes partage les découvertes archéologiques réalisées par les missions étrangères travaillant en Egypte. Cette idée encouragea Borchardt à entamer des fouilles dans une zone encore non explorée, celle de Tell al-Amarna.

A 320 km au sud du Caire, le site archéologique d'Amarna occupe une grande baie de désert près du Nil. Pour l'œil mal informé, ce n'est qu'un demi-cercle de terre stérile, avec d'énormes falaises de calcaire, qui ne ressemble à rien : un puits de poussière immense d'environ 10 km de long et 6 km de large, éparpillé parmi des collines sablonneuses.
Mais il y a 33 siècles, cet endroit était une ville de dizaines de milliers d'Egyptiens, au service d'un seul homme puissant : le pharaon Akhenaton.

Le 6 décembre 1912, pendant la visite du prince Jean-Georges De Saxe, les fouilles découvrent dans les ruines d'un atelier un buste, travail inachevé d'un sculpteur talentueux. Une statue sculptée en calcaire et agrandie de plâtre, joliment peinte. On appela Borchardt. Il lut le nom d'un sculpteur dont il ne connaissait pas l'existence ; Thoutmosis. La date était plus importante que le nom : 14ème siècle av JC.  Borchardt comprit alors que cette région contenait des traces de la 18ème dynastie, du nouvel empire.

Et il fut déçu de n'avoir pas trouvé une tombe royale ou la sépulture d'une famille noble.
Il était intrigué par la beauté de cette œuvre d'art. Le prince De Saxe immortalisa la scène en photographe amateur. La rumeur se propagea qu'il s'agissait d'une mise en scène.

Borchardt contempla longuement cette pièce exceptionnelle, un buste polychrome, sculpté au 14ème siècle avant JC, représentant la tête d'une femme avec un long cou, aux sourcils arqués, aux pommettes hautes avec un nez fin et un sourire peint en rose foncé. La beauté de cette femme était saisissante.

La statuette était réalisée dans un bloc de calcaire recouvert de stuc peint, haut de 47 cm, pesant 20 kg. Le visage était intact, à l'exception de l'œil gauche qui ne possédait pas l'incrustation de quartz peint en noir représentant la pupille, comme dans l'œil droit. Le fond des yeux était calcaire brut.

Nefertiti

Cette femme portait une couronne bleue formée de rubans horizontaux se rejoignant à l'arrière, avec un diadème d'or et un cobra sacré, symbole de divinité. Les cheveux sous la couronne, étaient ornés d'un collier aux motifs floraux.

Pour la première fois, un nom surgit : Néfertiti. Un nom mystérieux qui signifie : une belle est venue


Borchardt ne partagea pas cette découverte avec l'autorité égyptienne. Il fit sortir la pièce illégalement vers son pays. Le buste fut remis à Henri James Simon, marchand d'antiquités et commanditaire des fouilles de Tell el-Amarna. En 1913, il prêta sa collection aux musées de Berlin.

Nefertiti buste

Le buste fut définitivement donné au musée de Berlin en 1920.
Enfin, en 1923, le buste fut dévoilé au public avec un écrit de Borchardt et exposé en 1924 au Neues Museum sur l'Île aux musées de Berlin.
Les autorités égyptiennes continuent de réclamer le retour du buste dans son pays d'origine.  

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Poldark: série à succès, roman de Winston Graham

poldark Aidan turner Heida Reed

 

 

Tout le monde salue la nouvelle version de cette série anglaise historique, diffusée sur Netflix depuis juillet dernier.
C'est une fresque historico-romanesque dans l'Angleterre de la fin du VIIIe, adaptée du célèbre livre en 12 volumes de l'écrivain Winston Graham publiée dans les années 50. Déjà adaptée une première fois par la BBC, cette œuvre a connu un immense succès à la télé britannique dans les années 70.


Le point fort du roman réside dans sa richesse, c'est à la fois un un drame historique et une romance, une fiction historique avec des personnages " imparfaits " au caractère bien trempé, multidimensionnels et brillamment décrits.

Ross Poldark (Aidan Turner) le beau ténébreux, fils de bonne famille, noble de campagne (gentry), rentre chez lui en Cornouailles après deux ans passés dans l'armée à batailler dans les colonies en Amérique. Aidan Turner ajoute par son charisme et son énergie une belle dimension à ce personnage romantique, courageux et têtu. Comme dans le roman de Graham, la majeure partie de l'action se déroule après la perte de l'Amérique par les Britanniques.

poldark Aidan turner


A son retour, sa fiancée Elizabeth (Heida Reed) craignant qu'il ne soit tué, s'est fiancée à son cousin, Francis (Kyle Soller). Le père de Poldark est mort, son seul héritage est une maison mal entretenue et une mine d'étain négligée. Il n'a guère de quoi vivre, mais l'obstiné Poldark persévère à travers toutes sortes de défis.
Le jeune Poldark est obligé de discipliner ses deux vieux serviteurs,  de défendre son héritage de son oncle manipulateur (Warren Clarke) - qui ne voudrait rien de mieux que de voir son neveu quitter la région hors de la vue de sa belle fille Elizabeth, et aussi de creuser sa mine d'étain.

Ross fera tout ce qui est possible par changer les cartes que le destin lui a laissées : un maigre héritage, une mine abandonnée et une promise fiancée à un autre. Ross en surmontant ces épreuves, se montrera un vrai homme moderne et progressiste, un héros des temps modernes par son courage et par sa capacité d'adaptation.

poldark Demelza Eleanor tomlinsona

Le personnage important de la première partie est la jeune Demelza (Eleanor Tomlinsona), jeune-fille maltraitée d'un mineur pauvre.  Au contact de Ross, Demelza se transforme en jeune femme active, positive, intelligente, séduisante et même sociable. Sa grande proximité avec Ross, finira par les lier.
Les images du duo galopant à cheval à travers les paysages du bord de mer et des récifs sont d'une grande beauté.

Cette histoire romanesque nous montre la misère en Cornouailles dans cette période fin du 18ème siècle  où les habitants de ces régions attendaient le passage de bancs de poissons pour survivre l'hiver, la vie des mineurs (mines de cuivre ou d'étain), les maigres revenus des exploitations agricoles des propriétaires terriens en cette période de pré-révolution industrielle.
On observera dans cette série la peur des dirigeants anglais de la contagion de la révolution française, avec le durcissement des lois vis-à-vis de tous mouvements sociaux ou supposés l'être.


Ross a hérité d'une mine de cuivre à l'abandon dont il cherchera à relancer l'activité et pour se faire à besoin d'investisseur, car s'il possède la mine, il n'a pas d'argent pour la faire fonctionner. Ce feuilleton nous montre les débuts du capitalisme industriel, les actionnaires qui espèrent rentabiliser leurs investissements au risque de tout perdre, et l'apparition d'un système bancaire cherchant le profit ou la rentabilité à tout prix.
Amours impossibles, amis, ennemis, passion et sensualité, courage et rédemption : tous les ingrédients d'une grande fresque romanesque, avec des descriptions d'une époque : le rôle des femmes, le pouvoir, l'économie et la hiérarchie socio-économique.
Winston Graham a fait un merveilleux travail en décrivant la terre de Cornouailles et ses habitants, leurs vies, leurs traditions dans un pays au début de la révolution industrielle.  Il crée des personnages riches, il réussit des dialogues précis et brillants. Sa narration est enrichie de belles descriptions. Les méchants sont vraiment méchants, mais aux motivations compréhensibles, les bons personnages sympathiques sont réellement bons mais imparfaits.


L'un des plus beaux aspects de la série : nous voyons la progression d'un homme pauvre (Poldark) mais ambitieux, et d'une jeune femme avec peu d'éducation mais si riche en joie de vivre et en bon sens.

On voit la naissance d'un pays moderne, à travers les révoltes  de ses pauvres pour une meilleure justice sociale, la lutte des femmes et la naissance de nouvelles femmes comme Demelza ou Verity qui s' imposent par leur courage et leur bon sens, en dépassant le rôle passif des femmes dépendantes (Elisabeth) de leurs  maris à ce début du 19ème siècle. Nous ne sommes pas loin des personnages féminins positifs décrits à la même époque par Jane Austen.   

poldark Aidan turner Cornouailles


La réalisation de cette série est un hommage à un grand écrivain britannique sous-estimé.
Les images, les superbes paysages du bord de mer, réalisées par Cinders Forshaw sont un atout incontestable à cette bien belle série.
A voir. 

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Kawabata : Pays de neige

 

kawabata pays de neige

 

 

 

 

Pays de Neige (yukiguni), écrit entre 1935 et 1948. Traduit par Bunkichi Fujimori et Armel Guerne, 190 pages .

Ce roman est souvent considéré comme le chef d'œuvre de Kawabata.
Pays de neige raconte l'histoire de Shimura, un spécialiste de l'art chorégraphique, qui habite Tokyô , qui vient par trois fois  séjourner dans une région montagneuse. Il y noue une relation avec une geisha du nom de Komako, il est troublé par une autre jeune femme, Tokyô. Entre elles deux existe une relation mystérieuse autour d'un jeune homme malade, Yukio. La trame est simple racontée de manière assez sophistiquée puisque le livre commence sur le deuxième séjour, le premier étant raconté en flash-back.
Il s'agit du livre de Kawabata qui a été l'objet du plus grand nombre d'études.
Le livre est d'une simplicité trompeuse qui cache de nombreux symboles, non dits et autres phrases sibyllines comme toujours chez Kawbata.
Sur la quatrième couverture de l'édition française on lit  :


" Dans les montagnes du nord, la neige est, plus qu'un décor, le symbole de la pureté perdue. Elle pétrifie le temps et l'espace, et délimite le champ clos où va se nouer le drame entre Shimamura, un oisif originaire de Tokyo venu dans le Pays de Neige pour retrouver Komako, une geisha, et Yôko, une jeune femme rencontrée dans le train. Étrange relation triangulaire où Shimamura pourra croire qu'il a trouvé l'unité qu'il cherche, unité du corps et du coeur, entre les jeux sensuels de Komako et les jeux de regards de Yôko.

Ce Pays de neige du Prix Nobel 1968 est une incantation, un chant harmonieux et pur, qui se finit dans le rouge sang de l'incendie. On y retrouve l'art de la peinture des sensations à petites touches pudiques et la musique des sens qui, du Grondement de la montagne à Tristesse et beauté ou Les Belles Endormies, imprègnent l'œuvre de Kawabata (1899-1972), ainsi qu'un dépouillement qui pourrait s'apparenter au Zen s'il n'était hanté par le bruit souterrain de la mort. "


Kawabata écrit lui-même :
" Parmi mes romans et mes essais, on compte énormément de textes interrompus dès le début, ou plus exactement il vaut mieux dire qu'il est exceptionnel que je puisse publier un texte achevé."


C'est le cas de Nuée d'oiseaux blancs, Kyôto, Le Lac, Tristesse et beauté, etc. Pays de neige appartient aux textes à conclusion ouverte ou problématique.


Il s'en explique :
" Les récits inachevés ne sont pas seulement dus à ma manière qui est de suivre le cours de mes associations d'idées, et si bien sûr ils proviennent de ma paresse, il faut dire que lorsque je commence à écrire, je suis au terme d'un renoncement complet. Je veux dire par là que j'abandonne complètement l'idée d'écrire quelque chose de bien.
Dans la mesure où l'on publie essentiellement des nouvelles dans les revues mensuelles, tout écrivain est peu ou prou sujet à cette mauvaise habitude."


L'étape de la conclusion est essentielle chez Kawabata : elle sert à finir un texte en laissant au lecteur la latitude d'achever l'histoire. C'est le mode optimal de ce type particulier de conclusion que l'écrivain cherche à élaborer au travers de ses multiples versions.

 

Pays de Neige, le chef d'œuvre


"Le train est sorti du long tunnel vers le pays de la neige. La terre était blanche sous le ciel de la nuit ".

Ceci est l'une des plus célèbres ouvertures de la littérature japonaise, comme ne français la fameuse ouverture de Proust dans la recherche de temps perdu : " longtemps, je me suis couché de bonne heure ".
"Pays de neige" évoque des images de vacances de ski, des sources délicieusement chaudes, le saké de haute qualité brassées avec des eaux de fonte des neiges et petites auberges traditionnelles de restauration en automne et en d'hiver pour les touristes.
C'est un roman relativement court de 200 pages qui racontent la complexité des relations humaines, l'isolement, la solitude de deux personnes qui tentent de d'avoir lien, et qui échouent.
Dans ce roman, Kawabata envoie son regard aigu sur un petit village de montagne dans le "pays de neige" de la préfecture de Niigata, une région sur la côte ouest des " Alpes japonaises" appréciée en raison de l'abondance de sa couche neigeuse.
Pour les hommes japonais d'une certaine génération, le pays de la neige est associé à la geisha. Contrairement à la geisha aux talents artistiques des zones urbaines, ces "geisha de sources chaudes" sont connues pour utiliser leur formation minimale en musique et la danse comme couverture pour des spectacles plus intimes.


Shimamura est un riche homme d'affaires de Tokyo. Il est attiré par Yoko, et par Komako, une apprentie geisha qui tombe amoureuse de Shimamura. Sa forte personnalité attire Shimamura. La relation entre les deux femmes est mystérieuse, intime ou amicale.

L'histoire commence dans un train qui se dirige vers cette station balnéaire. Shimamura remarque dans le train deux passagères, Plus tard dans le roman, on découvre que cette rencontre n'est pas une coïncidence.

Shimamura se dirige vers cette station dans l'espoir de raviver sa relation avec Komako, une geisha il a rencontré lors d'une visite précédente. Il est obsédé par son aspect physique. Komako est geisha, elle vend ses services aux hommes sans s'impliquer émotionnellement, Shimamura, en raison de ses sentiments ambigus envers Komako, hésite à y participer. Il modifie la nature de la relation. Les deux personnes vont s'impliquer, chacune à sa manière, dans une relation tumultueuse et sensuelle.


Yoko est présente à quelques reprises dans le roman. Shimamaura la remarque dès la première scène du roman et tombe amoureux d'elle. En fait, il fantasme sur elle et sur Yoko.

Quand il voit Komako pur la première fois, Kawabata décrit sa beauté comme une partie de la beauté d'un paysage, d'un monde  :

"Couper par le visage, le paysage du soir se déplace autour de ses courbes. Le visage semblait transparent, mais était-ce vraiment transparente  ? Shimamura avait l'illusion que le paysage de la soirée a glissé sur le visage, mais ses pensées étaient incertaines".


" Il y avait une telle beauté dans cette voix qui s'en allait, haute et vibrante, rouler comme un écho sur la neige et dans la nuit, elle possédait un charme si émouvant, qu'on en avait le cœur pénétré de tristesse "


Shimamura est un individu qui s'ennuie, "vit une vie d'oisiveté," il vient aux sources chaudes dans une tentative pour essayer de se reposer et récupérer des forces. Il préfère vivre dans les fantasme de son propre esprit, que et non pas dans le réel.
Plus tard, le paysage est utilisé pour évoquer son humeur, lorsque le narrateur mentionne une fois de plus l'idée d'un "monde lointain", dont Shimamura ferait partie :


"Toujours prêt à se livrer à la rêverie, il ne pouvait croire le caractère réel du miroir flottant sur le paysage du soir et l'autre miroir de neige sont réels. Ils faisaient partie de la nature, d'un monde lointain.
Et la chambre, devint durant ce moment une partie de ce même monde lointain".


Komako de son côté commence à éprouver des sentiments nouveaux pour Shimamura, celui-ci refuse d'admettre ce qu'il se passe quelque chose entre eux. Cette contradiction va provoquer une série d'éruption et de tension initiées par Komako qui cherchent à faire évoluer cette relation.

Shimamura devient plus intime avec Komako, sans pouvoir s'abandonner, sans pouvoir l'aimer. Il lui est difficile d'aimer, il n'a jamais aimé. Shimamura omet de construire une relation avec Yoko, amie et rivale de Komako, pour laquelle il éprouve une forte attirance.

Un des moments marquants dans le livre est quand Komako tient Shimamura dans ses bras, le bercer comme un enfant, et Shimamura va lui dire "une bonne fille" avant de se rattraper  : "vous êtes une bonne femme."

Komako veut savoir ce que signifie être bonne, Shimamura est incapable de lui fournir une explication. Au début, elle rit, quand il lui dit qu'elle est une bonne femme, elle lui repose la question. C'est un homme incapable d'admettre ou de valider son propre plaisir.

Kawabata utilise à nouveau le paysage pour évoquer l'ambiance, où les montagnes sont "plus lointaines chaque jour" et maintenant, avec le passage de l'automne à l'hiver, les cèdres, sous une mince couche de neige couleur rose pure sur fond blanc étendu vers le ciel, semblent être coupés du reste".
Cette description d'être "coupé" traduit le choc émotionnel entre Komako et Shimamura.


La fin du roman est mémorable, ambiguë. Un incendie se produit à l'entrepôt, entrepôt utilisé comme salle de cinéma. Shimamura et Komako arrivent ensemble pour voir la chute de Yoko du balcon du local en flammes.
Komako se dirige courageusement pour tenter de sauver Yoko des flammes. Shimamura se retrouve inutile, incapable d'offrir une aide réelle. Quand il tente de bouger, il est poussé de côté par les hommes qui aident Komako à porter le corps de Yuko. Quelques instants avant, malgré le feu, Shimamura était encore dans son monde imaginaire, émerveillé par la Voie lactée qui plane au-dessus.


Quand il est poussé par les hommes, il tombe à la renverse. La dernière phrase du roman est la suivante :


" Il fit un pas pour se reprendre, et, à l'instant qu'il se penchait en arrière, la Voie lactée, dans une sorte de rugissement formidable se secoua en lui."

Dans l'introduction de sa traduction anglaise, Edward G. Seidensticker souligne qu'il est impossible de savoir si Yoko est vivante ou morte à la fin du roman, mais Kawabata nous donne quelque indice :


"Son visage était tendue et désespérée, comme au moment de la fuite de l'âme".

Le style de Kawabata dans ce roman est hors du commun.
Dans la version originale, quand le train de Shimamura émerge du tunnel, il traverse une kokkyo (frontière entre les pays,). En entrant ce pays de neige, "le fond de la nuit devient blanche" (yoru pas Soko ga Shiroku Natta). C'est ainsi qu'on a décrit le style de Kawabata de "  haïku like  " ou style ressemblant à la poésie haïku.

Kawabata est intéressé à décrire les sensations de son époque en utilisant les moyens disponibles à son époque.


La poésie est là, mais ne suffit plus pour décrire le paysage moderne et sa complexité. Il va incorporer et emprunter des méthodes utilisées en photographie et en cinématographie dans son écriture.


Shimamura est dans le train qui va plus profondément dans le pays de la neige, il regarde l'image d'une femme réfléchie sur la surface de sa fenêtre.


Voici une description façon cinéma  :


"L'obscurité s'était faite dehors ; la lumière avait été donnée dans le train ; et les glaces des fenêtres jouaient l'effet de miroir. Il qui masquait la glace l'avait empêché, le chocolat, de jouir des phénomènes qui s'étaient révélés avec le tri il y avait tiré."


" Sur le fond, très loin, et définit le paysage du soir qui servit, en quelque sorte, de trains mouvants à ce miroir ; les figures humaines qu'il réfléchissait, plus clair, si découper un peu comme les images en surimpression dans un film. Il n'y avait aucun lien bien sûr, entre les images mouvantes de l'arrière-plan et celle, plus net, et de personnages ; et pourtant tout se maintenir en une unité fantastique".

Kawabata fait référence aux films directement dans sa description, dans son jeu de lumière et de miroirs et d'images.

 

 


Kawabata utilise un style poétique qui ressemble au poème Haïku pour capturer un moment unique, en ajoutant des techniques cinématographiques, à la façon dont un réalisateur utilise les plans d'ensemble, pour suggérer des choses à propos de ses personnages.

