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Faut-il obliger les médecins à lire des romans ?

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La diffusion des sciences humaines était censée approfondir la compréhension de la souffrance et améliorer la pratique médicale.
Il existe depuis longtemps une interaction fructueuse entre la médecine et les arts. De nombreux cliniciens ont écrit des essais, des romans, des poèmes, et de nombreux écrivains ont traité des thèmes médicaux.
Au 18e siècle, Tobias Smollett, médecin écossais, est devenu célèbre en tant que romancier avec ses romans The Adventures of Roderick Random (1748) et The Expedition of Humphry Clinker (1771). L’anglais John Keats était médecin et aussi un grand poète romantique.

Le médecin devient au XIXe siècle un élément presque obligé du roman. Un roman sans médecin ni maladie est impensable, car le médecin est celui qui pénètre dans l’intimité des gens au contact des ressorts les plus secrets des conduites humaines. Il se trouve dans une position stratégique pour connaître l’état clinique et moral de la société.

Des cas de dépression sont décrits par Anton Tchekhov, Sherlok Homles créé par Arthur Conan Doyle était passionné de médecine, Mikhaïl Boulgakov a écrit un roman sur un médecin « carnet d’un jeune médecin », Arthur Schnitzler a analysé des problèmes psychologiques comme dans « Mlle Else ».

Zola entretenait avec la maladie et la médecine des liens étroits traduits dans son œuvre romanesque. Zola voulait écrire une œuvre médicale à vocation thérapeutique comme s’il cherchait à guérir la société de ses maux, et à se guérir par l’écriture.

Zola a étudié de nombreux ouvrages de physiologie et des traités de psychiatrie et d’hygiène pour construire ses théories sur des sentiments irrationnels qui vont jouer un rôle fondamental dans ses romans. Jusqu’à la fin de son œuvre, Zola suivra l’évolution de la pensée médicale et proposera les mêmes solutions thérapeutiques que les médecins.

L’éminent neurologue français Jean-Martin Charcot organisait des soirées où se pressaient écrivains, artistes et médecins de Paris pour discuter et tenter de comprendre l’humain.

Marcel Proust a été influencé par de nombreux médecins et psychologues de son époque, comme Binet, Charcot et Janet. Le chef-d’œuvre de Proust, À la recherche du temps perdu (1913-27), traite de plusieurs sujets médicaux et psychiatriques, dont l’hypocondrie, l’hystérie, le deuil et la dépression. Dans certains chapitres, Proust décrit le trouble avec des détails précis dignes d’un livre scientifique. Des solutions sont proposées aussi.

A son tour, Sigmund Freud était fasciné par la culture européenne, ses textes sont admirés autant pour leurs mérites littéraires que scientifiques. Il a trouvé dans la culture et dans la littérature des descriptions utiles pour ses travaux en psychanalyse et en sexologie.

Au cours de la première moitié du XXe siècle, le psychiatre écossais Laing s’est inspiré d’écrivains tels que William Blake, Dostoïevski, Kafka, Beckett et Jean-Paul Sartre pour construire son modèle de la folie.

Durant la deuxième moitié du XXe siècle, le paysage commence à changer. De plus en plus, la société se divise en « deux cultures », la culture scientifique et la culture artistique. Nombreux auteurs soutenaient que cette séparation serait destructrice.

Les origines du clivage entre les arts et les sciences remontent déjà au Siècle des Lumières où la raison devait résoudre les problèmes de l’humanité. Le mouvement romantique, qui mettait l’accent sur la spontanéité, l’émotion, le spirituel, est considéré comme ayant accéléré la division entre les arts et les sciences.

 

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Quand les Sciences humaines et médecine divorcent

 

« Wit » ou « bel âme » ou « un trait d’esprit » selon les traductions, est une pièce de théâtre, écrite par Margaret Edson pour laquelle elle obtient le prix Pulitzer, la plus haute distinction littéraire aux USA. Quand elle envoie sa pièce aux directeurs de théâtre, elle est refusée plusieurs fois.
Depuis, cette pièce intelligente et déchirante est devenue un texte classique, joué et rejoué et applaudi avec succès.
En 2001, Emma Thompson, interprète dans un téléfilm le rôle d’une femme mourant d’un cancer de l’ovaire. Elle est professeur de littérature et se console de sa propre souffrance par la poésie. Elle a toujours été une femme fière et indépendante et maintenant, à la fin de sa vie, elle se retrouve seule. La pièce nous montre sans pitié comment la routine de l’hôpital la prive de sa dignité, et comment elle lutte pour garder son respect d’elle-même.
Aucun médecin, malgré la bonne volonté et le dévouement, ne peut répondre aux besoins de cette femme. Le corps soignant est impuissant, son instance devient néfaste. La patiente cherche à sauver sa dignité faute de pouvoir survivre à son cancer, à pouvoir décider pour sa propre vie, à satisfaire ce besoin pour le salut de son âme. Elle trouve un certain soulagement dans ses méditations sur les poèmes, dans le sens des mots d’un texte magnifique du poète Milton, défiant la mort. Le poète gagne quand le médecin échoue. La pièce rappelle que les humains ne sont pas seulement des corps, qu’ils ont un libre arbitre, une conscience et un profond besoin de sens.