Pays de neige, où Kawabata décrit un Japon traditionnel, utilisant les images de la nature, en étant conscient du monde moderne, des techniques littéraires modernes utilisées par Joyce en Angleterre, et par Proust en France. Il construit dans sa narration des plans d'ensemble pour éclairer les personnages et leurs motivations. La tristesse devient la nuit tombe, qui noircit un pays blanc.

Ce roman est influencé par la vie personnelle de Yasunari Kawabata.
Un thème majeur dans ce roman est le besoin des autres, le besoin d'amour. Jeune, Kawabata a connu quelques relations qui l'ont rendu émotionnellement insécure.


Le train représente le seul chemin pour entrer et sortir du pays de neige. Les habitants du pays de neige sont un peu isolés.
Les autres, l'isolement...

La Geisha représente le gaspillage de la beauté. Le terme geisha est synonyme de prostituée. On trouve des réflexions sur le désir irrationnel de perfection, sur l'incapacité à vivre dans le monde actuel.


Shimamura souffre également de l'impossibilité de se lier avec les gens de son monde. Cette distance douloureuse avec les autres n'est pas seulement un fait romanesque, c'est aussi le vécu de Kawabata. Selon certaines biographies, Il est probable que Kawabata a eu une liaison avec une geisha et qu'il a a tout fait pour dissimuler ce fait.
La narration englobe des réflexions surprenantes et irrationnelles, produisant une sorte de beauté. Dans ce roman, Kawabata révèle le caractère de ces héros à travers leurs reflets dans les vitres du train, ou à travers les pensées de son héros en observant, pendant son ennui, l'index de sa main gauche plié.
Kawabata, à travers l'étrange et le surprenant, à travers l'incertitude des pensées et de la mémoire, tente de dessiner la fragilité de la condition humaine.
Dans ce train allant vers le pays de neige, le héros sera séduit par l'image d'une femme, sur la vitre du train. Il ne savait pas s'il avait rêvé pendant ce long et ennuyeux voyage ou il s'agissait d'une vraie image.
Dans ce pays froid, les vapeurs d'eau transforment les vitres des fenêtres en miroirs, les paysages du soir et les figures réfléchies sur ses miroirs se fusionnent dans un monde transparent et immatériel. Les visages des passagers défilaient sur ses fenêtres miroirs, se superposaient sur les paysages nocturnes. Nous pouvons ainsi imaginer le visage souhaité d'une femme entre deux montagnes, ou l'oeil d'un enfant endormi flottait sur la surface d'un lac gelé.
En utilisant cette technique, Kawabata répondait magistralement à plusieurs exigences  : cultiver les traditions littéraires japonaises en utilisant les techniques occidentales de narration, pour produire un roman compatible avec la culture ambiante, et probablement avec les limites de la censure qui régnait sur le Japon et sur ses maisons d'édition.

pays de neige film

 

Pays de neige (yukiguni), 1957, film réalisé par Shiro Toyoda.

 

kawabta pays de neige film

 

Photo de Kawabata sur le tournage du film Pays de neige en 1957.

 

réf

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Alain ou la philosophie simple et utile

Alain citation bonheur

 

 


ÉMILE-AUGUSTE CHARTIER, dit Alain

Alain est un philosophe peu conventionnel en ce qui concerne le style et le contenu. Il a choisi son pseudonyme en hommage à un grand poète normand du 15ème siècle Alain Chartier.
Au delà du nom de famille, Alain était lui-même natif de Normandie. Il écrivit longtemps dans la Dépêche de Rouen des essais sous le titre " Propos d'un Normand " entre 1952-1960.

 

La brièveté et la perspective humaniste de ces propos dénotent de ses filiations philosophiques et littéraires : Montaigne, Pascal, et Descartes.
Cinq volumes de propos furent publiés et rassemblés après sa mort sous le même titre : propos d'un normand.

Émile Chartier, dit Alain (1868-1951), est né dans la petite ville de Mortagne-au-Perche, qui lui consacre aujourd'hui un musée.
Le jeune Émile, boursier d'Alençon débarque à la rentrée d'octobre 1886 dans un Paris agité par le boulangisme, ayant pour seule ambition : entrer à l'École normale supérieure dont il venait de préparer le concours au lycée de Vanves. Il se retrouva en classe de philosophie, en face d'un homme qui eut sur lui une influence importante. L'enfant de Mortagne-au-Perche dit de son professeur : " Jules Lagneau, philosophe profond mais qui n'a guère écrit ". De ce maître il gardera une pensée : " Il n'y a qu'un fait de penser qui est la Pensée. "

 


Le futur Alain part philosopher en gardant à l'esprit le mot de Lagneau, " il n'y a qu'une vérité absolue, c'est qu'il n'y a pas de vérité absolue ".

Il se fit connaître en son temps comme journaliste, puis comme philosophe atypique mais aussi comme professeur. Emile Chartier dit Alain (1868-1951) est nommé en 1909 professeur de rhétorique supérieure au lycée Henri-IV. Il y enseignera jusqu'en 1933.
Après des travaux publiés dans la Revue de Métaphysique et de morale en 1900, Alain se tourne vers le journalisme. Il n'en continue pas moins d'enseigner la philosophie. Les premières chroniques signées Alain dans La dépêche de Lorient, paraissent en 1900.
Il est dans l'histoire littéraire le créateur d'un genre particulier : le " propos ", forme applicable à tout contenu dans une forme de développement de la pensée et dans une écriture précise. Le propos n'est pas la maxime ni l'aphorisme, le Propos chez Alain est concis, affirmatif, porteur d'une pensé et d'une réflexion. On peut classer Alain comme essayiste et moraliste de la pure tradition française.

 


La notoriété historique d'Alain dans la littérature française est fondée sur sa capacité de traiter les sujets et les thèmes majeure de la pensée de son époque comme le pacifisme de Mars ou la Guerre jugée, le radicalisme (résistance dans l'obéissance) du citoyen - " contre les pouvoirs ", l'optimisme éthique dans la peinture, le matérialisme des Entretiens au bord de la mer, l'interprétation humaniste de l'art et de la religion, etc.
Son influence tient aussi à sa capacité personnelle d'attirer les autres et de se faire accepter comme un modeste maître à penser, en particulier dans sa chaire au lycée Henri-IV, sur des générations de lycéens, de khâgneux et d'élèves de l'École normale supérieure comme Jean Prévost, Simone Weil, André Maurois et Georges Canguilhem.
Dans ce sens, il est un pur produit du système universitaire français avec ses doubles racines : égalitaire dans ses concours et élitiste dans sa formation.        

 

 

A partir de 1906, il met au point le genre qui le fera connaître, les " Propos ", courts articles publiés dans La dépêche de Rouen de 1906 à 1914 puis dans les " Libres propos " de 1921 à 1936.
Professeur de Khâgne à Henri IV à partir de 1909, Alain lutte activement contre la guerre qu'il voit se profiler. Quand celle-ci éclate, sans renier ses engagements pacifistes, conscient de ses devoirs de citoyen, il s'engage comme volontaire et part au front dans l'artillerie. Ce fut pour lui, comme l'explique Raymond Aron, " la grande, la tragique expérience ".
La guerre de 1914, fait de lui, par son engagement volontaire à quarante-quatre ans, un artilleur des tranchées, témoin des gestes les plus meurtriers de l'être humain.

 


La guerre change l'homme. Il en revient blessé, un pied broyé qui le laisse boiteux, il perd à tout jamais une certaine insouciance caractéristique du Chartier d'avant-guerre.
La guerre, épreuve de la servitude absolue, expérience du mensonge, théâtre de la mort, cette guerre allait libérer l'auteur. Avant guerre n'avaient paru sous son nom que quelques recueils de Propos. A partir de 1917, Alain publie de grands traités d'esthétique et de métaphysique : 81 Chapitres sur l'esprit et les passions en 1917, Le système des beaux-arts en 1920, et Mars ou la guerre jugée, un violent pamphlet contre la guerre ensuite.
De la guerre s'est nourri son pacifisme parfois mal compris. Ce pacifisme fut glorieux en 1918, honteux en 1945, crédité et discrédité au gré de l'histoire, était avant tout de la philosophie et non pas de la politique.

 

 

Jusqu'à la fin des années 30, il poursuit une œuvre riche, marquée par la lutte politique en faveur de la paix, contre les fascismes qui montent en Europe et pour une République libérale contrôlée par le pouvoir du peuple. La seconde guerre mondiale brise ses espoirs pacifistes, et c'est essentiellement dans son Journal qu'il finit par consigner sa réflexion, de plus en plus orientée vers la littérature, et à mesure de plus en plus éloignée de la politique.
Plusieurs propos d'Alain offrent un conseil pratique, souvent sous forme de maximes et d'aphorismes moraux ou psychologiques comme quand il identifie le bonheur à l'auto-maîtrise et à l'absence de douleur. Ces propos encouragent l'action de chacun à améliorer sa qualité de vie et à échapper autant que possible à sa détresse personnelle.

 

Alain citation morale


Le stoïcisme eut une influence importante : " C'est pluie et tempête, ce n'est pas une partie de moi " (sur de Propos le bonheur, révisé 1928 ; Alain sur le bonheur, 1973).
Comme plusieurs de ses contemporains (notamment Henri Bergson), Alain défend une philosophie de devenir, une philosophie opposée aux systèmes philosophiques fermés.
 Pour lui, le vrai serait l'expérience vécue. La vérité pour Alain n'est pas une question de collaboration de l'esprit avec la nature : " La Science ne tient aucun brevet où  la vérité est concernée.  1931, conversations par le bord de la mer ".

 



Il cultive son scepticisme cartésien, comme dans propos de 1924 : "

 

Penser est de dire non " ; le doute " est attaché comme une ombre à toutes nos pensées. "

 

L'approche d'Alain sur la religion semble au début mettre en parallèle son analyse d'activité morale et artistique : la doctrine, le fait religieux, la prière, le rituel sont des formes de réponses aux besoins des humains mais ne comportent aucune implication de transcendance.  Pour lui, la religion est un besoin, un moyen de rechercher le bonheur et la sérénité.
 " La religion... est une histoire, qui, comme toutes les histoires, est plein de signification. Et on ne demande pas si une histoire est vraie " (Les Dieux).

 

La philosophie d'Alain, comme en témoignent ses citations ne forme pas un système, mais désigne plutôt une méthode intellectuelle : il s'agit de soumettre le réel et l'existence à l'ordre de la réflexion et de la pensée.
Selon lui, penser c'est d'exercer une activité intellectuelle ou rationnelle, dire non aux préjugés, avoir le souci de se référer à la réflexion lucide, à la conscience.


La morale selon lui est un ensemble de principes aboutissant à la reconnaissance de l'esprit et de la dignité humaine.
Selon lui l'idée de destin n'est pas une idée morale.
La philosophie se définissant chez Alain comme un effort pratique, une évaluation des biens et des maux sans lesquels il n'est pas d'existence possible.


Philosopher, c'est, pour Alain, échapper aux préjugés, dire non à ce qui fut jugé antérieurement à la réflexion. Alain, bien qu'il soit peu lu de nos jours, a exercé une influence considérable sur sa génération et sur son époque.

 

 

Réf
T. Leterre, Alain, le premier intellectuel, Stock, Paris, 2006
Alain, Propos, 2 vol., coll. Bibl. de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1970 ; Les Arts et les dieux, ibid., 1958 ; Les Passions et la Sagesse, ibid., 1960 ; Les Propos d'un Normand, éd. intégrale en 10 vol., Institut Alain, Klincksieck, Paris, depuis 1990 ; Mythes et fables, ibid., 1985.

 

 

 

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Agatha Christie : secrets d’un immense succès

Agatha-christie-Poirot-Marple

 

Agatha christie Poirot Marple

 

 

 

Agatha Christie est l’auteur le plus vendu de tous les genres et de tous les temps. Ses livres se sont vendus à plus de deux milliards d’exemplaires en langue anglaise, en langue française et en 103 langues étrangères.

Elle a publié plus de quatre-vingts romans et pièces de théâtre, dont beaucoup mettent en scène l’un ou l’autre de ses personnages principaux de sa série — Hercule Poirot ou Miss Marple. La plupart de ses livres et de ses nouvelles ont été filmés, sa pièce The Mouse trap (la souricière). Mouse trap détient le record de la plus longue représentation à Londres.

Après la lecture de plusieurs romans ou nouvelles de Christie, il est possible de détecter certaines similarités, une sorte de marque de fabrique.

 

Simplicité de technique


Le crime reflète sa société, dévoile les valeurs d’une communauté, se déroule dans un milieu précis gouverné par des règles et des valeurs.
Dans les romans policiers d’Agatha Christie, Miss Marple et M. Poirot, ses deux détectives les plus populaires, sont là pour résoudre l’affaire à la fin du livre et pour conclure leurs interventions par une réflexion intellectuelle qui dénonce le mal et consolide l’ordre. Christie tente comme d’autres auteurs à offrir aux lecteurs l’espoir de la justice.

Pendant l’âge d’or du roman policier, le cadre typique est la campagne anglaise et sa société, surtout la classe supérieure et la classe moyenne supérieure. Agatha Christie connaissait bien ces classes et a dépeint certains caractéristiques : fort sentiment de possessivité, préjugés profonds sur les autres et sur la différence, ethnocentrisme et hypocrisie.

Dans le roman policier à son sommet (entre les deux guerres), l’énigme est l’élément le plus important. Le lecteur reçoit de nombreux indices à partir desquels le meurtrier peut être identifié avant que la solution ne soit révélée dans les dernières pages du livre. Le personnage du grand détective et le mystère qu’il résout constituent le motif central du roman policier, le reste est réduit au minimum.

 

Humour et ironie dans des lieux inventés


Elle aimait placer ses personnages dans la campagne anglaise, qui devient un élément caractéristique de ses romans. La campagne britannique évoque des lieux éloignés de l’influence des grandes villes : village typique, église, gens du pays qui s’intéressent aux ragots, gentleman anglais typique habillé de tweed, grands champs verts, lacs et bois.
Il va de soi qu’il s’agit d’une vision romancée, imaginaire. La description de la campagne anglaise est presque à l’opposée de la vision des romans d’autres grands écrivains de la même époque comme D.H. Lawrence.

Dans son roman The Moving Finger ( titre francais : la Plume empoisonnée), elle décrit :

« Lymstock était un lieu important à l’époque de la conquête normande. Au vingtième siècle, c’était un lieu sans aucune importance. Elle se trouvait à trois miles d’une route principale — une petite ville de province avec une lande s’élevant au-dessus d’elle. Little Furze était située sur la route menant à la lande. Il s’agissait d’une maison blanche, basse et primitive, avec une véranda victorienne inclinée peinte en vert délavé. (p. 8)

La société qui y vit est typique des romans de Christie, sa description correspond à notre image de la société de la haute bourgeoisie et de la vie à la campagne. La comparaison entre les habitudes de la campagne et celles de la ville est souvent drôle, mais probablement vraie.

Dans The Moving Finger, le narrateur quitte Londres pour s’installer dans une petite ville, Lymstock, afin de se remettre d’un mauvais accident d’avion avec sa sœur Joanna, qui représente la jeune femme moderne de la ville, mais déterminée à s’assimiler. Mais il est influencé par les clichés sur la vie de la campagne. Les manières des gens de Lymstock sont totalement inattendues :

Dès que nous avons eu quelques jours pour nous installer, Lymstock est venu solennellement nous rendre visite. Tout le monde à Lymstock avait une étiquette comme disait Joanna. Il y avait M. Symmington, l’avocat, mince et sec, avec sa femme qui jouait au bridge. Dr Griffith, le médecin sombre et mélancolique, et sa sœur grande et chaleureuse. Le vicaire, un vieil homme érudit et distrait, sa femme erratique et enthousiaste. Le riche dilettante M. Pye de Prior, et enfin Mlle Emily Barton elle-même, la parfaite vieille fille de la tradition villageoise.”
(p. 9)

Non seulement le comportement que l’on attend d’elle est étrange pour Joanna, mais son apparence ne convient pas non plus. Elle s’efforce de s’assimiler, mais comme elle a toujours vécu en ville, elle est influencée par les magazines à la mode. Son frère se moque d’elle :

Joanna est très jolie joyeuse, aime la danse, les cocktails, les aventures amoureuses et les courses dans des voitures puissantes. Elle est définitivement et entièrement citadine.
— En tout cas,” dit Joanna, “j’ai l’air bien.”
Je l’ai étudiée d’un œil critique et je n’ai pas pu être d’accord avec elle.
Joanna était habillée (par Mirotin) pour le sport. L’effet était tout à fait charmant, mais un peu surprenant pour Lymstock.
— Non ai-je dit. Vous avez tout faux. Vous devriez porter une vieille jupe en tweed délavée avec un joli pull en cachemire assorti et peut-être un cardigan ample, et un chapeau en feutre, des bas épais et de vieilles broques bien usées. Ton visage est tout faux, aussi.
— Qu’est-ce qui ne va pas avec ça ? J’ai mis mon maquillage Country Tan n° 2.
— Exactement », ai-je dit. Si vous viviez ici, vous auriez juste un peu de poudre pour enlever l’éclat du nez et vous porteriez presque certainement tous vos sourcils au lieu d’un seul quart. (p. 9)

 

 

La description de la vie de village peut sembler amusante, mais elle recèle une vérité : la campagne est moins gâtée que la ville. Dans les histoires de Christie, cette paix villageoise est parfois troublée par un crime, qui est ensuite révélé par un détective qui, au fond, rétablit l’ordre public.

Lorsqu’un doigt bouge, la ville est envahie par les lettres anonymes, par les rumeurs, et par les accusations.
Dans les romans de Maigret, Simenon raconte parfois, à sa façon, cette vie à la campagne, à la fois paisible et éruptive.

 

Détectives bien identifiés


Miss Marple a été le deuxième détective créé par Agatha Christie, apparu pour la première fois dans le roman The Murder at the Vicarage (en français : l’affaire Protheroe) en 1930. A travers son intelligence, son bons sens et sa connaissance de la nature humaine, elle a réglé les énigmes de onze autres romans et de vingt et une nouvelles.
Elle est décrite comme une grande dame âgée, mince, au visage rose et ridé, aux yeux bleus et aux cheveux blancs, toujours en train de tricoter. Son allure est déroutante qui induit en erreur les personnes qui ne la connaissent pas, car elle utilise son stéréotype de vieille fille à son avantage. Elle vit dans le petit village de St. Mary Mead, où elle mène une vie qui lui donne l’occasion d’observer les mauvais traits de la nature humaine.
Agatha Christie a dit un jour qu’en la créant, elle avait utilisé pour certains personnages, les traits des amis de sa grand-mère, ainsi que de sa grand-mère elle-même. Elle a dit d’elle :


« Elle s’attendait au pire de tout le monde et de tout ce qui existait et, avec une précision presque effrayante, on lui donnait généralement raison ».
Miss Marple établit des parallèles entre les histoires de vie dont elle a été le témoin et le crime sur lequel elle enquête. Son apparition sur le lieu du crime est généralement expliquée par une phrase, elle rend souvent visite à ses nombreuses connaissances ou amis de famille.
« Notre après-midi au presbytère fut vraiment l’un des plus paisibles que nous ayons passés. C’était une vieille maison attrayante, avec un grand salon confortable et délabré, orné de cretonne rose fané. Les Dane Calthopes avaient une invitée chez eux, une dame âgée et aimable qui tricotait quelque chose avec de la laine blanche et molletonnée. Nous avons eu de très bons scones chauds pour le thé. Le vicaire est entré et nous a regardés placidement tout en poursuivant sa conversation érudite. C’était très agréable.
Je ne veux pas dire que nous nous sommes éloignés du sujet du meurtre, car ce n’est pas le cas.
Miss Marple, l’invitée, était naturellement excitée par le sujet. Comme elle l’a dit en s’excusant :
— Nous avons si peu de sujets de conversation à la campagne !
Elle avait décidé que la fille morte devait être exactement comme son Edith. “Une si gentille, petite, bonne, et si volontaire, mais parfois un peu lente à comprendre les choses.”
Miss Marple avait aussi un cousin dont la belle-sœur ou la nièce avait eu beaucoup d’ennuis et de problèmes à cause de certaines lettres anonymes, ce qui, là aussi, intéressait beaucoup la charmante vieille dame. »

Affaire Protheroe (p. 135)

Les femmes détectives n’étaient pas du tout courantes. Le premier détective de Christie fut un M. Poirot bien connu, c’est-à-dire un homme. Il a été présenté dans son tout premier roman policier, The Mysterious Affair at Styles (en français : La Mystérieuse Affaire de Styles) publié en 1920, tandis que Miss Marple a été créée dix ans plus tard.
La raison peut être l’obligation de respecter le stéréotype d’un détective masculin ou la prise de conscience du peu de succès des romans policiers avec une femme.
Il est remarquable que Christie se soit vraiment lassée de M. Poirot et ait voulu s’en débarrasser, mais les lecteurs l’ont aimé et elle a donc continué à écrire sur lui.
Hercule Poirot n’est pas un homme ordinaire : il n’est pas anglais, mais Belge, il n’est pas un détective de type héros, mais petit, presque âgé, il n’utilise pas ses muscles, mais ses « petites cellules grises ».
Avant de s’enfuir en Angleterre pendant la Première Guerre mondiale, Poirot était un policier belge à la retraite, et un célèbre détective privé en Europe. Au cours de ces années, il fait la connaissance d’Arthur Hastings, un Anglais qui deviendra plus tard son ami de confiance et le narrateur occasionnel de ses enquêtes, l’équivalent du « Dr Watson ».

La description qu’il en fait, donnée par Hastings lui-même dans La mystérieuse affaire de Styles est remarquable :

« Poirot était un petit homme à l’allure extraordinaire. Il ne mesurait guère plus de cinq pieds et quatre pouces, mais se comportait avec une grande dignité. Sa tête avait exactement la forme d’un œuf, et il la penchait toujours un peu sur le côté. Sa moustache était très raide et militaire. La propreté de ses vêtements était presque incroyable. Je crois qu’un grain de poussière lui aurait causé plus de peine qu’une blessure par balle. Pourtant, ce petit homme pittoresque et dandy qui, j’ai eu le regret de le constater, boitait maintenant gravement, avait été en son temps l’un des membres les plus célèbres de la police belge. En tant que détective, son flair avait été extraordinaire, et il avait remporté des triomphes en élucidant certaines des affaires les plus déroutantes de l’époque. Il me désigna la petite maison qu’il habitait avec ses compatriotes belges, et je lui promis d’aller le voir au plus tôt. Puis il a levé son chapeau en l’honneur de Cynthia et nous sommes partis.
— C’est un petit homme adorable », a dit Cynthia. « Je ne savais pas que vous le connaissiez.
— Vous avez diverti une célébrité à son insu, ai-je répondu. Et, pendant le reste du chemin du retour, je leur ai récité les divers exploits et triomphe d’Hercule Poirot. » page 11 La Mystérieuse Affaire de Styles

 

Enquêtes simples, affaires compliquées


Bien que les personnages de Miss Marple et de M. Poirot puissent sembler différents, leurs méthodes comportent des éléments similaires : poser beaucoup de questions, observer les gens et leur comportement. Une profonde connaissance de la pensée et de la nature humaine les aident à trouver de liens entre ce qui a été dit et ce qui a été fait. Poirot est un étranger, utilisant ses connaissances en psychologie et son mode de pensée analytique, Miss Marple est un membre intégré de la communauté, et résout les crimes avec sagesse populaire, compréhension de la nature humaine, parce que tous les crimes sur lesquels elle enquête ressemblent aux événements et aux commérages de son entourage, ou de son village.

Les romans se déroulent souvent à la campagne, dans la société de classe moyenne supérieure, ou des gens riches et privilégiés de la classe moyenne. Christie étant elle-même issue de cette classe, elle la connaissait fort bien et pouvait en donner une image vivante.

 

 

Décrire les gens, et non pas la société


Le roman policier est une affaire commerciale, un genre littéraire pour distraire. Les sujets graves n’ont pas leur place : l’augmentation du chômage, la grève générale de 1926, la Grande Dépression des années 1930, la montée des dictatures européennes ou les relations sexuelles entre des personnages, sont des sujets exclus.

Même si le but des romans policiers est de vendre des livres, le contexte de ces histoires est diversifié selon chaque société, ses relations et le réseau invisible de consensus et de règles à respecter pour le vivre ensemble. Dans ce cadre, le caractère et le tempérament des personnages complètent le tableau d’un roman policier.

Dans les romans de Christie, la société est réduite, village, famille, localité. Il s’agit de la société nécessaire au roman. La société dans son ensemble n’y apparaît pas.

En Angleterre, la richesse personnelle n’est pas un critère nécessaire pour appartenir à la classe moyenne supérieure, mais l’accent, la langue, l’éducation, le milieu familial et certains comportements et goûts attendus sont devenus les caractéristiques de cette classe.
Le membre de cette classe peut être décrit comme un gentleman, bien qu’il ne soit pas issu d’une famille de propriétaires terriens. Ses membres exercent une profession scientifique, juridique ou médicale, mais ils peuvent aussi exercer une profession non traditionnelle, comme celle d’écrivain ou de peintre. La ressemblance entre la classe moyenne supérieure et la classe supérieure en Grande-Bretagne est évidente, mais si l’on peut effectivement devenir membre de la classe moyenne supérieure, il est presque impossible en Grande-Bretagne d’atteindre le statut de classe supérieure, sauf par mariage ou par l’octroi d’un titre.

L’exemple d’une famille de la classe supérieure est donné par l’avocat des Crale dans Cinq petits cochons publié en 1942 :

« Notre cabinet, bien sûr, a connu de nombreuses générations de Crale. J’ai connu Amyas Crale et son père, Richard Crale, et je me souviens d’Enoch Crale, le grand-père. Les Crale, tous, pensaient plus aux chevaux qu’aux êtres humains. Ils montaient droit, aimaient les femmes, et n’avaient rien à faire des idées. Ils se méfiaient des idées. Mais la femme de Richard Crale était pleine d’idées, plus d’idées que de sens. Elle était poétique et musicale, elle jouait de la harpe, vous savez. Elle avait une santé fragile et avait l’air très pittoresque sur son canapé. Elle était une admiratrice de Kingsley. C’est pourquoi elle a appelé son fils Amyas. Son père s’est moqué de ce nom, mais il a cédé. Amyas Crale a profité de son héritage. Il tient sa tendance artistique de sa mère, et son pouvoir d’entraînement et son égoïsme impitoyable de son père. Tous les Crale étaient égoïstes. Ils n’ont jamais, par hasard, vu d’autre point de vue que le leur. » Cinq petits cochons (p. 39)

La haute société n’aimait pas que la bourgeoisie exprime ses préjugés à l’égard des nouveaux venus et sa réticence à les accepter.
Dans There Is a Tide (en français Le Flux et le Reflux), publié en 1948, la fille qui revient après la Seconde Guerre mondiale est confrontée au fait que son vieil oncle a épousé une jeune femme, ce qui était totalement inattendu, importun et inacceptable pour le reste de la famille :


« Lynn sourit. D’aussi loin qu’elle se souvienne, les secrétaires, les gardiens et le personnel de bureau de Gordon Cloade ont toujours été soumis à un examen minutieux et à la plus grande suspicion.
Elle a demandé avec curiosité : elle est belle, je suppose ?
— Eh bien, ma chère, a dit Adela, je pense moi-même qu’elle a un visage plutôt stupide.
— Tu n’es pas un homme, maman !
— Bien sûr », poursuivit Mme Marchmont, la pauvre fille a été frappée et choquée par le souffle de l’explosion, elle était vraiment très malade et tout cela, et je pense qu’elle ne s’en est jamais vraiment remise. Elle est une masse de nerfs, si vous voyez ce que je veux dire. Et parfois, on dirait qu’elle n’a pas toute sa tête. Je ne pense pas qu’elle aurait pu être une bonne compagne pour ce pauvre Gordon.
Lynn sourit. Elle doutait que Gordon Cloade ait choisi d’épouser une femme de plusieurs années plus jeune que lui pour sa compagnie intellectuelle.
— Et puis, ma chère, Mme Marchmont a baissé la voix, je déteste le dire, mais, bien sûr, ce n’est pas une dame !
— Quelle expression, maman ! Qu’est-ce que ça peut faire de nos jours ?
— C’est toujours important à la campagne, ma chère, dit Adela d’un ton placide, signifiant simplement qu’elle n’est pas exactement l’une des nôtres ! Le Flux et le Reflux (p. 23)

La possessivité, caractéristique typique de la classe moyenne supérieure, peut être facilement illustrée dans les œuvres de Christie. L’argent est considéré comme quelque chose d’insignifiant quand on le possède, quelque chose dont il n’est pas poli de parler, mais dès qu’il s’agit de le partager, il devient important et peut devenir un puissant motif de haine. Dans Crooked House (en français : la maison biscornue) publié en 1949, après la lecture du dernier testament du grand-père de la famille Leonides, le conflit survient immédiatement :

« Et moi ? » dit Eustache.
J’avais à peine remarqué Eustache jusqu’à présent, mais j’ai perçu qu’il tremblait de violente émotion. Son visage était cramoisi, il y avait, je crois, des larmes dans ses yeux. Sa voix tremblait en s’élevant hystériquement.
C’est une honte ! dit Eustache. C’est une sacrée honte ! Comment Grand-Père a-t-il osé me faire ça ? Comment a-t-il osé ? J’étais son seul petit-fils. Comment a-t-il osé me laisser tomber pour Sophia ? Ce n’est pas juste. Je le hais. Je le hais. Je ne l’oublierai jamais, aussi longtemps que je vivrai. Vieil homme bestial et tyrannique. Je voulais qu’il meure. Je voulais sortir de sa maison. Je voulais être mon propre maître. Et maintenant, je dois me faire malmener par Sophia et passer pour un idiot. Je voudrais être mort... » (p. 181) La maison biscornue.

 

Le talent des grands peintres


Le secret le plus important réside dans le talent de Christie à observer les gens, leurs réactions et à comprendre leurs motivations.
La maîtrise est une clé constante dans les romans de Christie, maîtriser le sujet, ne pas alourdir le style, ne pas encombrer le récit par des détails inutiles.

En face de cet immense succès, il est utile de mentionner la modestie d’Agatha Christie, qui écrivait des livres pour distraire, et pour amuser avec fidélité, sans tenter de mélanger les genres pour passer un message politique ou social, sans tomber dans le piège de « faire de la grande littérature ».
Il suffit de lire un roman de Christie pour comprendre son succès, un talent dans la description, une ironie, une humeur, et une intelligence remarquable pour saisir les personnages. Elle dessine des caricatures si humaines que le lecteur finit par s’y attacher. Pourtant tout est imaginé et romancé : la campagne anglaise, les personnages, et les histoires. Par contre, comme un grand peintre, l’humain présent sur la toile est si réel.

 

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Arthur Miller : all my sons, Ils étaient tous mes fils

All-my-sons

All my sons

 

 

 

Le dramaturge Arthur Miller est né en 1915 et mort en 2005. Ses pièces célèbres : Ils étaient tous mes fils (All My Sons), Mort d’un commis voyageur (Death of a Salesman), Les Sorcières de Salem (The Crucible) sont devenues des textes classiques

Grand nom du théâtre et du cinéma américain, auteur de pièces toujours jouées dans le monde entier, Arthur Miller décrit une Amérique déchirée entre l’exigence d’efficacité et de rentabilité, le matérialisme effréné, l’espérance de liberté, le conflit entre homme et femme, la famille, la loyauté, le mal : tels sont, parmi tant d’autres, les thèmes de son œuvre, ancrée dans la modernité.
Arthur Miller est un dramaturge américain majeur, qui a remporté de nombreux prix comme le prix Pulitzer.

 

 

 

Résume de la pièce « ils étaient tous mes fils » (all my sons)


Joe et Kate Keller ont eu deux fils, Chris et Larry. M. Keller possède une usine de fabrication métallurgique avec Steve Deever, et leurs familles sont proches. La fille de Steve, Ann était la petite amie de Larry. Quand la guerre est arrivée, les garçons Keller et George frère d’Ann ont été enrôlés.
Pendant la guerre, l’usine de Keller et Deever obtient un contrat très rentable avec l’armée américaine, fournissant des pièces d’avion. Un matin, des pièces défectueuses sont produites et prêtes à être livrées. Sous la pression de l’armée à maintenir la production, Steve Deever appelle Keller chez lui ce matin-là, pour lui demander ce qu’il devait faire. Keller lui recommande de souder les fissures des pièces et de les expédier. Keller a déclaré plus tard qu’il avait la grippe et qu’il ne pouvait pas travailler ce jour-là. Steve a expédié lui-même les pièces défectueuses et réparées sommairement.
Plus tard, on découvre que les pièces défectueuses avaient causé le crash de vingt et un avions et la mort de leurs pilotes. Steve et Keller ont été arrêtés et condamnés, Keller a réussi à gagner en appel et à faire annuler sa condamnation. Il a affirmé que Steve ne l’avait pas prévenu ni appelé et qu’il n’était absolument pas au courant de l’envoi. Keller rentre chez lui libre, tandis que Steve est resté en prison, méprisé par sa famille.
Pendant ce temps, Larry a été informé de la première condamnation. Rongé par la honte et le chagrin, il écrit une lettre à Ann lui disant qu’elle ne devait pas l’attendre. Larry est ensuite parti en une mission, au cours de laquelle il a écrasé son avion. Et Larry est porté disparu.
Trois ans plus tard, l’action de la pièce commence. Chris a invité Ann à la maison Keller. Ils sont restés en contact au cours des dernières années quand Ann vivait à New York. Ils doivent faire attention, car la Mère de Chris insiste sur le fait que Larry est toujours en vie. Sa conviction est renforcée par le fait que l’arbre commémoratif de Larry a explosé dans une tempête ce matin-là, ce qu’elle considère comme un signe positif. Sa superstition l’a également amenée à demander au voisin de faire l’horoscope de Larry afin de déterminer si le jour de sa disparition était un jour astrologiquement favorable. Tout le monde a accepté que la disparition de Larry, sauf elle. La Mère exige de son mari qu’il croie que Larry soit encore vivant.


Le frère d’Ann, George, arrive pour arrêter le mariage entre Ann et Chris. Il était allé rendre visite à son père Steve en prison pour lui dire que sa fille allait se marier, puis il est parti convaincu que son père était innocent. Il accuse Keller. George écoute Keller encore une fois et se rappelle l’amitié de leurs deux familles. Mais Mme Keller dit accidentellement que son mari n’a pas jamais été une seule fois malade depuis quinze ans. Keller essaie de couvrir ce lapsus en ajoutant « à l’exception de sa grippe pendant la guerre », mais il est trop tard. George est certain de la culpabilité de Keller.


La confiance de Chris dans l’innocence de son père est ébranlée. Lors d’une confrontation avec ses parents, la mère lui dit qu’il doit continuer à croire que Larry est vivant. Si Larry est mort, affirme la Mère, cela signifie que Keller l’a tué en expédiant ces pièces défectueuses. Chris crie sa colère à son père, l’accusant d’être inhumain et meurtrier.
Chris dévasté s’enfuit pour éviter une deuxième confrontation avec son père. La mère dit à son mari qu’il devrait avouer, se porter volontaire pour aller en prison, si Chris le décide. Elle parle à Ann, lui dit qu’elle devrait attendre Larry et ne pas se marier. Ann est forcée de montrer la lettre que Larry lui a écrite avant sa mort, où il annonce son intention de se suicider. La lettre confirme la conviction de la Mère que si Larry est mort, alors son mari est responsable, non pas parce que l’avion de Larry avait des pièces défectueuses, mais parce que Larry s’est suicidé en réponse à la responsabilité familiale et à la honte due aux pièces défectueuses.


La mère supplie Ann de ne pas montrer la lettre ni à son mari ni à son fils, mais Ann n’obéit pas. Chris revient et dit qu’il n’enverra pas son père en prison, parce que cela n’apporterait rien. Il dit qu’il va partir sans Ann, car il craint qu’elle ne lui demande un jour de dénoncer son propre père aux autorités.
Keller entre pendant que la mère tente d’empêcher Chris de lire la lettre de Larry à haute voix. Keller comprend enfin qu’aux yeux de Larry, tous les pilotes morts étaient ses fils. Keller dit qu’il va chercher sa veste, pour se rendre et aller en prison. Un instant plus tard, un coup de feu se fait entendre. Keller s’est suicidé.

 

 

 

Ils étaient tous mes fils : analyses rapides


All My Sons est une pièce qui affronte l’histoire américaine de la réussite, du rêve américain à n’importe quel prix et la dévastation du succès qui détruit tout y compris les humains et les relations. Cette pièce traite du pouvoir, de la famille, du rêve américain, de l’argent, et des limites de l’individualisme. Ils étaient tous mes fils (All My Sons) est une pièce de théâtre écrite par Arthur Miller en 1947.
Avec cette pièce, Miller s’est imposé comme un dramaturge américain majeur du 20e siècle, comme une voix critique de la conscience.
La pièce est une étude sur l’échec de la famille, sur la responsabilité sociale, sur la responsabilité morale.
C’est une pièce importante, remarquable par la rigueur de sa structure et par l’honnêteté avec laquelle elle aborde le problème de l’action de l’homme dans le monde moderne.
Dans certaines études, on la décrit comme une pièce ibsénienne. La méthode d’Ibsen consiste à montrer d’abord une scène domestique ordinaire, dans laquelle, par infiltration progressive, le crime et la culpabilité pénètrent et s’accumulent jusqu’à l’éruption critique.
Ce processus de cette infiltration destructrice est soigneusement élaboré par Miller pour mettre en lumière les conséquences et la culpabilité.

Le drame réaliste de Miller, All My Sons, implique son concept fondamental de responsabilité morale au sein de la famille, en le reliant à la lutte intérieure.
La famille, pendant la guerre.
À travers le cas d’un dirigeant qui a permis que des pièces d’avion défectueuses soient envoyées à l’armée plutôt que de ruiner son entreprise et de perdre un contrat, le dramaturge a cherché à montrer les conséquences d’un acte justifié par l’amour de son entreprise, et du bien-être matériel de sa famille.

Miller est connu pour la qualité de ses dialogues. Il n’y a pas beaucoup de poésie dans la langue, mais un ton naturel de gens ordinaires.

Joe Keller était un profiteur de guerre, avec son associé Steve Deever, il a créé sa propre entreprise pour expédier des cylindres pour les avions de chasse. Steve Deever, père d’Ann Deever (fiancée à Chris, le fils de Joe) est en prison, après avoir été reconnu coupable d’avoir expédié des pièces défectueuses pour des avions de chasse, ce qui a entraîné la mort de 21 pilotes. Les pièces ont été expédiées en l’absence de Joe Keller, qui était malade et en congé ce jour-là. Son associé Steve affirma qu’il avait expédié les cylindres sur les ordres de Joe lors d’un appel téléphonique.

Lorsque George (le fils de Steve) va à sa rencontre pour lui parler du mariage d’Ann et de Chris, Steve Deever affirme encore une fois à son fils qu’il est innocent. Cela suscite des sentiments de malaise et de suspicion dans l’esprit de George, devenu avocat.
Ann montre à Kate la dernière lettre de Larry. Chris condamne le comportement de son père. Chris lit à haute voix la lettre de Larry et Joe apprend que son acte a poussé Larry à se suicider. Acceptant enfin le fardeau de sa culpabilité, Joe se tue.