Dans son roman, Mrs Dalloway (1925), Virginia Woolf, qui a souffert de maladie mentale, dépeint le psychiatre comme condescendant, Margaret Edson dépeint des médecins incapables de sortir de leur monde pour comprendre l’humain.

 

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Comprendre l’humain

 


Pendant l’épidémie de Covid 19, nous avons compris qu’un modèle purement scientifique offre une vision limitée de l’être humain. Les médecins ont besoin d’une compréhension plus profonde de leurs patients, et des aspects émotionnels et existentiels. La science médicale ne donne pas une image complète des êtres humains.

 

 

L’approche bioscientifique ne permet pas de comprendre les limites de la médecine ni de la psychiatrie ni la souffrance ni de la sexologie ni des troubles de la personne dans son environnement.

 

Contrairement au médecin qui évalue un patient, l’écrivain plonge dans la réalité quotidienne des personnes atteintes de maladies mentales ou de maladies chroniques ou de cancer.
La littérature explore les vies et les mondes intérieurs d’une grande variété d’individus, et voit le monde du point de vue d’une autre personne. Cela s’applique particulièrement aux récits littéraires sur la maladie et la souffrance, comme les romans de Dostoïevski qui mettent en scène des personnages souffrant de troubles mentaux. De tels romans aident à comprendre, et à développer de l’empathie envers les personnes qui souffrent.

L’approche « éthique » de la littérature peut aider à réfléchir aux implications morales des actes. La littérature peut explorer les dilemmes moraux dont certains affectent les médecins et les patients. Intervention médicale contre la volonté d’un patient peut – elle être justifiée ? Un traitement douloureux, mais efficace ? La qualité de vie est plus importante que la vie ?

 

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Littérature : la meilleure critique de la médecine

 


L’un des premiers romans à remettre en question le rôle de la science médicale est Frankenstein. Mary Shelley a publié ce roman en 1817. Mary Shelley voulait examiner les implications morales des progrès scientifiques. Victor Frankenstein, étudiant en philosophie naturelle, en chimie et en anatomie, s’efforce de découvrir comment créer la vie. Bien qu’il y parvienne, l’être créé se libère de son contrôle et continue à faire des ravages. Victor Frankenstein est coupable d’un orgueil démesuré : il se prend pour Dieu.
Les lecteurs apprennent que les progrès de la médecine peuvent avoir des conséquences involontaires et qu’ils comportent toujours une dimension morale.

Mikhaïl Boulgakov (1925) a donné une perspective humoristique de l’histoire de Frankenstein dans Le cœur du chien, dans lequel un professeur implante les testicules et la glande pituitaire d’un être humain dans un chien errant. Là encore, la procédure a des conséquences involontaires et malheureuses, la créature nouvellement formée va semer la pagaille dans la maison du professeur.

Dostoïevski a vécu à une époque où beaucoup de gens pensaient que la science finirait par résoudre toutes les questions de l’humanité. De nos jours, certains neuroscientifiques prétendent que les problèmes des êtres humains seront entièrement expliqués en termes de fonctionnement du cerveau. Dostoïevski rejette cette vision biologique et réductionniste de l’homme. Son roman Notes from the Underground (Les Carnets du sous-sol) publié en 1864 offre sa critique. Le personnage central observe avec ironie :
« la science elle-même apprendra à l’homme qu’il n’a vraiment ni libre arbitre ni caprice et qu’il ne l’a jamais eu, et qu’il n’est lui-même qu’une sorte de clé de piano ou de cheville d’orgue... tout ce qu’il fait, il ne le fait pas du tout selon sa volonté, mais selon les lois de la Nature. Par conséquent, il suffit de découvrir ces lois de la Nature pour que l’homme ne réponde pas de ses actes. Toutes les actions humaines, bien sûr, seront alors calculées par ces lois, comme une table de logarithmes »

Dostoïevski estime que ces théories privent l’homme du libre arbitre, et rejette cette vision matérialiste et biologique. Les décisions morales dépendent du libre arbitre, mais si, comme le prétend la science, le libre arbitre n’existe pas, il ne peut y avoir de moralité.

Dostoïevski conteste les psychiatres qui adoptent une approche biologique de la maladie mentale. Il suggère que le fait de considérer les êtres humains comme des mécanismes est non seulement malavisé, mais que cela a des implications morales.

Certains penseurs positivistes, tels Auguste Comte et Emile Durkheim, soutenaient que le modèle scientifique était juste, car les êtres humains ne sont pas fondamentalement différents du reste du monde animal. Des théoriciens comme Max Weber s’opposent à ce point de vue, en affirmant que les êtres humains sont distincts parce qu’ils possèdent un libre arbitre, une conscience et un besoin de sens.