Chris s’impatiente avec son père : « Tu n’as pas de pays ? Tu ne vis pas dans le monde ? Qu’est-ce que tu es ? Tu n’es même pas un animal, aucun animal ne tue le sien, qu’est-ce que tu es ? »

 

Arthur Miller a délibérément essayé de destiner cette pièce à un large public.
Il était préoccupé par la relation entre l’individu et les grandes forces de la politique et de l’industrie.
L’écriture d’Arthur Miller dans All My Sons témoigne d’un respect pour les grandes tragédies grecques. Dans ces pièces, le héros commet une faute, souvent à son insu, faute qui revient le hanter, parfois de nombreuses années plus tard. Le protagoniste se rend compte de sa faute et en souffre, voire en meurt.

L’action d’All My Sons se déroule en vingt-quatre heures. Ann Deever, la fille du condamné Steve Deever, peut être comparée à un messager, car la lettre qu’elle apporte est une preuve de la mort de Larry.
Kate, la femme de Joe, mi-émue, mi-terrifiée, annonce : « Tout ce qui s’est passé semble revenir ».
Chez Miller comme chez Ibsen, le présent interroge le passé et le passé infiltrant le présent progressivement.

 

 

 

Une pièce de gens ordinaires


Contrairement aux tragédies grecques et shakespeariennes, il ne s’agit pas de question de loyauté ou de pouvoir. Arthur Miller qualifie la pièce de « tragédie de l’homme ordinaire », de la même manière que les fantômes d’Ibsen (Miller était un grand fan d’Ibsen). Les deux auteurs utilisent la famille nucléaire pour explorer des problèmes sociaux beaucoup plus importants. Dans All My Sons, Miller enquête sur la myopie de la classe moyenne à travers l’histoire de Joe Keller.

Joe semble avoir réalisé le rêve américain. Selon lui, ses seules réalisations sont ses fils et son entreprise. Il a lutté et a nourri l’entreprise pendant la Grande Dépression, puis l’a bâtie pendant la guerre. Mais le seul but de son travail a été de bien faire vivre sa famille et de faire un cadeau à ses fils. Joe a déjà perdu un de ses garçons pendant la guerre et donc, pour Joe Keller, tout dépend de Chris.

On peut voir Joe Keller comme diabolique, même si le public doit ressentir une certaine sympathie pour lui. Il a fait ce qu’il fallait pour protéger sa famille et les années investies dans l’entreprise. À la fin de la pièce, Joe Keller se révèle un homme cynique qui ment, triche, échappe à ses responsabilités, joue la victime et détruit la vie des autres, afin de se protéger et protéger l’argent qu’il transmettra à ses fils.

Miller laisse ouverte la question de savoir pourquoi Keller se tue.
Il aurait pu se suicider à cause de son angoisse d’être la cause de la mort de son fils Larry. Il aurait pu se suicider parce que ses deux fils ont rejeté sa vision de la vie. Joe aurait pu se suicider parce qu’il ne pouvait pas souffrir de la honte et de la perte de son statut. Il aurait pu se suicider parce qu’il a réalisé l’énormité de son crime. Ou cela aurait pu être une combinaison de tous ces facteurs empilés les uns sur les autres.

L’insistance de la mère sur le fait que Larry est vivant reflète sa conviction que Larry ne peut pas être mort, car si Larry est mort à la guerre, il y a un lien entre le crime de Joe et la mort de Larry. Elle a ressenti cela avant de connaître le suicide de Larry. D’une manière intuitive, la mère comprend que si la guerre peut toucher sa famille et emporter son fils, les gens ont la responsabilité, envers la société au sens large, d’agir de manière éthique afin que cela arrive le moins possible. Et en acceptant le crime de Joe, elle abandonne son fils.

La meilleure façon de comprendre le personnage de la mère est d’analyser ses conflits psychologiques. Elle est liée à son mari par amour, et complice de son crime. À plusieurs moments de la pièce, elle aide son mari. En même temps, Kate déteste Joe pour son crime et elle se déteste pour sa complicité en l’aidant à s’en sortir. Elle sait que Larry est mort, une partie d’elle se déteste, et méprise son mari et l’autre a besoin de pleurer son fils mort. Elle peut pleurer pour son fils et mettre sa mémoire au repos.

Arthur Miller a qualifié la mère d’une force sinistre et puissante dans la pièce, une femme utilisant la vérité comme une arme contre un homme qui a fait du mal à leur fils. La mère est un personnage tragique, qui à la fin de la pièce, est obligé de reconnaître la mort de Larry.

Comme suggérée précédemment, la mère joue le rôle du chœur dans cette tragédie. Regardez l’Acte III, page 150, « . . . Asseyez-vous, arrêtez d’être fou. Tu veux vivre ? Tu ferais mieux de comprendre ta vie. C’est une autre double affirmation, car elle montre qu’elle se soucie de l’homme dont la relation avec son fils, relation la plus importante de sa vie, vient d’être détruire. Cela préfigure également ce qui arrivera à Joe.

Le fils chéri Chris Keller est plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. Il a trente-deux ans, solidement bâti, un homme capable d’une immense affection et loyauté. Chris est un homme bien et un bon fils. Il pense toujours au meilleur des gens. Quand la pièce commence, Joe est le héros de Chris. Après avoir appris la culpabilité de son père, Chris dit à Joe : “Je sais que tu n’es pas pire que la plupart des hommes, mais je pensais que tu étais meilleur. Je ne t’ai jamais vu comme un homme. Je t’ai vu comme mon père”. (Acte III)

Chris a toujours soupçonné que son père était coupable, mais l’a ignoré. Son amour pour son père l’empêche de décider. La rage de Chris contre son père est en partie dirigée contre lui-même pour avoir trahi la mémoire des hommes morts à la guerre.

Certains critiques considèrent Chris Keller comme le héros tragique de la pièce. Son défaut serait son incapacité à reconnaître la vérité quand il la voit. Il devient un hypocrite et perd son père. Dans cette pièce, Chris a perdu son innocence et a appris à connaître son père comme un homme imparfait.

Ann représente ce qui est gracieux dans la vie. Elle est la beauté dans la vie que les enfants Keller, Larry et Chris, recherchent. Ann représente la “nouvelle femme”. Elle est indépendante, volontaire et brillante.

La présentation des femmes par Miller dans “All My Sons” est montrée à travers la relation entre Kate et Ann. Kate, contrôle, exerce son pouvoir sur Ann, et la manipule. Elle veut s’accrocher au passé, car elle a peur d’oublier son fils Larry. Ann la jeune génération est l’avenir.

Le passé et le futur divisent Kate et Ann. Dans le passé, Larry est mort, mais Kate croit qu’il est toujours vivant. Quant au futur, Ann doit aller de l’avant et épouser Chris. Kate et Ann sont les victimes de la famille Keller. Ces deux femmes cherchent à survivre dans un monde de conflits entre hommes à la réalisation de la réussite et du rêve américain.

Ann, comme Kate, est présentée comme une personne sans méchanceté et sans sentiment de fragilité. La relation entre Kate et Ann commence à devenir tendue, car leurs personnalités et leurs émotions s’opposent, alors que la vérité sur Joe commence à surgir. Miller est intelligent, il présente des individus forts et à l’esprit opposé, à une époque où les femmes subissent les conséquences de la guerre.

 

 

 

 

Références


Raymond Williams, Drama From Ibsen to Bretch (London: Chatta and Windows,
1968) 268.
C.W.E. Christopher Bigsby ed., Arthur Miller’s All My Sons : A Drama in three Acts
(NY : Penguin Classics 1971) 9.
Robert A. Martin, ed., “Introduction” Arthur Miller : New Perspectives. (Prentice Hall
Inc., 1982) 34.
Samuel York’s. Modern Critical Interpretations. : Arthur Miller’s All My Sons ed.,
Harold Bloom. (New York : Chelsea House Publishers, 1988)
Harold Clurman, “Thesis and Drama” Modern Critical Interpretations. : Arthur Miller’s
All My Sons ed., Harold Bloom. (New York : Chelsea House Publishers, 1988)

 

 

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ABE Kobo

 

 abe kobo citation liberte

 

Pseudonyme d'Abe Kimifusa, romancier japonais et dramaturge reconnu par son utilisation de situations bizarres et allégoriques pour souligner l'isolement de l'individu. Avant gardiste, sa familiarité avec la littérature occidentale, et avec les courants philosophiques de 20ème siècle comme l'existentialisme, le surréalisme, et le marxisme a influence ses œuvres et son traitement des problèmes liés à l'identité japonaise après la deuxième guerre mondiale

Kôbô Abé est né en 1924. Après des études de médecine, il se tourne vers la littérature. Auteur de poèmes, de plusieurs pièces de théâtre et d'ouvrages de science-fiction, il est surtout connu pour ses romans. Kôbô Abé est mort le 22 janvier 1993.


Fils aîné d'un professeur de médecine à l'université de Moukden. École primaire de Chiyoda, Mukden, séjour en Mandchurie (maintenant Shen-yang, Province de Liaoning, Chine) entre 1930-36.  Collège secondaire à Mukden de 1936-40. Etudes au Lycée Seijo à Tokyo entre 1940-43 interrompues pendant plusieurs mois à la fin de 1940 à cause d'une pneumonie. Etudes universitaires à l'Université impériale (université de Tokyo) de 1940 à 1948.  ABE Kobo n'a jamais pratiqué la médecine.  


En 1947, il se marie à Yamada Machiko (pseudonyme Abe Machi, artiste graphique). Après la défaite du japon, il abandonne la médecine et se consacre à la littérature. Au début, il était influencé par Rilke, Edgar Poe, Kafka, l'existentialisme et le surréalisme.
De retour au Tokyo du général MacArthur, Abe gagnait sa vie comme vendeur ambulant, vendant des légumes et du charbon de bois.


Il publia en 1947 à ses frais Mumei shishu ("Poèmes d'un inconnu"), et l'année suivante, son roman Owarishi michi no shirube ni ("Le panneau routier à la fin de la rue").
Il a obtenu le plus grand prix littéraire japonais, Akutawa - sorte de "Goncourt de découverte" -  en 1951 pour son roman "Les Murs" (Kabe) puis le "Prix de Littérature de l'Après-guerre" - ou "Goncourt des Jeunes" - avec Akaï Mayu, "Le Cocon Rouge".


En 1951, il publie aussi "Le Blaireau dans la tour de Babel", en 1952 "L'Arche de Noé", "La ville au milieu des Eaux", en 1956 "La chasse aux Esclaves", en 1957 "Les Bêtes tournent les Yeux vers le Lieu où elles sont nées", en 1962 "La Femme des Sables", en 1964 "Le Visage d'un Autre" et en 1965, "Enomoto Buyô".


Ses années d'enfance en Mandchourie peuvent explique les images fréquentes dans son œuvre du sable et du désert et le mélange entre l'urbain et le rural et le caractère irréel du Japon et de sa culture reçus à distance dans un pays étranger, la quête d'identité, le sentiment d'étrangeté qui caractérisent ses personnages.


Il s'inscrit au Parti communiste. En 1956, il est invité à Prague par l'Union des écrivains tchèques. Son roman de science-fiction InterIce Age 4 (1958) démontre comment la rigueur scientifique prend l'insolite pour point de départ,  l'angoisse du présent en face du future.
Son roman "La Femme des Sables" ( Suna no onna) est un grand succès de librairie ; il a obtenu la consécration au Japon, en obtenant le prix du Yomiuri - ou "Goncourt d'apothéose" -. Ce roman a été classé par l'UNESCO parmi les oeuvres représentatives du patrimoine littéraire universel. Le cinéaste, Teshigahara, en a tiré un film qui a été reçu comme un message des temps actuels et couronné au festival de Cannes. Ce même livre a été couronné en France du prix du Meilleur Livre Étranger.


Il connaît une consécration internationale à partir de 1962 grâce à la  femme dans les dunes.  Le film du même nom, dont il écrit le scénario, est primé en 1964 au festival de Cannes. À la même époque, il est exclu du Parti communiste pour déviation trotskiste.
Dans le japon après guerre, Abe Kobo est l'auteur du modernisme à la façon de nouveau roman français, du théâtre de l'absurde, ou le réalisme magique latino-américain.
Son travail a trouvé un écho dans l'ouest capitaliste et  dans les pays socialistes, aidé par son fond communiste et la politique de détente sous Khrushchev.


Il poursuit parallèlement une carrière de romancier et d'homme de théâtre. Ses romans traduits à l'étranger, La Face d'un autre (1967), Le Plan déchiqueté (1967), L'Homme-boîte (1973), Rendez-vous secret (1977), et sa pièce Friends (1967), jouée à Paris en 1981 sous le titre Nos Merveilleux Amis,  témoignent, d'une grande constance dans la thématique et dans l'écriture.


Ses personnages sont en fuite ou à la recherche d'un fuyard, mais si grande est la fascination qu'exerce le fuyard que parfois le chasseur s'évanouit à son tour à la fin du récit.
La fuite peut surprendre, ces personnages sont solidement ancrés dans une vie familiale et professionnelle, qui rejettent le confort, et souffrent de l'absence de communication avec les autres. Les conditions les métamorphosent lentement  et progressivement. L'auteur exprime ces changements à travers un mouvement incessant du monologue intérieur, des marches dans les couloirs d'hôpitaux, dans les rues de la métropole ou des banlieues.


Chez ABE Kobo, l'espace est circulaire, le caractère obsessionnel d'un retour vers des lieux clés réels et mythiques. Cette fuite n'exclut pas la poursuite  d'un but. La trajectoire est relativement claire pour le protagoniste de La Femme des sables qui trouve, au terme du récit, une réelle communication avec la femme, avec le travail et au sein de la communauté sociale.

L'écriture unit, selon un mode tout à fait étranger à la tradition japonaise, la sécheresse scientifique du compte rendu aux métaphores surréalistes, les distorsions chronologiques que le narrateur fait subir au récit, le jeu ambigu sur les noms propres, sur les initiales ou sur le pronom personnel je, souvent dédoublé.  Il s'agit d'une construction en miroir et des substitutions de personnalité.

La femme des sables marque un point de départ dans la carrière d'Abe malgré un langage analytique riche en vocabulaire technique.
On trouve chez lui les influences de Franz Kafka et d'Edgar Allan Poe, dans un style imprégné de surréalisme.

Au contact avec l'avant-garde des artistes à Tokyo d'après-guerre, Abe est fortement influencés par la philosophie existentialiste, par Rilke et dans
Les années 50 par les enseignements Marxistes sur le matérialisme.

Dans ses textes des années 60, Abe explique qu'il voit le langage comme un moteur de l'histoire, une libération, et une aliénation à la fois. Le langage selon lui met un écran entre la perception humaine et les choses matérielles.

Après que son contact avec le surréalisme, Abe ait commencé à employer des jeux de mots illustrant le pouvoir du langage. Le pouvoir du langage est dépeint sa pièce le collaborateur anonyme est ici). Le personnage principal est un homme mort existant seulement par ses mots.

Après le surréalisme des années 50, Abe s'intéresse aux sciences-fictions pour profiter de leurs capacités à spéculer, et à sortir du réel.
Son premier roman des sciences-fictions période glaciaire inter4, raconte comment un ordinateur commence à manipuler l'évolution humaine.
Dans la femme dans les dunes, il décrit une société d'allure réelle mais de contenu riche en science fiction, une société du merveilleux

Les années 50 étaient des années de radicalité politique.
Les grandes espérances, bientôt déçues, d'changement social vers une égalité espérée après la fin de la deuxième guerre mondiale.  Abe était parmi les artistes qui ont cru à l'importance de la lutte politique et à la radicalité.
Après son expulsion du parti communiste en 1962, il critiquait comme d'autres écrivains les pratiques antidémocratiques du communisme.

Après cette rupture avec les communistes, il produit plusieurs textes pour le théâtre, comme (la face d'un autre). Dans cette pièce, le premier narrateur, au visage défiguré réalise un nouveau visage pour lui-même, et s'enferme ainsi dans une personnalité - masque. Il finit en tant qu'étranger méprisé par la société.

Pendant cette période,  Abé est de plus en plus retiré et pessimiste. Il produit deux romans importants (le cadre Homme) et Mikkai (rendez-vous secret).  Son roman des années 80, Hakobune Sakuramaru (l'arche Sakura), est riche des idées originales, mais Manque d'intensité.

Son dernier roman fut couronné de succès,  noto de Kangaru (kangourou Cahier).  Le narrateur se déplace vers un hôpital près d'une Source thermale et réussit une succession de rêves dans des rêves.
Le livre est autobiographique selon l'éditeur, mais il est surtout une illustration sur le métier d'écrire,  sur la condition humaine, entre Aliénation et isolement.

Abe a formé l'Abe Kobo Studio, une compagnie de théâtre, en 1973. Il a régulièrement écrit une ou deux pièces par an pour la compagnie. Le plus connu de ses pièces, Tomodachi (1967, amis), a été interprété aux États-Unis et en France. Au théâtre, comme dans le roman, il a défendu l'avant-garde et l'expérimentation.


Il meurt en 1993, à l'âge de 68 ans. C'est alors un écrivain mondialement reconnu, traduit dans une vingtaine de langues, dont les thèmes fétiches sont l'aliénation et la perte d'identité.

 

La femme des sables, œuvre d'une force exceptionnelle


Ce roman de Kobo Abe, La Femme des sables a été traduit en 20 langues et adapté pour un film primé de Cannes en 1964 dirigé par Hiroshi Teshigahara.


Ce roman exceptionnel, traduit dans le monde entier, a été couronné au Japon par le Prix Akutagawa en 1962 et le Prix du Meilleur Livre Etranger en France en 1967.
Roman insolite d'une extraordinaire richesse, dur et angoissant qui, sous l'exactitude et la précision des détails d'une fiction réaliste, retrouve la dimension des mythes éternels. Il ne s'agit de rien d'autre que de la condition humaine avec ses limites désespérantes, ses illusions et ses espoirs.

 

 

 

 

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Émilie Dickinson série, la poésie en images

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Émilie est une poétesse américaine du début du siècle (1830- 1886), un personnage qui serait resté oublié sans la publication de ces textes retrouvés par hasard et qui révélèrent une grande valeur poétique. Dickinson, la femme aux 1775 poèmes, dont à peine une dizaine de poèmes seront publiés de son vivant, est une véritable légende, une institution américaine. Tous les lycéens anglophones, surtout américains et canadiens connaissent ses poèmes à travers leurs manuels scolaires.


La poésie d'Emily Dickinson a intrigué et captivé des générations depuis sa mort en 1886. Les poèmes d'Emily Dickinson couvrent un large éventail de sujets. Elle est considérée comme une poète innovante et pré-moderniste. Ses poèmes sont uniques, contiennent des lignes courtes, manquent de titres et utilisent souvent des rimes obliques ainsi que des majuscules et des signes de ponctuation non conventionnels. Beaucoup de ses poèmes traitent des thèmes de la vie et l'immortalité, deux sujets récurrents dans les lettres à ses amis.


Cette femme vécut toute sa vie dans la petite ville d’Amherst (Nouvelle-Angleterre) dans une communauté protestante peu ouverte sur le monde extérieur. Elle passa sa vie entre son père, un homme autoritaire et sa mère invalide dont il fallait s'occuper. Elle finit par réduire sa vie sociale à sa correspondance à ses amis refusant de recevoir des visites.
Emily se décrit elle-même comme une femme sensible, pleine de vie, spontanée et parfois éruptive.


« Et quand je souris, une lumière aussi cordiale
luit sur la vallée
que c'est comme si le visage du Vésuve
laisser sourdre son plaisir »

Elle sera en opposition à son père, à la religion puritaine et à son milieu social.
Elle écrivait des lettres et des poèmes pour elle-même et de ce fait elle était libre et voyait la vie avec lucidité et profondeur.


« L'espoir porte un costume de plumes, se penche dans l'âme et chante inlassablement un air sans paroles. Mais c'est dans la tempête que son air est le plus doux. »

Les poèmes d'Emily Dickinson ont été qualifiés de métaphysiques, philosophiques. On a inventé de nombreuses formules pour décrire son style de pensée : ses ellipses cryptiques, sa compression, ses sujets énigmatiques, ses centres absents et son abstraction.


Il y a une autre qualité qui est tout aussi intrinsèque à ses vers, et c'est l'invention par Dickinson de structures poétiques qui imitent la structure de la vie telle qu'elle la conçoit à chaque instant.


Elle écrivait chaque jour au gré de son humeur devant sa fenêtre sur la nature, l’amour, la vie, la mort ou l'immortalité. Cet isolement fournit une approche de méditation sur le monde et sur soi même.


« Ce monde n'est pas conclusion
Un ordre existe au-delà -
Invisible, comme la musique
Mais réel, comme le son
Il attire, et il égare »


Vivant dans une communauté religieuse rigoureuse, et au sein d’un milieu familial bourgeois (son père fut représentant à la chambre) elle refusa la vision du monde imposée par la religion avec un scepticisme moderne pour l'époque et pour son entourage.
Elle publia anonymement quelques poèmes mais son style avec majuscules et tirets, jugé peu conventionnel, déconcerta les lecteurs.

"La Nuit est mon Jour préféré - j'aime tant le silence - et je ne parle pas d'une simple trêve (cessation) du Bruit - mais de ceux qui parlent de rien à longueur de journée et prennent cela pour de l'allégresse..."


Elle écrivit sur la mort, elle perdit de nombreuses personnes de son entourage de maladie, notamment la tuberculose sévissait à l’époque et pendant la guerre civile de sécession. Elle ne voyait pas la mort comme une fin.

« J’étais morte pour la Beauté – mais à peine
M’avait-on couchée dans la Tombe
Qu’un Autre – mort pour la Vérité
Etait déposé dans la Chambre d’à côté –
Tout bas il m’a demandé « Pourquoi es-tu morte ? »
« Pour la Beauté », ai-je répliqué
« Et moi – pour la Vérité – C’est Pareil –
Nous sommes frère et sœur », a-t-Il ajouté –
Alors, comme Parents qui se retrouvent la Nuit –
Nous avons bavardé d’une Chambre à l’autre –
Puis la Mousse a gagné nos lèvres –
Et recouvert – nos noms -»

 

emily dickinson  serie


Série Émilie Dickinson Apple TV


Il fallait oser, s'attaquer au monument que représente Emily Dickinson, et parler de la poésie, en ajoutant une dose de comédie et de musique, il faut une sacrée dose d'audace pour filmer le mythe de la poétesse, caricaturée en vieille fille recluse. La biographie de Dickinson relate une autre vie, de création, de méditation et de rébellions contre son milieu social, et contre dogme de l'Église calviniste.


La série, créée par Alena Smith, se déroule dans et autour de la maison de la famille Dickinson à Amherst au milieu du 19e siècle. Emily est une adolescente, irritée par le refus d'Edward de la laisser publier sa poésie, et sa mère (également nommée Emily, interprétée par Jane Krakowski) la poussant à maîtriser les tâches ménagères comme sœur Lavinia (Anna Baryshnikov), tandis que leur frère Austin (Adrian Blake Enscoe) s'en tire avec tout.


Cette série nous parle de sa vie entre ses parents, son frère Austen et sa sœur Vinnie.
Elle nous montre comment elle s’affirmera une grande poétesse malgré l'absence de public, de notoriété car la plupart de ces nombreux textes et poèmes (1700) ne seront publiés qu'après sa mort.

 

 


La série d’Apple TV, tente d’expliquer le génie souvent incompris d’Emily, la première saison insiste l’enfance, sur l’opposition au père et sur la relation avec sa belle soeur et amie intime Sue.


On se doute que l’Emily imaginée et interprétée par la jeune actrice Hailee Steinfeld est loin de l’Emily originale mais le but est de transmettre ce qu’elle exprimait dans ses textes.


A sa sortie, la série essuie de nombreuses critiques surtout pour la première saison où les anachronismes choquent les littéraires et les fans de la poète. La relation supposée intime avec son amie Sue est longuement exposée.
Par ailleurs certains épisodes manquent de rythme laissant le spectateur dubitatif sur les intentions du réalisateur.

Alena Smith la réalisatrice nous expose une Emily adolescente rebelle et fantasque incomprise de sa propre famille dans un environnement léger et plein de gaiété. L’actrice, Hailee Steinfeld qui a joué dans le film New York melody, réinvente une Emily à la fois sauvage et exaltée.


Dans la deuxième saison, la réalisatrice améliore le scénario et ce sont des épisodes rythmés, plus joyeux, musicaux autour de ses textes. Chaque épisode présente un thème, Emily à l’opéra, se rend à un concours de pâtisserie, Emily en cure thermale, Emily rencontre le directeur du Journal etc. En cela, «Dickinson» a choisi de ne pas changer, en soi, mais d'approfondir. Si la saison 1 était prometteuse, mais inégale, la saison 2 est divertissante, mais inégale.


Au début de la saison 2, Emily se sent découragée, Sue - son ancienne amie intime, puis belle-sœur la pousse à élargir son champ de lecture et à poursuivre la publication de poèmes via un journaliste prometteur Samuel. Le frère d'Emily (mari de Sue) Austin cherche un sens à sa vie de jeune marié, la sœur Lavinia repousse l'hypothèse qu'elle se mariera bientôt et réévalue sa vie. Le changement est à l'horizon pour tous, et pas seulement parce qu'une guerre civile se prépare dans le sud.

 

 


Chaque épisode s’ingénie, à présenter un poème, et son contexte d’une façon joyeuse, comique, musicale et pleine de charme. Cette série cible la jeunesse, et les excentricités qui s’y rattachent, affichant l’opposition des jeunes aux aînés rigides et gardiens des mœurs, et fait découvrir d’une manière joyeuse, l’art la poésie dont la valeur s’est un peu perdue ; seuls quelques chanteurs et mélodistes nous en rappellent parfois l’existence si précieuse et en même temps si douce à nos oreilles et à notre esprit.


Malgré ses défauts, «Dickinson» a du charme à revendre. C'est inégal, oui, mais la série mérite l’attention par son univers délicieusement bizarre. Nous entrons dans le monde d’Emilie qui n’aimait ni la célébrité, ni les louanges.


«J'habite le Possible-
Maison plus belle que la Prose-
Aux plus nombreuses Fenêtres-
Et mieux pourvue -en Portes-»

 

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Henry Bordeaux : raconter une France rurale

 

henry bordeaux citation

 

 

Henry Bordeaux est un romancier presque oublié de nos jours, sauf des spécialistes.

Né en Savoie, Henry Bordeaux y demeurera toute sa vie, et cette province sera le cadre de la plupart de ses nombreux livres.

 


Dès ses débuts, avocat et romancier en Savoie, passant par le Figaro, puis à l'Académie Française en 1919, il marque la littérature française de la première moitié du siècle dernier. Rétrospectivement, on peut dire qu'il a décrit une France en train de disparaitre, la France de la terre, de la foi catholique, du destin national, des traditions familiales, du destin collectif avant le destin individuel. Il appartenait à une France traditionnelle et conservatrice.

 

Henry Bordeaux est issu d'une famille catholique et royaliste qu'il décrit dans son roman La Maison (1912) et dans Le Pays sans ombre (1935).  
À l'âge de 16 ans, après avoir obtenu son baccalauréat à Chambéry, Henry Bordeaux part pour Paris pour suivre des études de droit et de littérature. Il y rencontre Alphonse Daudet et son fils Léon, François Coppée, Verlaine, Léon Bloy.
Henry Bordeaux s'inscrit, au barreau de Thonon (1889), mais il ne tarda pas à se tourner vers l'écriture. Sa carrière d'écrivain commence à 1887 (premier poème publié Rebecca, récompensé par l'Académie de Savoie) à 1960, année de son dernier livre (Le Flambeau Renversé).

 

À la suite du ralliement officiel de l'Église à la République (1892) et de l'édification de la doctrine sociale de l'Église, Henry Bordeaux devient républicain.

Les idées politiques d' Henry Bordeaux  sont proches du catholicisme social.
En 1894, il publie son premier livre, " Âmes modernes ", qu'il adresse à tout hasard à ses écrivains préférés.

Après quelques œuvres de jeunesse, Henry Bordeaux s'oriente vers des types de personnages (hommes ou femmes) dont les positions morales traditionnelles et chrétiennes trouvent leur expression dans un engagement concret comme dans son roman La Peur de Vivre (1902).

 

Henry Bordeaux, élu membre de l'Académie française en 1919, fut témoin de la première guerre mondiale, des mouvements sociaux des années 30,  de la seconde guerre mondiale, des évolutions des mœurs, des changements de la condition féminine dans le couple et dans la société, et de l'amélioration des conditions de vie des ouvriers.

À la fin des années 1930 (années du Front populaire), Henry Bordeaux, toujours inspiré par le catholicisme social, prend clairement position pour l'amélioration des conditions de vie des plus pauvres (logement, hygiène, santé, alimentation), conditions de vie qu'il met en parallèle avec l'hypocrisie de la noblesse et de la grande bourgeoisie.

La fin de la Seconde Guerre mondiale marque une rupture dans sa carrière ayant pris position pour le maréchal Pétain, ami depuis la Première Guerre mondiale. En septembre 1945, Henry Bordeaux est inscrit sur une liste d'Épuration du Comité national des écrivains avant d'en être rayé en octobre 1945.  
Bordeaux publie pendant la guerre un roman traitant d'Hitler " L'homme qui détient à lui seul le pouvoir de déchaîner le malheur d'une guerre inutile et insensée sur le monde, l'homme qui exerce ce pouvoir sans hésitation quand il est en présence de sa responsabilité, se classe lui-même parmi les monstres."

 

En octobre 1954, le général de Gaulle lui écrit une dédicace sur un exemplaire de son livre Mémoires de guerre : L'Appel, 1940-1942 en ces termes : " À M. Henry Bordeaux dont l'œuvre a tant nourri mon esprit et mon sentiment ".

 

Henry Bordeaux, à partir de 1951, commence la rédaction de ses Mémoires. En 1959, il raconte ses souvenirs d'académicien (Quarante ans chez les quarante).

Ses romans étaient parmi les livres les plus lus de la première moitié du XXe siècle ; plusieurs de ses romans se vendaient à plus de 500 000 exemplaires, traduits en de nombreuses langues, y compris en japonais.

L'édition américaine du livre Le Chevalier de l'air. Vie héroïque de Guynemer a été préfacée par le Président Théodore Roosevelt : "Nous sommes heureux en vérité d'avoir sa biographie écrite par vous, Très fidèlement votre."

Henry Bordeaux fut inhumé au cimetière de Cognin (près de Chambéry) et dont le collège porte le nom.

 

 

 

Le romancier, la famille d'abord   

Régnier le romancier le 27 mai 1920 sous la Coupole dit : Bordeaux connaît bien son Balzac. Comme le père de la "Comédie Humaine", il produit beaucoup, une soixantaine de romans, des "voyages", une vingtaine d'essais historiques et littéraires, des mémoires. Comme lui, il prend le temps, dans chacun de ses opus, d'exposer longuement l'intrigue. Le temps de humer la saison, de peindre les joues roses de jeunes-filles de la campagne, de visiter les pierres qui seront le cadre, d'illustrer le personnage principal de l'œuvre. "

Il fut un écrivain provincial, attaché à la terre et aux traditions, un conservateur éclairé qui cherche à faire revivre les anciennes coutumes et à cultiver le pittoresque et le romantisme de la campagne.

Chez lui, la famille est la cellule sociale fondamentale, régie par l'éthique. Chez lui, les des drames domestiques finissent par laisser l'ordre traditionnel soumettre les individus même récalcitrants, à préserver le couple et la famille. La religion et l'éthique finissent par convaincre chacun de sauver l'essentiel et de se sacrifier pour la famille.

 

Dans son roman la maison, dans une demeure en pierre où naissent et meurent les grands parents, puis les parents, dans le foyer où se jouent dans l'intimité de minces drames familiaux. Au sein de cette maison, la morale protège la famille pour laisser grandir les enfants et pour vivre sa vie d'adulte au service des autres.

 

Dans son roman mariage de guerre 1942, il s'agit d'une histoire d'amour entre une femme qui admire les héros, et un homme qui finira par prendre le risque de sauver un soldat blessé et ainsi de mériter l'amour de sa future épouse.

Bordeaux n'innove pas ses techniques romanesques : dialogues simples pour présenter les protagonistes, narration chargé, citations de manuscrits et lettres.  Il sait raconter la vie de personnages attachants et agréables à suivre dans un style savoureux.



Les auteurs d'après guerre écrivaient sur des sujets plus actuels comme la conscience de soi, la vie individuelle, la politique, ou la justice sociale.  D'autres styles vont également séduire le public, styles du roman nouveau si éloignés de romans publiés entre les deux guerres.  

Ses romans avaient perdu progressivement leurs publics dans une France si différente, une France moins rurale, plus citadine, moins familiale, et moins religieuse.  
Il est presque difficile d'imaginer combien il faisait partie des écrivains influents et respectés du siècle dernier.

 

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Suzan Minot: Lust (luxure) et relations hommes femmes

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Susan Minot est née à Boston aux États-Unis en 1956, romancière diplômée en 1983 de l'université Columbia en création littéraire.

Lust and Other Stories est un recueil de 12 nouvelles publié en 1988, traitant les relations hommes femmes. Les personnages affrontent les problèmes provoqués par une relation compliquée où un partenaire est plus investi dans la relation que l'autre partenaire. Cet autre partenaire n’est pas mis en évidence dans les nouvelles, il est indifférent, son manque d'intérêt pour la relation est présenté comme un point de discorde dans les récits.

Les nouvelles de ce recueil sont intimes et personnelles. Les personnages sont sympathiques, parfois attachants dans des situations crédibles.

Certaines nouvelles décrivent une ambiance, sans intrigue, d'autres utilisent les pensées ou le flux de conscience à la première ou à la troisième personne. Les nouvelles manquent d'intrigue et de fins. Les actes importants sont décrits comme des généralités, les événements les plus importants de la vie, comme la mort, sont relatés avec distance, de manière détachée.

Les deux nouvelles sont divisées en trois sections. Les premières traitent les relations dans leur premier stade, les suivantes traitent les relations en crise, et les dernières traitent les fins et les conséquences des relations.

Suzan Minot a créé dans sa nouvelle Lust (luxure) un personnage devenu emblématique pour toute une génération dans les pays anglophones.

« Lust» est une histoire profonde qui décrit une adolescente, sans visage et sans nom, qui erre, sexuellement, pendant trois ans, ayant des relations sexuelles avec plus de quinze garçons et plusieurs autres sans nom.
La fille pense qu'elle donne de l'amour aux garçons alors qu'ils sont là pour le plaisir sexuel. La relation de la protagoniste avec les autres personnages de l'histoire fait ressortir son caractère unique, contrairement à son apparence physique.

La narratrice de Lust est adolescente, fréquente une école religieuse située loin de chez elle. Elle est active sexuellement, comme elle décrit :


« Il embrasse ma paume et dirige ma main vers sa braguette » (page6).

 

Ses escapades sexuelles avec différents garçons déterminent l'intrigue de l'histoire. Le lecteur peut deviner son comportement et ses relations, ce qui met en lumière les jeux de pouvoir entre les hommes et les femmes, en particulier lorsqu'il s'agit de sexe.

La narratrice utilise la première et la deuxième personne tout au long de l'histoire. Dans certains cas, elle utilise le « je » lorsqu'elle parle de ses expériences de vie.


« J'avais goûté la langue de Bruce» (page 3),

 

Dans d'autres, elle utilise « vous », qui représente toutes les femmes en général ; par exemple, elle dit :


« Vous commencez à vous sentir comme un morceau de veau pilé» (page 16).

 

La narratrice expose ses rencontres sexuelles, chaque rendez-vous est détaillé comme une liste d'achats émotion. Elle prend ses distances avec ses 15 rencontres sexuelles, en essayant d'imiter le comportement sexuel masculin.

Elle admet que le fait de coucher à droite et à gauche est une chose normale qui ne l'inquiète pas du tout. Elle révèle plus tard ses craintes en avouant :


« Le lendemain, on est dans un brouillard total, on délire, on est distrait, on traverse le stress et on manque de se faire écraser» (page 10).

 

Malgré l'intention de garder ses distances, la narratrice entre subtilement dans l'autoréflexion. Le ton devient honnête révélant sa douleur et sa solitude.

Elle poursuit en disant que pour un garçon, coucher avec plusieurs filles est une bonne chose, alors que pour une fille, c'est un mauvais présage. Ce n'est qu'à la fin de l'histoire que la narratrice fait ressortir ses peurs et ses inquiétudes.

La narratrice met en évidence le détachement émotionnel du personnage principal vis-à-vis des figures d'autorité, comme ses parents. Il n'existe aucun lien émotionnel entre elle et ses parents.

Elle écrit :

 

« Mes parents n'avaient aucune idée... les parents ne savent jamais vraiment ce qui se passe, surtout quand vous êtes à l'école la plupart du temps » (page 5).

 

Ses parents l'ont inscrite dans un pensionnat éloigné pour ne pas faire face aux problèmes provoqués par leur fille adolescente. Savoir que sa famille n'est pas dans le coin lui permet d'avoir toute liberté d’action.

Le médecin de l'école donnait aux élèves la pilule d'urgence sans poser de questions comme le note la narratrice :


« La blague était que le médecin de l'école donnait la pilule comme de l'aspirine » (page 8).

 

La plupart des filles de l'école utilisent la pilule, pour prévenir les grossesses non désirées lorsqu'elles s'engagent dans des escapades sexuelles. Elle pouvait prendre la pilule le matin, juste avant de se rendre à la chapelle de l'école.

La narratrice montre que même si elle voulait mettre fin à son comportement, elle ne trouvera ni soutient ni conseils. La directrice de l'internat Mme Gunther ne fournit aucune instruction sur la vie sexuelle des adolescentes, et préfère formuler des conseils sur les façons de trouver le véritable amour, car elle était tombée amoureuse de son seul petit ami, M. Gunther, avant de se marier avec lui

La narratrice n'a pas confiance en elle-même, elle se sent faible avec les hommes qu'elle fréquente, obligée de dire oui aux avances sexuelles.


Elle admet :


« Donc, si vous flirtiez, vous deviez être prête à aller jusqu'au bout » (page 9).

 

Elle déclare ensuite que les garçons se mettaient en colère si une fille refuse de céder aux avances sexuelles. Minot dessine un personnage comme quelqu'un qui souffre d’une faible estime de soi, qui se déguise en faisant la fête, en buvant l'alcool ou prenant des drogues.

C'est un personnage social, extraverti, agréable à côtoyer, mais en réalité, elle est fragile. Elle est consciente de son comportement problématique, et de ses conséquences :


« Après le sexe, vous vous recroquevillez comme une crevette, quelque chose de profond en vous est détruit » (page 16).

« Je pensais que la pire chose qu'on pouvait dire de vous était un suceuse de bites» (page 9).

 

Minot décrit les difficultés des jeunes filles occidentales à l'adolescence, en raison de la pression exercée sur elle par la société, par les garçons et par les autres filles.
Elle montre comment les filles cèdent aux avances sexuelles des garçons au début de leur apprentissage, avant de distinguer l'amour du sexe :


« on ouvre ses jambes, mais on ne peut pas, ou on n'ose plus, ouvrir son cœur » (page 17).