Le Meilleur des mondes (Brave New World) est un roman d’anticipation dystopique, écrit par Aldous Huxley en 1932. Huxley s’inquiète de l’application de la science aux problèmes humains. Il décrit un avenir contrôlé par la technologie médicale. Des êtres humains sont créés par génie génétique et programmés par des techniques comportementales. Dans cette société hiérarchisée et rigide, les citoyens sont contrôlés par un médicament appelé soma. Le prix à payer pour cet ordre social pharmaceutique et génétique est la perte de la liberté.

Huxley n’était pas contre la science, mais il était alarmé par les possibilités de mauvaise utilisation et de mauvaise application de celle-ci. Dans la préface de son roman, il soutient que les êtres humains, pour résoudre leurs problèmes, devraient se tourner vers le spirituel en eux, plutôt que vers la technologie.

Huxley met aussi en lumière une question importante en psychiatrie, celle de la conformité. Une perception populaire des psychiatres est qu’ils sont des policiers sociaux, patrouillant à la recherche de toute preuve de déviance par rapport à la norme sociétale. L’anormal devient pathologique, le marginal devient fou.

Un autre écrivain qui a exploré la question de la conformité est Eugène Ionesco dans Rhinocéros (1950). Dans cette pièce absurde, les personnages, un par un, se transforment en rhinocéros. Un homme, Bérenger, tente de résister à cette tendance et se retrouve dans une position solitaire et isolée. Il est plus facile de suivre le troupeau.

 

 

Le langage scientifique ne passe pas

 


Une œuvre qui examine les limites du langage « scientifique » est Le Mémorandum (1965), une pièce de l’écrivain tchèque Vaclav Havel. La pièce présente des analogies avec les tentatives de la psychiatrie et de la psychologie de créer un langage « scientifique » ou « technique » pour décrire la détresse émotionnelle et mentale. Ce langage se révèle déshumanisant, incapable de toucher la personne en souffrance. Dans Le Mémorandum, Havel jette un regard absurde sur les efforts déployés par les autorités qui espèrent que cette nouvelle langue « rendra les communications de bureau plus précises. »

 

Le Prozac pour Hamlet peut tout régler


« J’ai depuis peu, je ne sais pourquoi, perdu toute ma gaieté, renoncé à tous mes exercices accoutumés ; et vraiment, tout pèse si lourdement à mon humeur, que la terre, cette belle création, me semble un promontoire stérile. » Shakespeare, Hamlet

L’irrésolution légendaire d’Hamlet ressemble à une mélancolie, à une dépression profonde. On peut distinguer dans les caractères de ce personnage certains signes d’un trouble dépressif aigu : humeur triste, pensées négatives, et une nette baisse d’énergie.
Dans la pièce, dès le premier discours, Hamlet fait une déclaration publique de sa mélancolie. A cette époque, le trouble dépressif n’était pas encore conceptualisé. Shakespeare aura vu probablement la mélancolie d’Hamlet comme un défaut de caractère.
Si Hamlet consulte aujourd’hui, il sortira avec une dose de prozac, et il ne souffrira plus. Mais aurait-il consulté ? Le prozac aurait-il réglé ses problèmes avec sa mère ou avec l’assassin de son père ?
Si Cyrano de Bergerac consulte, un médecin lui fera un beau nez. Mais aucun médecin ne peut le soulager de son amour non partagé pour la belle Roxane.


Et si l’humain était plus complexe que ses organes et ses hormones ??

 

Conclusion

La société a fait des efforts remarquables pour humaniser la médecine, pour préserver la dignité et les droits des patients surtout dans certaines pathologies comme les maladies cancéreuses.
La psychiatrie est en train de changer progressivement.

La culture partagée comme la littérature peut aider à mieux comprendre l’expérience intérieure de l’humain, à développer une plus grande empathie. La défiance des patients est en marche, contre les médecins et contre la parole médicale encouragée par une culture médicale qui réduit parfois l’humain à un organisme, et un ensemble d’organes, par souci d’efficacité.

 

Il serait heureux de ne plus lire que l’amour est lié à l’hormone ocytocine et que le désir est une réaction chimique.

 

Ces dernières années, on assiste à un regain d’intérêt pour la relation entre la médecine et les arts, comme témoigne les publications scientifiques, sur la contribution des arts dans la santé, et sur l’importance de la médecine fondée sur l’écoute.
En Europe comme aux USA, certaines facultés de médecine proposent désormais des formations en sciences humaines pour rebâtir des passerelles utiles.

Références

Bamforth, I. (2001) Literature, medicine, and the culture wars. Lancet, 358, 1361–1364. Bamforth, I. (2003) The Body in the Library. A Literary Anthology of Modern Medicine. Verso. Bennett, A. (2005) Untold Stories. Faber & Faber.
Beveridge, A. (1998) The detective, the psychiatrist and postmodernism. Psychiatric Bulletin, 22, 573–574.
Downie, R. S. (1994) The Healing Arts. Oxford University Press.
McLellan, M. F. & Jones, A. H. (1996) Why literature and medicine? Lancet, 348, 109–111.
Williams, D. D. R. & Garner, J. (2002) The case against ‘the evidence’: a different perspective on evidence-based medicine. British Journal of Psychiatry, 180, 8–12.

 

 

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