 

« Lust» se concentre sur la difficulté des jeunes de la société moderne à nouer des relations saines.
L'adolescente parle principalement des hommes qu'elle rencontrait plutôt que de se concentrer sur ses propres pensées et sentiments.
Elle décrit une rencontre sexuelle avec un personnage nommé Roger. Elle dit :


« Roger était rapide. Dans sa voiture,  la radio retentissait, parlant vite, vite, vite. Il recherchait toujours ma fermeture éclair. Il a été expulsé de sa deuxième année » (page17).

 

Au début, on a l'impression qu'elle se vante, mais de temps en temps, elle glisse des commentaires tels que :


« À la seconde où un garçon a mis son bras autour de moi, j'ai oublié de vouloir faire quoi que ce soit d'autre, ce qui a d'abord été un soulagement jusqu'à ce que cela devienne comme s'enfoncer dans la boue (page 6) ».

« Vous distinguez la forme floue des fenêtres et vous vous sentez devenir une grotte, absolument remplie d'air, ou d'une tristesse qui ne voulait pas s'arrêter (page 6) ",

« Si vous sortez avec eux, vous devez en quelque sorte faire quelque chose (page 6) ».

L'adolescente reçoit une satisfaction émotionnelle temporaire, mais comme elle le dit :


« Mais alors vous commenceriez à vous échapper et l'obscurité entrerait et il y aurait une caverne » (page 7).

 

Cette référence de caverne est la réalisation qu'elle n'est rien de plus qu'un objet, que sa place avec ces garçons n'est rien ; ils la voient comme un objet sexuel.

 

 "...Tout se remplit finalement de mort. Après la vivacité de l'amour, l'amour s'arrête... tu ne demandes même pas quelque chose ou tu n'essaies pas de lui dire quelque chose parce que c'est évidemment ta propre foutue faute. »
« Tu es partie. Leur regard vide vous dit que la fille qu'ils baisaient n'est plus là. On dirait que tu as disparu (11). »

 

Minot décrit brièvement les actes sexuels des filles avec chaque garçon.


« Vous feriez des promenades pour sortir du campus. Il pleuvait comme un enfer, mon pull trempé comme un mouton mouillé. Tim m'a serrée contre un arbre, les bois bruns clair et brun foncés, une maison blanche à moitié cachée avec des lumières déjà allumées. L'eau était aussi bruyante qu'un sifflement de foule. Il a fait certains commentaires sur mon front, sur mes joues. »

 

Dans un autre passage, elle passe la nuit avec un homme trop timide pour faire des avances jusqu'à ce que, lorsqu'ils s'endorment, il met son bras autour d'elle, et c'est tout. Un autre passage décrit une romance lors d'un voyage en camping, les sacs de couchage étant fermés ensemble. Dans une autre section, notre protagoniste parle sans détour de tous les types de pénis qu'elle a vus, en remarquant :


« Tim a la forme d'une banane, avec une courbe gracieuse. Ils sont tous différents. Willie est comme un tas de noix quand il ne se passe rien, un autre est aussi mince qu'un hot-dog mince. Mais c'est comme des visages ; on n'est jamais vraiment surpris ».

C'est à travers ces différentes histoires, qui font partie de la même histoire, que « Lust» progresse. Il se termine à un endroit différent de celui où il a commencé.

 

Technique de Suzan minot

Suzan minot utilise un langage précis, bien maîtrisé, minimaliste, préférant les mots simples et les phrases courtes. Les nouvelles sont atypiques, manquent de nombreux éléments de la fiction traditionnelle comme le développement des personnages, la description des lieux, ou l'évolution de l'intrigue.

Cette écriture minimaliste est devenue dans une certaine mesure un modèle stylistique courant dans la fiction courte américaine moderne.
Ce texte de Minot demeure populaire, il témoigne du dénigrement émotionnel que les femmes subissent malgré les progrès de la condition féminine.

 

Les années 80

C’est une nouvelle des années 80. À notre époque, la sexualité féminine est plus libre, moins stigmatisée, de même que la contraception.
Par contre, ce texte de Minot relate une autre vérité sur la différence entre l’amour et le sexe:


« C'est comme si un pétale était arraché à chaque fois. »

 

Les années de libérations sexuelles n’ont pas changé les règles de l’attirance, du désir sexuel. Les besoins sexuels des femmes ne sont pas toujours satisfaits dans un comportement sexuel féminin qui copie le comportement masculin. La liberté sexuelle devrait être modérée par la conscience, par identifier ses réels besoins.
Cette histoire traite du silence et le manque de respect, implicite et explicite ressenti par certaines femmes dans leurs relations amoureuses avec les hommes. Minot ne parle pas des hommes, n’explique pas leurs motivations ou leurs difficultés. Elle se concentre sur les femmes.
Dans ce sens, c’est un texte féministe des années 80 qui garde son intérêt pour comprendre le point de vue féminin des ces années sur les relations sexuelles.

 

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Simenon : Fiançailles de monsieur Hire : Analyses

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monsieur Hire

 

 

 

 

 

Simenon décrit le paysage délétère qui se dessinait dans les années 30 à la suite de la montée en puissance des nazis et des extrémistes. Ce livre a été écrit entre 1932 et 1933, sa parution chez Fayard date de 1933.

Quartier du Villejuif des années 30. Un banal carrefour entre grande ville et campagne.
Femme violée, laissée pour morte sur un terrain vague, sac à main disparu, argent envolé.
Les soupçons rapidement portés par une concierge se dirigent vers un locataire, car il ne rentre jamais si tard, et elle a aperçu chez lui une serviette de bain ensanglantée. 


Dans le voisinage, tous les soupçons se portent sur monsieur Hire, de son nom Hirovitch, juif d'origine russe, taciturne et austère, différent des autres et mal aimé. Monsieur Hire est le juif, l'étranger, le migrant, la médiocrité et le suspect chassé par la foule en meute

Commence alors pour cet homme sans défense, victime de la complicité d'une foule haineuse, une lente et inexorable descente aux enfers. Il sait en effet, pour son malheur, que le véritable meurtrier est Emile, l'amant d'Alice, une femme dont il est secrètement amoureux et qu'il épie depuis longtemps de sa fenêtre.

 

Un jour, accomplissant enfin un de ces gestes qui le relient au désir et à la vie, sur un signe d'Alice, il la rejoint dans sa chambre. Fragile, avide d'amitié et de tendresse, ébloui par cet amour qui semble s'offrir à lui, leurré par une promesse de fiançailles, il jure d'abord de taire le nom du coupable, puis écrit une lettre de dénonciation, si confuse et comme lui si anodine qu'elle ne sera pas crue. Dès le lendemain, de retour chez lui, le piège tendu par Alice se referme sur lui: les preuves l'accablent. Manquant de se faire lyncher par la foule,
Il se réfugie, terrorisé, sur le toit de sa maison, glisse et trouve la mort.

M. Hire mort, la foule regrette son attitude. Elle espère que le défunt ait parvenu à poster au Procureur de la République une lettre révélant la véritable identité de l’assassin.
Puis la foule oublie, jusqu'à la prochaine fois.


La vie de M. Hire est bouleversée par le meurtre d’une femme et par son amour/ désir, pour Alice, la jeune servante, qui lui fait entrevoir la possibilité d’échapper à la vie triste et malheureuse qu’il mène. M. Hire croit pouvoir commencer une nouvelle étape de sa vie grâce à Alice, mais, naïf et inexpérimenté, il a mal interprété les sentiments de la serveuse et donc sa fin sera tragique.

 

 monsieur Hire film

 

Éric Bonnefille décrit le livre ainsi :

« Les fiançailles de M. Hire, de Simenon, est un roman terrible, à l’atmosphère particulièrement déprimante. M. Hire est un personnage dont le comportement, solitaire et marginal, attire les soupçons des voisins lorsqu’un meurtre est commis dans le quartier. »

E. BONNEFILLE, Julien Duvivier. Le mal aimant du cinéma français (19401967), Paris, L’Harmattan, 2002,Vol II, p 41.

 

 

Analyses du roman: les Fiançailles de Monsieur Hire

Simenon nommait « durs » ses romans, le plus souvent policiers, où Maigret n'apparaissait pas. Il y en eut, 117 entre 1931 et 1972. « Les Fiançailles de Monsieur Hire » est l'un d'eux et date de 1933.

Sous cette appellation, « romans durs » sont classés les romans postérieurs à l’apparition du commissaire Maigret dans lesquels Simenon tente de s’adresser à un public littéraire plus exigent, en cherchant à entrer dans le domaine de la vraie littérature.
Les romans durs de Simenon se ressemblent dans leurs structures. Jacques Dubois propose un schéma typologique:

- un événement, le héros rompt avec ses habitudes, ses fonctions et les normes de son milieu
- sa rupture est consacrée par son crime ou un crime autour de lui
- il connaît l’évasion, l’aventure et un certain envers des choses dans un monde trouble
- sa libération est consacrée par une rédemption;
- il échoue, il devient fou, soit qu’il revient au départ avec une impression de néant;
- le héros a conquis, en cours d’expérience, une sorte de lucidité et il a adressé un bilan de soi, de sa vie

GOTHOT-MERSCH, C.- DUBOIS, J.- KLINKENBERG, J-M.- RACELLE-LATIN, D.- DELCOURT, C., Lire Simenon. Réalité/ Fiction/ Ecriture, Paris-Bruxelles, Nathan/Labor, 1980.

 

Pour mieux comprendre la particularité de cette nouvelle, il est utile de comprendre il faut comprendre quelles sont les composantes de cet univers fictif.


Comme le souligne Danielle Racelle-Latin :

« Selon un schéma romanesque bien connu, il ne commence à y avoir de l’histoire chez Simenon qu’à partir du moment où le héros rompt avec un ordre de vie fait de mille et une habitudes ritualisées, lesquelles garantissent son intégration au milieu (familial ou professionnel) ou, du moins, aidaient à le définir de façon conforme au rôle qui lui reconnait son entourage. »

GOTHOT-MERSCH, C.- DUBOIS, J.- KLINKENBERG, J-M.- RACELLE-LATIN, D.- DELCOURT, C., Lire Simenon. Réalité/ Fiction/ Écriture, Paris-Bruxelles, Nathan/Labor, 1980.

La rupture peut amener le héros simenonien à deux parcours différents: la désillusion et l’échec ou la libération définitive.

« La rupture, amorce d’un devenir singulier, d’une destinée ou de l’Aventure proprement dite, peut s’accompagner d’une valeur affective positive et se présenter comme une libération.
À l’inverse, elle peut être subie négativement comme l’effet d’une force fatale, délétère. Il n’empêche, dans l’un et l’autre cas, elle prend une signification qui, par-devers les personnages, dépasse le seul registre psychologique. »


M. Hire, un homme marginal, maladroit, à l’air louche, qui, soudainement, se trouve au centre de l’attention dans un cas de meurtre. Mais avant de procéder, il faut définir qui sont les protagonistes des romans de Simenon, à cet égard Jacques Dubois dresse un portrait clarifiant des petites gens :

« Simenon se réclame volontiers d’un intérêt et d’une sympathie pour les petites gens. Tout laisse voir qu’il entend par là non les prolétaires qui sont, en gros, absents de son univers de représentation, mais une certaine fraction de la classe moyenne, celle où dominent les isolés, les humiliés, les vaincus. Si ceux-ci ne sont pas toute la petite bourgeoisie, ils en sont une composante typique dans la mesure où l’évolution du capitalisme tend à isoler cette classe et à la réduire au silence, dans la mesure surtout où elle déclasse certains de ses agents et les laisse en arrière du mouvement de l’histoire. L’attention de Simenon à l’égard des petites gens, pour légitime et généreuse qu’elle soit, n’en relève pas moins d’un effet idéologique bien défini: elle fait d’un type social singulier l’humanité commune, le représentant de tout l’homme. »

 

La vision de la société est parcellaire chez Simenon, il n’offre pas une vision globale de la société, de ses dynamiques et ses liens, il éclaire une zone, un personnage, en insistant sur le fond. Il dessine une vie et non pas des vies. Dubois affirme :

« Certaines incapacités à saisir l’ensemble des composantes de la société et leurs relations. Il n’est pas étonnant dès lors que Simenon se dise volontiers indifférent à la politique et à l’histoire. Il n’a pas choisi cette indifférence; elle lui est imposée par sa position et elle empêche le tableau social que propose son œuvre d’avoir, faute de base socio-politique, la dimension balzacienne que l’on pouvait attendre.»

GOTHOT-MERSCH, C.- DUBOIS, J.- KLINKENBERG, J-M.- RACELLE-LATIN, D.- DELCOURT, C., Lire Simenon. Réalité/ Fiction/ Écriture, Paris-Bruxelles, Nathan/Labor, 1980.

L’enquête policière est présente dans les fiançailles de M. Hire aussi, comme dans la série des Maigret, sans constituer la partie la plus importante de l’intrigue. L’enquête est un prétexte pour montrer la crise d’un innocent soupçonné d’avoir tué une femme. Les policiers sont éloignés de la figure immense du commissaire Maigret. Ils sont plus réels, moins héroïques, et moins intelligents. Ils boivent pendant le service, dorment dans le lit de M. Hire, lorsqu’ils l’attendent pour l’interroger.

« Dans la loge, près de la table couverte d’une toile cirée brune, ils s’impressionnaient l’un l’autre. Ils n’étaient pas à deux cents mètres du terrain vague où, quinze jours plus tôt, un dimanche matin, on avait découvert le cadavre d’une jeune femme tellement mutilé qu’on n’avait pas pu l’identifier.»

M. Hire, dans la description du narrateur

« Il n’était pas gros. Il était gras. Son volume ne dépassait pas celui d’un homme très ordinaire, mais on ne sentait ni os ni chair, rien qu’une matière douce et molle, si douce et si molle que ses mouvements en étaient équivoques. »

Cette représentation souligne sa différence par rapport aux autres. Ses actes et ses mouvements sont conditionnés par son embonpoint. La description vise aussi à introduire l’ambiguïté de sa figure qui suscite méfiance et attire les soupçons des habitants des lieux.

« Dans la rondeur de son visage se dessinaient des lèvres bien rouges, de petites moustaches frisées au fer, comme dessinées à l’encre de Chine et, sur les pommettes, des roseurs régulières de poupée.»

Ses actions quotidiennes sont les mêmes, il observe une routine monotone, presque sans variation jusqu’au meurtre et à la rencontre avec la jeune fille, qui apparaît dans toute sa fraîcheur et sa vitalité.

Le mystère entoure M. Hire. Personne ne sait à quel travail il se dédie, mais la réalité est plus banale que l’imagination

« C’est un de ces types qui promettent je ne sais combien par jour pour un travail facile et qui, moyennant cinquante ou soixante francs, envoient aux gens une boîte d’aquarelle qui en vaut vingt et six cartes postales à colorier. La concierge en était déçue. »

La femme Alice est une jeune bonne aux caractéristiques physiques et psychologiques opposées à celles de M. Hire; belle, sensuelle maligne et astucieuse.

La concierge est un personnage important, une figure légendaire dans la vie sociale française entre les deux guerres, figure de mensonges, de délations, et d’intrusion. Elle dénonce à la police ce locataire qui l’inquiète sans fondement ni preuve.
C’est elle qui soupçonne M. Hire d’avoir commis le meurtre et le dénonce à la police

« Je lui ai monté un catalogue et, pendant que la porte était entrouverte, j’ai aperçu une serviette pleine de sang… »

Elle donne aussi au lecteur la première description sommaire du protagoniste :

« Un petit, un peu gros, avec des moustaches frisées, qui porte toujours une serviette noire sous le bras. »

Ce portrait suggère les éléments qui distinguent M. Hire des autres personnages: physique arrondi, moustaches noires et frisées avec sa serviette toujours sous le bras. Mais la concierge introduit aussi un autre élément qui deviendra un thème constant et croissant dans le roman, celui de la peur

« Je n’oserais plus le rencontrer dans l’escalier, haleta la concierge. D’ailleurs, j’ai toujours eu peur de lui. Et tout le monde !»

« Tenez, quand il passe, il a l’habitude de caresser la tête de ma petite. Eh bien, cela me fait peur, comme si.. »

Alice est la jeune serveuse que M. Hire espionne, mais elle sait qu’il la regarde

«Il y avait un miroir devant elle, au-dessus d’une toilette en bois tourné. C’est ce miroir qu’elle regardait, qu’elle continua à regarder en tirant de bas en haut sur sa robe pour la faire passer par-dessus sa tête. »

Elle est le contraire de M. Hire, jeune et pleine de vie, et voluptueuse.

Émile est l’amoureux d’Alice, il connaît M. Hire et le regarde avec mépris :

« L’amoureux était maigre, mal portant. Son regard ne se posait jamais sans ironie sur M. Hire »

Alice est dépendante de son petit ami :
« L’amoureux avait les mains dans ses poches, le pardessus ouvert. Et la bonne se suspendait à son bras comme une gosse qui craint de se perdre. »

Émile ne pense qu’à lui-même et ne s’occupe pas d’elle
«Tout près d’Alice aussi, il y avait Émile, les mains dans les poches, le visage maladif et froid. Elle le regardait, mais il ne la voyait pas. Il y avait de la fièvre dans ses yeux.»


Un autre personnage important : la foule, qui pense comme un seul Individu, qui apparaît effrayant quand elle est sous le coup de la colère. La fin du livre est emblématique, l’auteur s’intéresse au destin de M. Hire tandis qu’il laisse de côté le sort des vrais coupables.

Le commissaire suspecte M. Hire à cause de ses origines étrangères, de ses activités précédentes et de ses fréquentations; il en arrive à inspirer à M. Hire de la crainte :

« C’en était fini de l’audace, des explications d’homme à homme. Il répondait désormais aux questions avec l’humilité effrayée d’un écolier qu’on interroge »
Le commissaire fait aussi des insinuations à propos de la vie privée du protagoniste

« Rien ne prouve que la pauvre femme a été assassinée pour son argent. Et l’on voit de temps en temps certains messieurs solitaires se livrer soudain… »

Le commissaire et ses agents sont loin de la grandeur du Commissaire Maigret, ne possèdent ni son intelligence ni son humanité, ils se comportent comme les gens ordinaires

« Il n’était qu’une heure du matin. Le commissaire dormait, tout habillé, sur le lit de M. Hire. »

 

Monsieur Hire et Alice

Les deux personnages s’opposent par leur aspect physique et par leurs attitudes. M. Hire est gros, petit, aux moustaches noires, aux lèvres rouges et aux pommettes roses, impassible, sans expression. Il a une façon de marcher assez caractéristique

« M. Hire, la serviette sous le bras, se faufilait en se dandinant […] M. Hire courut comme ceux qui ne sont pas habitués à courir, et comme les femmes, en jetant les jambes de côté »

« M. Hire pressait le pas, la poitrine en avant, la serviette sur le flanc, finissait par courir comme il courait toujours pour les dix derniers mètres. »

« M. Hire marchait vers la porte d’Italie, sa serviette sur le bras, de son pas sautillant, se faufilant entre les passants, il était précédé par le petit nuage gris que formait sa respiration. »

Sa première description physique est faite par la concierge; elle compare son visage à celui d’une poupée, à cause de ses pommettes roses, insiste surtout sur sa chair qui molle et sur son visage de cire.

Alice est la seule qui réussit à rompre ce masque, quand elle entre dans sa chambre :

« Lentement, si lentement que la progression était imperceptible, le visage de cire de M. Hire s’animait, devenait humain, anxieux, pitoyable. »

La routine quotidienne est une constante chez M. Hire; il répète les mêmes gestes et tout le monde connaît ses habitudes et ses horaires, puisqu’ils sont fixes; jamais d’imprévus dans la vie de M. Hire, jusqu’à la découverte du cadavre et au soupçon jeté sur cet homme à l’apparence bizarre et qui n’a pas de femme ni d’amis dans le quartier.

Par contre, Alice est jeune, sensuelle et pleine de vitalité.

« Son premier mouvement fut pour libérer ses cheveux qui roulèrent, pas très longs, mais abondants, d’un roux soyeux, sur ses épaules. Et elle se frotta la nuque, les oreilles, dans une sorte d’étirements voluptueux. […] Elle était jeune, vigoureuse […] La tête était un peu penché et cela soulignait le dessin des lèvres charnues, cela raccourcissait encore le front, alourdissait la masse sensuelle des cheveux roux, gonflait le cou, donnait l’impression que la femme tout entière était faite d’une pulpe riche, pleine de sève. »

Elle est pulpeuse comme un fruit. Il y a une scène dans laquelle Alice mord une orange :

« Une orange glacée dont elle arrachait la pelure avec les ongles. Le jus giclait, astringent.
Les petites dents pointues mordillaient la pulpe, la langue raidie s’enfonçait, les lèvres aspiraient, l’odeur du fruit se répandait à plusieurs mètres. »

Simenon décrit sa façon sensuelle de fumer :
« Elle la fuma en arrondissant les lèvres sur le rouleau du tabac, comme tous ceux qui fument pour la joie pittoresque et non pour le goût du tabac. Les odeurs se mélangeaient. C’était à la fois aigre et fade et cela semblait émaner de cette nuque de rousse qui était ronde et droite comme une colonne».

La sensualité de la jeune bonne enchante M. Hire :

« Et il sentait de tout près l’odeur de la servante [...] C’était une odeur chaude où il y avait des fadeurs de poudre de riz, la pointe plus aiguë d’un parfum, mais surtout son odeur à elle, l’odeur de sa chair, de ses muqueuses, de sa transpiration. »


Alice sait qu’il la regarde et en plus elle connaît son pouvoir de séduction :
« Elle jouait son rôle. Elle feignait de ne pas le voir, d’être à son aise, indifférente. Deux fois, elle se poudra et se mit du rouge. Deux fois aussi, elle tira sur sa robe comme si elle eût surpris M. Hire à regarder ses genoux. »

« Elle frémissait. Tout son être frémissait, tout était vivant et chaud. »

« Son corps lourd, charnu, dégageait une chaleur intense et il était étalé là, dans la chambre, dans le lit de M. Hire, comme un foyer de vie exubérante. M. Hire regardait le plafond. Il lui semblait que toute la maison devait entendre les échos, sentir les palpitations de cette vie. »

Quand elle essaie de le séduire, elle se rend compte avec étonnement que

« C’était impossible de tendre la main à un homme aussi immobile, aussi lointain. »

Simenon détaille la chute et la stigmatisation d’un innocent, l’histoire d’un homme timide, naïf marginal, d’origine étrangère, la foule haineuse, et une femme qui se sert de son charme pour dissimuler le crime d’un amant qui la domine, en impliquant un innocent. Un jeu de rapport force dont Monsieur Hire ne possède aucune carte.

Monsieur Hire est un homme que tout exclut de la vie : le vide, dont il semble issu et auquel tout semble le condamner à retourner.
Ce roman révèle la cruauté latente d'un destin qui inverse toutes choses en leur contraire. Tout conspire contre monsieur Hire, la foule, les circonstances.
La force du livre résulte du sentiment de malaise dès les premières pages, devine et pressent nécessairement ce
que le héros semble vouloir ignorer.

 

Deux films : Panique et Monsieur Hire

Deux films à deux époques historiques différentes ont interprété ce roman ; le premier, au titre éloigné de celui du livre: Panique a été tourné en 1946 par le réalisateur Julien Duvivier qui avait précédemment participé à l’adaptation d’un autre livre de Simenon. L’acteur qui incarne le protagoniste est Michel Simon, à la longue barbe noire et à l’aspect effrayant, et qui lançait déjà son regard dans les affiches. Viviane Romance, la femme fatale par excellence, joue le rôle de la jeune servante.

 



Quarante ans après, une autre adaptation est sortie au cinéma avec beaucoup de succès, celle tournée par Patrice Leconte en 1989. Le protagoniste masculin était interprété par Michel Blanc et sa partenaire féminine était Sandrine Bonnaire.

 

 


Deux adaptations, deux conceptions du cinéma et de la mise en scène d’un roman difficile à rendre à l’écran.

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Françoise Sagan: anti romance

Sagan---anti-romance

Sagan   anti romance

 

 

En 1954, Simone de Beauvoir publie son roman les mandarins et décroche le prix Goncourt. Elle s'interroge sur la possibilité de concilier désir et responsabilité sociale, épanouissement personnel et couple.

Même année, le premier roman d'une jeune de 17 ans, habilement commercialisé par son éditeur, retient l'attention du public et de la critique, et remporte en mai le prix des Critiques.

 

 

sagan  francoise bonjour tristesse

 

Bonjour tristesse 1954

Bonjour tristesse de Françoise Sagan devient un best-seller en France puis aux États-Unis. Le roman est une romance familiale plutôt qu'une romance proprement dite.

Le roman a choqué et ravi les lecteurs par sa représentation de l'adolescence sexualisée, amorale, absorbée par les plaisirs et le confort égoïste plutôt que par le devoir ou par la recherche du véritable amour.
Cécile, jeune parisienne de dix-huit ans, sort et fréquente en compagnie de son père Raymond, un quadragénaire veuf séduisant, frivole et libertin. Cécile va d'un garçon à un autre, elle s'ennuie, est triste.
«Paris, le luxe, la vie facile. Je crois bien que la plupart de mes plaisirs d'alors, je les dus à l'argent : le plaisir d'aller vite en voiture, d'avoir une robe neuve, d'acheter des disques, des livres, des fleurs. Je n'ai pas honte encore de ces plaisirs faciles, je ne puis d'ailleurs les appeler faciles que parce que j'ai entendu dire qu'ils l'étaient..

Avec son père et sa maîtresse Elsa âgée de vingt-neuf ans, elle passe l’été sur la Côte d’Azur, insouciants et légers, existence hédoniste, luxe, nonchalance et plaisirs. Cécile flirte avec Cyril, un jeune voisin, étudiant.
Avec lui elle découvre la sexualité :

"À deux heures, j’entendis le léger sifflement de Cyril et descendis sur la plage. Il me fit aussitôt monter sur le bateau et prit la direction du large. La mer était vide, personne ne songeait à sortir par un soleil semblable. Une fois au large, il abaissa la voile et se tourna vers moi. Nous n’avions presque rien dit :
« Ce matin…, commença-t-il.
– Tais-toi, dis-je, oh ! tais-toi… »
Il me renversa doucement sur la bâche. Nous étions inondés, glissants de sueur, maladroits et pressés ; le bateau se balançait sous nous régulièrement. Je regardais le soleil juste au-dessus de moi. Et soudain le chuchotement impérieux et tendre de Cyril… Le soleil se décrochait, éclatait, tombait sur moi. Où étais-je ? Au fond de la mer, au fond du temps, au fond du plaisir… J’appelais Cyril à voix haute, il ne me répondait pas, il n’avait pas besoin de me répondre.
La fraîcheur de l’eau salée ensuite. Nous riions ensemble, éblouis, paresseux, reconnaissants. Nous avions le soleil et la mer, le rire et l’amour, les retrouverions-nous jamais comme cet été là, avec cet éclat, cette intensité que leur donnaient la peur et les autres remords ?…
J’éprouvais, en dehors du plaisir physique et très réel que me procurait l’amour, une sorte de plaisir intellectuel à y penser. Les mots « faire l’amour » ont une séduction à eux, très verbale, en les séparant de leur sens. Ce terme de « faire », matériel et positif, uni à cette abstraction poétique du mot « amour », m’enchantait, j’en avais parlé avant sans la moindre pudeur, sans la moindre gêne et sans en remarquer la saveur. Je me sentais à présent devenir pudique."

Raymond reçoit la visite d'une ancienne amie de sa femme, Anne Larsen, femme de quarante-deux ans, directrice d’une maison de couture. Raymond s’éprend d’elle. Anne s’installe à la villa qu’Elsa quitte, puis Raymond annonce à Cécile sa décision de renoncer aux amours éphémères et d'épouser Anne.
D'abord heureuse à cette nouvelle, elle découvre cependant peu à peu que ce mariage risque de mettre de l'ordre dans son existence, de menacer son bonheur et son style de vie.

Elle obtient que Cyril et Elsa feignent d’être amoureux, devant Raymond qui ne tarde pas à s’offusquer et finit par revenir à Elsa. Anne le découvre, et furieuse quitte la maison. Un peu plus tard, elle se tue dans un accident de voiture.
Cécile et son père reviennent à Paris, reprennent leur existence insouciante. La vie de Cécile sera toujours teintée de tristesse
"Aujourd'hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres

 

Sagan   un certain sourire

 

 

Un certain sourire 1956

Sagan devient une figure iconique des années 1950 et 1960. Elle représentait la jeunesse, l'insouciance, et le côté immoral assumé. Elle est plus célèbre que sa littérature, sa biographie intéresse plus que ses romans. Ses romans ne sont toujours pas mentionnés dans les manuels scolaires en France.

Après Bonjour tristesse, les romans de Sagan appartiennent au genre de la romance : récits légers d'amour et de séparation se déroulant dans les classes aisées, dans le milieu raffiné des arts et des médias parisiens.

Dominique, une jeune fille qui mène sa vie entre des études en droit à la Sorbonne, et l'amour de Bertrand. Elle s’ennuie :
«Il me fallait quelqu'un ou quelque chose. Je me disais cela en allumant ma cigarette, presque à voix haute : quelqu'un ou quelque chose et cela me paraissait mélodramatique.»
Elle rencontre Luc, l’oncle de Bertrand, un charmant quadragénaire, séduisant et marié. Elle désire aimer sans penser sans se soucier du temps, veut vivre au présent, «J'étais jeune, un homme me plaisait, un autre m'aimait. J'avais à résoudre un de ces stupides petits conflits de jeune fille ; je prenais de l'importance. Il y avait même un homme marié, une autre femme, tout un petit jeu de quatuor qui s'engageait dans un printemps parisien. Je me faisais de tout cela une belle équation sèche, cynique à souhait


Françoise, épouse de Luc, prend Dominique sous son aile, et ne voit rien. Bertrand s’indigne et rompt avec la jeune femme.


«Le bonheur est une chose plane, sans repères. [...] Peut-être le bonheur, chez les gens comme moi, n'est-il qu'une espèce d'absence, absence d'ennuis, absence confiante. À présent je connaissais bien cette absence, de même que parfois, en rencontrant le regard de Luc, l'impression que tout était bien, enfin. Il supportait le monde à ma place. Il me regardait en souriant. Je savais pourquoi il souriait et
J’avais aussi envie de sourire. [...] Je me surpris dans la glace et je me vis sourire. Je ne m'empêchai pas de sourire, je ne pouvais pas. À nouveau, je le savais, j'étais seule. J'eus envie de me dire ce mot à moi-même. Seule. Seule. Mais enfin, quoi? J'étais une femme qui avait aimé un homme. C'était une histoire simple ; il n’y avait pas de quoi faire des grimaces.»
En 1958, le roman fut adapté au cinéma par Jean Negulesco, avec Christine Carrère, Rossano Brazzi, Joan Fontaine.

 

Sagan   Dans un mois dans un an

 

 

Dans un mois, dans un an (1957)

Fanny et Alain, éditeur à Saint-Germain-des-Prés, tiennent salon une fois par semaine, recevant leurs jeunes amis écrivains, artistes et mondains agréables.
Alain se demande s'il ne s'est pas trompé de vie, en étant au côté d'une femme terne alors qu'il aime en secret la belle Béatrice, comédienne en quête d'un grand rôle. Un de leurs amis, Bernard, journaliste et romancier encombré d’une épouse fidèle, mais fade, Nicole, est l'heureux amant de Béatrice, mais tente vainement de séduire Josée, une fille libre et insaisissable. Alcool, plaisirs parisiens, futilités, ces personnes sont à la recherche du sens de la vie sociale et de la vie tout court, et font le malheur de leurs proches.
Quand Alain, Bernard ou Béatrice auront atteint leur but, que restera-t-il de leurs succès ou de leurs échecs, quelques moments de bonheur, un peu d'amertume et beaucoup de tristesse. C'est tout.

 

Sagan, sexe sans sentiment et sans culpabilité

L'univers de Sagan est peuplé de lassitude chic du monde, de cafés et de soirées où journalistes, directeurs de théâtre, mannequins et actrices se rassemblent pour flirter, parler, boire et tomber amoureux. Elle suit son public, car elle captait une atmosphère ambivalente d'attirance, et de répulsion face à la superficialité de la nouvelle France consumériste. Les personnages de Sagan prennent pour acquis les plaisirs matériels: voyages, vacances sur la Côte d'Azur, loisirs, bonne nourriture et boissons. Ils sont aussi désorientés, conscients parfois avec complaisance du vide qui entoure leur existence et notent avec douleur qu'ils vivent dans un vide moral.

Les héroïnes des deuxième et troisième romans de Sagan, Un certain sourire (1956) et Dans un mois, dans un an (1957), partagent la liberté sociale et sexuelle de Cécile de Bonjour tristesse, et son sentiment résigné, doux amer qu'il n'y a rien de significatif à faire de cette liberté. L'ennui comble le vide.

Elles tombent amoureuses, affrontent les conflits entre amour et autonomie personnelle, entre sentiments et société, entre devoir et désir.

Le monde de Sagan refuse les valeurs transcendantes, c’est un monde sans Dieu, sans vérités morales absolues, sans sens, la liberté est la condition inconfortable de l'existence de ses protagonistes plutôt que leur but.

L'influence de l'existentialisme est remarquée par les critiques, et reconnue par Sagan elle-même, bien que Sagan n'ait jamais partagé le sens de la responsabilité personnelle et politique, ni l'éthique de l'engagement proposés par Sartre.

L'impact de Simone de Beauvoir est présent. Simone de Beauvoir formule son rejet des modèles proposés d'épanouissement féminin : le mariage et la maternité, cherche une alternative : indépendance financière, autonomie, et engagement sociopolitique. Les héroïnes de Sagan, dont le champ de réflexion et d'action ne s'étend pas plus loin que les relations personnelles et les loisirs ne partagent pas les opinions de De Beauvoir.

Dans ce monde sans absolu, des rencontres sexuelles agréables et occasionnelles devraient suffire à certains moments de bonheur, la liberté est un moyen, mais de quoi? Le couple est incertain, et ne peut être la solution.

Ni passion, ni romance, les héroïnes assument leur propre liberté sexuelle et la valeur qu'elles attachent à l'autodétermination. La relation idéale proposée à Dominique, l'héroïne étudiante d'Un certain sourire, par Luc, homme séduisant, marié et plus âgé, est "une aventure sans lendemain et sans sentimentalité" (Sagan 1956 : 79) dans lequel le désir et l'intérêt mutuels permettront à chacun de suspendre brièvement l'ennui qui ronge la vie. Une relation sans conséquences sur le reste de la vie. Dominique accepte. Dans le roman Dans un mois, dans un an, Josée emmène Jacques chez elle pour répondre à une attirance désinvolte :


" Il était assez beau, mais vulgaire et sans intérêt" (Sagan 1957 : 16), et passe ensuite trois jours à l'hôtel avec son ex-amant Bernard, pour ne pas le décevoir, car il l'aime toujours:
" Un vrai bonheur, une fausse histoire d'amour " Dans un mois, dans un an 1957 : 105).

Ces héroïnes sont antisentimentales, traitent le sexe et l'amour de la même manière que les personnages masculins chez Sagan. Leur liberté n'invente pas un modèle, mais copie le modèle masculin dans les relations : le lien n'est pas essentiel, l'amour est aléatoire, transitoire, une menace pour l'indépendance.

Dominique, malgré ses efforts, tombe amoureuse de Luc, le "certain sourire" avec lequel elle termine son récit marque la fin de cet amour et de son plaisir, une fin teintée de résignation, de solitude retrouvée, et de détachement affectif retrouvé.

"Je ne m'empêchai pas de sourire, je ne pouvais pas. À nouveau, je le savais, j'étais seule .... Seule. Seule. Mais enfin, quoi ? J'étais une femme qui avait aimé un homme. C'était une histoire simple ; il n'y avait pas de quoi faire des grimaces." Certain sourire, 1956, 35 (125)

Josée termine son histoire en aimant Jacques, mais en reconnaissant la vérité de la prophétie de Bernard : "Un jour vous ne l'aimerez plus et un jour je ne vous aimerai sans doute plus non plus. Et nous serons à nouveau seuls et ce sera pareil"
Dans un mois, dans un an 1957, (188).

Cécile dans Bonjour tristesse savoure un moment de bonheur dans le lit de Cyril, le quitte pour un autre, défend un monde de futilité sans pour autant échapper à sa tristesse.

Les histoires d'amour de Sagan sont aux antipodes des scénarios classiques de la romance, où la solitude est finalement remplacée par le bonheur avec un véritable amour.

Les récits de Sagan sont construits sur l'intrusion dans ce monde dépassionné des émotions intenses et maladroites, de sentiments qui perturbent la teneur "civilisée, adulte, raisonnable" (Sagan 1956 : certain sourire, 1956, 87) de ses relations.

Dans le roman Dans un mois, dans un an, Josée cherche Jacques dans le Quartier Latin, dans un besoin désespéré de l'avoir avec elle
" Même pour être battue ou repoussée "
Dans un mois, dans un an 1957, 129

L'amour, chez Sagan, par opposition au simple désir, signifie vouloir être avec l'autre même si cela n'apporte aucune gratification.

Dominique se rassure : "Nous nous plaisions, tout allait bien"

Luc décrit "cet effort bouleversant qu'il faut accomplir pour aimer quelqu'un, le connaître, briser sa solitude"

Si les romans de Sagan sont antisentimentaux et antiromantiques, lorsque ses protagonistes tombent amoureux, ils entrevoient un mode de relation plus empathique et attentif, les rencontres sont agréables, mais provisoires. Le bonheur est éphémère, la sexualité est une consommation partagée.

Pour les femmes chez Sagan, la tentative de vivre une romance durable se solde par la souffrance et même, dans le cas d'Anne, par la mort, comme si l'idéal de fidélité et de complicité n'avait pas sa place dans un monde dépourvu de sens, résigné aux plaisirs passagers et au vide permanent.

Le portrait que fait Sagan de la société d'après-guerre souligne le non-sens de la modernité, la liberté par rapport aux anciennes conceptions morales s'accompagne d'un sentiment désolé d'un vide éthique. Ses jeunes héroïnes assument leur liberté sociale et sexuelle, mais leur sphère d'action reste dans des domaines féminins liés aux relations et aux émotions.

Les héroïnes de Sagan démontrent leur capacité à adopter des modèles masculins de détachement émotionnel, d'autonomie et de vie indépendante, mais ne semblent pas résoudre le dilemme de la relation, de la solitude et du sens de la vie.

Dans les romans de Sagan, les femmes ne proposent aucune critique, ne formulent aucune proposition. Les héroïnes rejettent les modèles maternels pour s'identifier aux figures paternelles masculines (Bonjour tristesse est un bon exemple) qui encouragent l'engagement dans la vie publique, la liberté sexuelle, le détachement émotionnel. Le modèle du désir sexuel masculin est sublimé au détriment de l'amour féminin, et de la maternité.

 

 

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Vita sexualis de Mori Ogai

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Banni peu de temps après sa publication en 1909, VITA SEXUALIS  n'est pas un roman érotique selon nos critères d'aujourd'hui . Aucune description érotisée, aucune sensualité exprimée, aucune nudité affichée. C'est un livre sur la conscience sexuelle, sur l'apparition du désir dans la vie d'un adolescent, sur la lutte entre le désir, les idées et les traditions dans un Japon bouleversé durant les années de l'ère Meiji.

 

Mori Ogai (1862-1922)

Médecin, haut fonctionnaire, traducteur de littérature allemande, historien et écrivain, Mori Ogai est l'une des figures majeures avec Natsume Sôseki de la littérature moderne japonaise. Marqué par les influences occidentales (il fera un séjour d'études en Allemagne), il ne cesse de s'interroger sur la " Japonité " et opérera à partir des années 1910 un retour vers des valeurs plus traditionnelles.

Après la restauration de Meiji, il part apprendre l'allemand à Tokyo avant d'entrer à l'Université de Tokyo en 1873. En 1884, il voyage en Allemagne en tant que boursier du ministère des Armées. Il travaille pendant quatre ans dans des laboratoires réputés à Berlin où il poursuit ses recherches sur la prophylaxie. Il découvre la société occidentale et ses œuvres : Sophocle, Halévy, Dante, Hartmann, sa peinture et son théâtre.
En 1888, de retour au Japon, il décide d'établir les bases d'une science japonaise moderne. Il crée des revues de médecine. Désireux d'introduire la littérature occidentale au Japon, il traduit et publie des auteurs tels que Calderón, Lessing, Daudet ou Hoffmann. Il publie Shosetsuron (des romans) pour présenter les théories naturalistes d'Émile Zola. Pendant la guerre sino-japonaise (1904-1905) et la guerre russo-japonaise, Ogai Mori subit les conséquences d'une politique de censure.
D'un autre côté, il s'interroge quant au développement de son pays, au malaise social naissant dû à la vague d'industrialisation accélérée et à la place de l'individu au sein de la société.


Mori a été le premier romancier japonais à étudier la littérature occidentale à sa source, et comme on peut le deviner, ces productions littéraires et académiques étaient fortement influencées par ses études en Occident, et surtout par la langue allemande.
Son roman La fille raconte l'histoire d'un étudiant japonais en Allemagne, qui tombe amoureux d'une fille allemande, l'abandonne pour retourner travailler dans l'administration Meiji.


Le romantisme, qui a influencé beaucoup de romanciers et de poètes jusqu'à la guerre russo-japonaise, va laisser place au mouvement naturaliste. Les écritures de Zola et de Maupassant, le positivisme d'Auguste Comte vont influencer les écrivains japonais. On lit des romans riches en observation soignée et détaillée du comportement humain, des descriptions presque cliniques associées à une narration généreuse. Ce naturalisme japonais  a été fortement critiqué pour plusieurs raisons : à la différence du naturalisme européen, le naturalisme japonais était concentré sur l'individu sans s'intéresser à la société, produisant un sentiment d'égoïsme. En dépit des critiques, les auteurs japonais de l'école naturaliste se sont passionnés pour un thème majeur qui va marquer la littérature japonaise moderne : la vie psychologique et émotionnelle de chaque individu.

Dans son roman le Jeune homme, son héro  Koizumi Junichi, jeune étudiant, aspire à devenir écrivain. Il se trouve plongé dans les discussions intellectuelles et artistiques de l'ère Meiji, qui portent notamment sur la modernisation de la culture nippone. Parallèlement, le jeune homme fait son initiation sentimentale par l'intermédiaire de trois figures féminines : la jeune femme, la geisha, la femme mariée.

 

Vita sexulais : roman événement

Intrigué par le sujet du désir sexuel et son rôle à l'ère moderne, Mori a commencé à écrire une œuvre dans laquelle son personnage principal, Shizuka Kanai, professeur de philosophie, tente d'écrire l'histoire de son développement sexuel. La chronique qui en résulte, depuis une rencontre d'enfance avec une estampe érotique, à une soirée passée à l'âge adulte avec une courtisane, est racontée à la manière d'une enquête sérieuse et sans détails. Ce sont les idées et les discussions qui comptent.
Ce roman devient avec le temps un témoignage de son époque, de ce japon qui n'existe plus.  Pour les lecteurs contemporains, le roman de Mori fournit des passages descriptifs précieux de l'ère Meiji à Tokyo.


En visitant Asakusa, un quartier connu pour son association avec le sacré, Kanai observa les vieux hommes et femmes aux genoux pliés, leurs corps "comme les homards, ils murmuraient leurs prières incompréhensibles". Dans un quartier de plaisir, il rencontre des ateliers d'archers, où il est frappé de "trouver dans chacune de ces boutiques une femme dont le visage était couvert de peinture blanche". Ces stands de tir ont disparu laissant place à des  maisons closes.
Ogai Mori publie son roman en 1909. Il est interdit trois semaines après sa publication. Pourtant, ce livre ne comporte rien de sexuel, ou d'érotique.
Vita Sexualis a beaucoup en commun avec l'autre roman d'Ogai, les oies sauvages. Les deux deux romans se concentrent sur de petits moments d'intuition et de révélation pour expliquer le développement du personnage et la progression du  récit.
Dès la première page, nous sommes informés sur le narrateur: "Monsieur Shizuka Kanai est un philosophe de métier." Le première chapitre est à la troisième personne, puis le livre se déplace vers la première personne ".  Ogai suit un format où chaque chapitre commence à une tranche d'âge différente du professeur, à partir de l'âge de six ans. Les chapitres sont courts, et racontent de petites scènes qui peuvent éclairer le personnage sans influencer le récit.
Il y a des moments humoristiques comme quand le professeur atteint l'âge de dix ans, et décrit en regardant plusieurs dessins érotiques :

 

"Alors que je les regardais encore et encore, des doutes se sont produits. Une partie du corps a été dessinée avec une exagération extrême. Quand j'étais beaucoup plus jeune, il était tout à fait naturel pour moi de penser que cette partie du corps était une jambe mais ce n'était pas le cas. "

 

Le narrateur ne cite jamais le nom de parties spécifiques du corps qui font l'objet de sa curiosité. Il obtient son diplôme sans avoir eu de relations sexuelles avec des femmes, le héros continue à parler des femmes et de ce qu'elles représentent d'une manière distante sans sentiments et sans s'intéresser à la sexualité.  

 "Je ne crois pas qu'une œuvre d'art puisse échapper à l'étiquette" autojustification" Car la vie de chaque créature vivante est une autojustification ".  


Le livre se termine par ses réflexions, il juge sévèrement ce héro trop passif qui ne sait pas embrasser la passion, homme trop cérébral :


" M. Kanai a définitivement renoncé à écrire. Mais il a longuement réfléchi. Les gens diront, en considérant l'homme qu'il est devenu à présent, que c'est parce qu'il a vieilli et que toute passion l'a quitté. Mais les années n'y sont pour rien. Petit garçon déjà, M. Kanai avait une trop parfaite connaissance de lui-même, et c'est cette connaissance même qui a desséché la passion naissante. "

 

" M. Kanai n'était pas impuissant. Il n'était pas non plus impotent. Les gens laissent en liberté le tigre de leurs désirs et, le chevauchant parfois, sombrent dans la vallée de l'anéantissement.  M. Kanai a dompté le tigre de ses désirs et l'a terrassé.
Bhadra était l'un des disciples de Bouddha. Un tigre qu'il avait apprivoisé dormait à ses côtés. Ses jeunes disciples craignaient l'animal. Bhadra signifie " sage ". Le tigre était probablement le symbole de ses désirs. Or, le fauve avait été dompté, mais son pouvoir de terroriser les gens n'était nullement amoindri. "


Vita Sexualis n'est pas un roman exceptionnel sauf dans le contexte de son époque. Ogai entre la littérature japonaise dans la modernité , ouvre la voie à d'autres romanciers comme Tanizaki  pour pénétrer le monde de l'intime dans une société qui refuse l'individualisme.


Vita Sexualis est considéré comme un roman autobiographique du développement sexuel de l'auteur Mori. Il a été considéré comme audacieux au moment de sa publication. Vita Sexualis a osé parler de manière ouverte de l'activité homosexuelle des jeunes garçons au Japon, et aussi de l'initiation sexuelle des garçons par les prostituées. On peut penser que ce livre fut interdit, car il a révélé cette vie des garçons, future élite au Japon, et dévoilé un monde intime de désir et de questions que la société cherchait à marginaliser.
Le livre se termine par une belle réflexion :


" Un vers que le poète Dehmel écrivit pour son fils dit ceci : " N'obéis pas à ton père ! Ne lui obéis pas ! " Le narrateur prend sa plume et, en latin, trace en grosses lettres sur la couverture : Vita sexualis.  "


Vita Sexualis explore les questions morales et sociétales pendant le déclin de l'ère Meiji, et le début de la modernité. Vita Sexualis est un roman sur l'inhibition et l'observation, la passivité sans action ni exploration.
Nous pouvons mesurer combien Ogai a influencé par ses romans les grands écrivains postérieurs comme comme Tanizaki et Kawabata

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James M. Cain : Le facteur sonne deux foisjavascript:void(0);

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La naissance du polar est située au milieu du dix-neuvième siècle, aux États-Unis et en Europe.

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La naissance du polar est située au milieu du dix-neuvième siècle, aux États-Unis et en Europe. L'arrivée de ce genre nouveau répond à un contexte socio-économique lié à la naissance des grandes métropoles. À Paris, à Londres ou à New York se côtoient les catégories sociales les plus diverses dans un espace urbain en pleine mutation: naissance des faubourgs, des quartiers pauvres en marge du centre-ville et des ghettos ethniques.
L'expansion rapide et la diversification de la population urbaine auront de fortes répercussions sur la littérature et la presse. Si la grande littérature, est l'apanage des catégories aisées de la bourgeoisie, les classes populaires ont désormais accès à une alphabétisation de masse et cherchent leurs romans.
La génération précédente a connu James M. Cain à travers les films réalisés à partir de ses romans comme  le facteur sonne deux fois, ou Mildred Pierce. Des critiques le qualifient d'écrivain facile et commercial de roman noir.  Les analyses de ses romans avaient permis d'apprécier la valeur de ses textes. Dans ces dernières années de vie, Cain a connu un regain d'intérêt. Il devient un des grands écrivains américains du roman noir avec Hammett , Chandler et Macdonald, un écrivain enseigné et étudié dans les lycées et les universités aux États-Unis.


Une rapide biographie

Journaliste, écrivain et scénariste américain, James Mallahan Cain est né le 1er juillet 1892 à Annapolis (Maryland, États-Unis). Après avoir envisagé de devenir chanteur professionnel comme sa mère, bien que son amour de la musique reste vif,  il embrasse la carrière de journaliste et débute dans la presse de Baltimore.
Pendant la Première Guerre mondiale, James M. Cain sert dans le corps expéditionnaire américain en France et rédige le journal de la 79e division : Lorraine Cross. De retour à Annapolis, il donne des cours de journalisme à Saint John College et commence à écrire articles et nouvelles pour le journal de H. L. Mencken, The American Mercury. Il collabore au New York World, dirigé par Walter Lippman, devient, pour une brève période le directeur du New Yorker, avant de se rendre à Hollywood où il écrit des scénarios, comme beaucoup de romanciers de l'entre-deux-guerres y compris Fitzgerald et Faulkner.
James M. Cain, romancier de mélodrames violents, sexuels et implacablement incarnés dans de personnages forts, il représente un écrivain de l'école américaine des romans noirs des années 1930 - 1940 avec d'autres maîtres du genre. Trois classiques de l'écran américain ont été réalisés à partir de ses romans : Double Indemnité (1936, 1944), Mildred Pierce (1941, 1945, TV miniséries 2011) et le facteur sonne toujours deux fois (1934, 1936, 1946, 1981).
À l'époque, James M. Cain fut poursuivi en justice pour " obscénité ". Le facteur sonne toujours deux fois sera plusieurs fois porté à l'écran, entre autres par Tay Garnett (1946, avec Lana Turner et John Garfield) et Bob Rafelson (1981, avec Jessica Lange et Jack Nicholson). Parmi ses autres livres, citons notamment Assurance sur la mort (1936) et Sérénade (1937), dont le héros est chanteur d'opéra.
James M. Cain rédigeait son autobiographie lorsqu'il est mort le 27 octobre 1977 à University Park (Maryland, États-Unis), à l'âge de 85 ans.

 

Le facteur sonne toujours deux fois


Son premier roman," The Postman Always Rings Twice" , publié à l'âge de 42 ans, a connu un succès spectaculaire. Son milieu sordide, personnages qui cherchent à atteindre leurs fins par la violence, dans un style de prose tendue et rapide. Ce roman sera le modèle d'autres romans de Cain comme Serenade (1937) où il avait osé traiter la bisexualité, Double Indemnity et The Magician " s Wife (1965)


À sa parution en 1934, ce roman reçut de nombreuses critiques élogieuses. Novateur par son écriture concise et rythmée, le livre l'est tout autant par le choix de son sujet. Cette passion banale entre deux êtres communs débouche sur un crime dont les mobiles sont l'argent et le sexe. D'un regard distancié, sans porter le moindre jugement moral sur ses personnages, James Cain met en évidence leurs motivations et montre comment l'obsession de la réussite aboutit au naufrage d'individus fascinés par le rêve américain. Ce récit a donné lieu à nombreuses adaptations cinématographiques, notamment en 1946 avec Lana Turner, puis en 1981, avec Jack Nicholson et Jessica Lange.
Ce roman décrit un beau jeune vagabond chômeur à vingt-quatre ans. Frank Chambers arpente les routes, à la recherche d'un emploi. Il s'arrête à une station-service restaurant. Le patron, Nick Papadakis, qui exploite l'établissement avec son épouse Cora. Après avoir apprécié la beauté de la jeune femme, Frank accepte de rester et devient rapidement son amant. Ils décident de se débarrasser du mari.

 

 


Cora vit aux côtés de Nick qu'elle trouve puant.  Ayant travaillé pendant deux ans dans une cantine de Los Angeles, Cora a gagné un concours de beauté organisé par l'école. Cora réalise que Franck peut lui offrir de nouvelles perspectives. Elle séduit Franck et le décide à l'aider à se débarrasser de Nick en l'assommant avec un sac à sucre chargé de roulements à billes pendant son bain dominical dans la baignoire puis lui plonger la tête sous l'eau, le noyer, se débarrasser du sac, appeler un docteur et faire constater le décès par noyade accidentelle

 

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Le Grec en réchappe avec un traumatisme crânien. Cora et Franck organisent un faux et banal accident de la route. La police mène l'enquête. Franck et Cora répètent entre eux,  plusieurs fois, les réponses qu'ils doivent donner aux enquêteurs, mais ceux-ci les opposent. Franck ne sera pas accusé d'homicide par imprudence, ce sera un accident. En contrepartie, il n'y aura pas de dommages et intérêts. Cora et Franck s'en tirent par un non-lieu. Mais Cora enceinte depuis plusieurs semaines, se sent mal alors qu'elle sort d'une baignade prolongée en mer : Franck l'emmène aux urgences. Paniqué, il roule trop vite et tente un dépassement malheureux : c'est l'accident. Franck en réchappe par miracle, mais Cora est tuée. Franck est condamné pour le meurtre de Cora.
Cain décrit une relation perverse que les personnages entretenaient avec la morale et la religion. Leur intimité est marquée par la profanation. Par exemple, quand

Cora essaie de défendre l'idée que le meurtre de son mari est juste, elle dit :
" Qui va savoir si c'est bon ou pas, sauf toi et moi. "
" Toi et moi ? "
" C'est tout ce qui compte, n'est-ce pas ? "
Ce relativisme est le fondement moral de leur relation. Les deux amants passent leurs temps à discuter comment éviter les soupçons des autorités, tout en restant indifférents à ce qu'ils ont fait. Cora refuse de reconnaître un moral universel en dehors d'elle et de son amant. Le meurtre devient la seule option pour le couple. Le passage final de cette scène se termine sur une note particulièrement intéressante :
" C'est ce que nous allons faire. Embrasse-moi, Frank. Sur la bouche. "
Je l'ai embrassée. Ses yeux brillaient sur moi comme deux étoiles bleues. C'était comme être à l'église.
Cette référence à " être dans l'église " au moment où ils échafaudent leur plan pour tuer Nick est une profanation supplémentaire qui était à l'origine de l'interdiction de ce roman à Boston.
Ils vont rompre leur pacte, se trahissent, " comme des animaux sauvages " quand ils sont jugés pour le meurtre de Nick. Ils sont finalement exonérés grâce à la cupidité de compagnies d'assurance. Ils étaient sur une " montagne " intouchable :
" Regarde-nous maintenant. Nous étions sur une montagne. Nous étions si haut, Frank. Nous avons tout eu, là-bas, cette nuit-là. Je ne savais pas que je pouvais ressentir quelque chose comme ça. Il n'existe que deux personnes dans ce monde. Nous sommes ici ensemble. "
Cora voyait dans l'assignat de son mari, un pacte avec son amant béni par Dieu. Elle continue :
" Dieu nous a embrassés sur le front cette nuit-là. Il nous a donné tout ce que deux personnes peuvent avoir. "

 

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Dieu devient la justification de leur bonheur et de leur amour dans l'immédiat après le meurtre dans une vision faussée de tout ordre moral. pendant le procès. Le mal n'a rien à voir avec la mort de Nick, mais avec leur trahison pendant le procès. Le meurtre n'est pas source de tourments psychologiques comme la culpabilité ou la honte. La capacité de Frank et Cora de se défaire de ce genre d'émotions représente l'élément le plus surprenant de ce roman noir.
Comme d'autres œuvres de Caïn, l'histoire suit le cheminement de personnages vers l'autodestruction, motivée par de désirs profonds. La luxure et la cupidité mènent au meurtre. Pas le meurtre organisé, mais désordonné et inefficace de meurtriers sans talents, mais d'une funeste détermination.

 


La sexualité directe dans ce roman était choquante à l'époque, un mélange novateur dans le roman noir entre le sexe banalisé, immoralité et violence. Caïn ne s'éloigna pas de ces thèmes : crime et l'obsession sexuelle abondent dans ses romans.
Cain modernise le genre en sortant les criminels de leurs mondes pour indiquer aux lecteurs que n'importe qui peut être coupable. Le crime devient une entreprise qui implique n'importe quelle personne. Assassins et victimes sont des gens banals. Les enquêteurs aussi.   
Le style narratif de Caïn implique une histoire simple, un triangle d'amour présenté à un rythme rapide. Son économie d'expression dépassait celle des écrivains de son époque. Ses personnages et ses situations exprimaient des thèmes sociologiques et philosophiques nouveaux pour l'époque. Inévitabilité du malheur humain, destructivité du rêve.


Ce premier roman, le facteur sonne toujours deux fois, connaît un succès immédiat après avoir été refusé par deux éditeurs. Un style direct comme celui d'Ernest Hemingway qui offre à ce roman dominé par la violence et le désir sexuel un ton. Pureté de structure, économie de narration, aucune sentimentalité, discussion sur la condition humaine, qui a valu à Caïn un public fidèle et aux USA et en Europe et l'admiration des grands écrivains comme Albert Camus qui déclara s'en être inspiré pour son chef d'œuvre : L'Étranger

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Kawabata : Les belles endormies

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Dans son introduction du roman «les belles endormies», une grande figure de la littérature japonaise, Yukio Mishima souligne l’importance de ce roman, le considérant comme un véritable chef- d’oeuvre.

“Il n’y avait là, non pas une conscience humaine, mais rien qu’un corps de femme”

Mishima écrit :

“Un tel travail est dominé pas l’ouverture et la clarté, par une étanchéité jusqu’à l’étranglement. À la place de la limpidité et de la pureté, nous avons une densité. À la place d’un monde ouvert, nous a