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Bonjour Tristesse, Françoise Sagan, analyse

 

sagan  francoise bonjour tristesse

 

Françoise Sagan (1935-2004) née Quoirez, commence sa carrière d’auteure après la Seconde Guerre mondiale, pendant les années 50 d’où émerge l’émancipation des femmes comme une question sérieuse dans la société occidentale.

 

Selon Ann Jefferson :
« Ce n’est qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que l’adolescente fait son entrée dans la littérature française, désinvolte, provocatrice, sexuée. »

Ann Jefferson, « À l’heure des jeunes filles en fleurs, » Le Magazine littéraire N° 547 (septembre 2014), 74.

 

La jeune Sagan invente des figures de jeunes filles s’émancipant des stéréotypes sociaux.
L’un des principaux thèmes des romans est l’amour. Dans l’univers fictif de Sagan, l’amour représente la tristesse, la douleur et la déception. Le deuxième thème est le bonheur.
La quête de celui-ci devient le but premier des héroïnes. C’est ce qu’elles s’efforcent de trouver, et la principale raison de leur existence.

 

 

Bonjour Tristesse

Bonjour tristesse est un roman court de Françoise Sagan écrit en 1954, sans prétention littéraire. Un roman qui a eu son moment de gloire. Auteure à dix-neuf, le succès la rend riche et célèbre. Le roman bénéficie du contexte de l’émancipation féminine qui régnait alors en France. Ce premier roman fait scandale. Ce phénomène est raconté par le fils de l’auteur, Denis Westhoff, dans son livre de mémoire, Sagan et fils :


« Avec le succès, vint le scandale, je devrais dire le double scandale, celui qui était lié au livre et à l’époque, et celui qui la confondit avec Cécile, sa jeune héroïne, assimilant son propre mode de vie à celui, dissolu, fitzgéraldien, de ses personnages. Le roman provoqua un tel tumulte que certains libraires refusèrent de le mettre dans leur vitrine ; d’autres dissuadaient les jeunes filles de l’acheter. Bonjour Tristesse était un livre brûlant, un livre défendu. »
Denis Westhoff, Sagan et fils (Paris : Stock, 2012), 32

 

Le roman est écrit à la première personne du singulier par une jeune fille pressée de devenir une femme adulte. Le ton est désabusé, direct quand il s’agit du désir sexuel, reflétant la tendance de la société française quelques années avant 1968.


Cette histoire s’ouvre alors que l’héroïne examine un sentiment nouveau qui l’envahit.
Dans un premier paragraphe dont le lyrisme est presque poétique, Françoise Sagan donne le ton de son récit. Elle décrit les sentiments de crainte et de peur d’une jeune fille qui éprouve, pour la première fois, une sensation si personnelle, résultat de ses propres actions et impossible à communiquer. Ces sentiments forment une barrière entre elle et les autres, ce qui l’effraie et la fascine à la fois.

« Sur ce sentiment inconnu, dont l’ennui, la douceur m’obsèdent. J’hésite à apposer le nom... nom
grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais 1'ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres. » (page -13)

 

Cécile, la narratrice, raconte son passé récent, son dernier été. Dès le début de l’action, le lecteur est transporté à l’été précédent, lorsque l’héroïne avait 17 ans et était heureuse, avant l’intervention de cette étrange « tristesse ».

Cécile, tout juste sortie de l’école, est partie vivre avec son père Raymond, un beau veuf de 40 ans, et sa maîtresse, Elsa, une belle rousse charmante qui manque cruellement d’intelligence.

Elle n’avait connu jusque-là que la liberté, le plaisir et l’insouciance, quand survient Anne Larsen, jeune femme mûre et grave, dont Raymond, son père, s’éprend aussitôt. La jeune fille se sent menacée. Mue par une jalousie féroce ainsi par la crainte de perdre sa liberté, elle fait tout pour séparer Anne de son père et compromettre leur mariage.

Cécile est choquée d’apprendre que son père change de maîtresse tous les six mois ! Elle l’accepte bientôt, en raison du charme et de l’affection sincère de son père pour elle, mais aussi en raison de son manque d’initiative et de son désir d’une vie facile, et d’éviter les problèmes.
Peu après avoir pris conscience de la situation, elle dit :
« mais bientôt sa séduction, cette vie nouvelle et facile, mes dispositions m’y amenèrent. » (page 14}

Raymond a loué une villa au bord de la Méditerranée et propose qu’ils y passent l’été tous les trois, sous réserve que Cécile accepte la présence d’Elsa, ce qu’elle fait volontiers. La villa, blanche et belle, donne sur la mer où ils passent tous les jours. Cécile se trouve presque droguée par la combinaison de l’eau, du soleil brûlant et de la chaleur intense, une combinaison qui tend à émousser ses sens et à l’entraîner dans une oisiveté indifférente dont elle aura de plus en plus de mal à sortir.
Regarder le sable s’écouler lentement entre ses doigts, elle dit :

« Je me disais qu’il s’enfuyait comme le temps ; que c’était une idée facile et qu’il était agréable d’avoir des idées faciles. C’était l’été. » (pages 15 — 16)

 

C’est à ce moment-là que Cécile rencontre Cyril, un jeune étudiant.
Elle est immédiatement attirée par lui, non seulement par ses attributs physiques, mais aussi par quelque chose de très responsable et protecteur qu’elle voit sur son visage, une force de caractère dont elle est totalement dépourvue. La perspective de naviguer avec lui et de passer de longues heures en la compagnie amusante de son père et d’Elsa lui fait plaisir. Contente, et absorbée par son propre bonheur, Cécile est surprise par l’annonce soudaine de son père de l’arrivée d’un visiteur. Son inquiétude, cependant, se transforme en stupéfaction lorsqu’elle apprend que le visiteur est Anne Larsen, une belle divorcée de 42 ans, intelligente, distante et indifférente. Elle était une amie de la mère de Cécile.

Anne est l’antithèse des vacances, elle stimule les autres à la réflexion et à l’action, elle donne un sens aux choses ; sa seule présence est une force perturbatrice qui exclut l’ennui et la paresse.
Pour Cécile, qui avait souhaité que l’été se passe dans une explosion de soleil, d’eau salée et de nuits fraîches, l’arrivée d’Anne ne peut que signifier la fin de ses plaisirs oisifs.
Elle parle des jours qui restent avant l’arrivée d’Anne comme étant les derniers vrais jours de vacances.
Cécile n’hésite pas à faire remarquer à son père la situation embarrassante qui résultera probablement d’une rencontre entre Anne et Elsa.
Mais, comme c’est inévitable, ils finissent par rire des démêlés amoureux de Raymond.

Le jour de l’arrivée d’Anne, Cécile refuse d’accompagner son père et Elsa à la gare pour l’accueillir ; elle préfère rester seule sur la plage. Elle est bientôt rejointe par Cyril qui, bien que choqué par sa famille à trois, s’est pris d’affection pour Cécile. Là, au soleil, ils échangent leurs premiers baisers doux et passionnés. Ils sont soudain interrompus par un coup de klaxon : c’est Anne.


Sans s’en rendre compte et sans en avoir l’intention, Anne assume un rôle qui lui sera imposé tout au long de l’histoire : celui de l’intruse.
Elle n’est plus seulement une invitée dérangeante, elle est une envahisseuse de la vie privée, une intruse qui oblige les gens à s’approcher d’elle, qui les invite à l’introspection et au sentiment de culpabilité à l’égard de leurs habitudes de vie.
Ses premières paroles, qui ont dû provoquer une vague d’inquiétude chez Cécile, montrent sa perception immédiate de leur vie oisive en vacances et semblent indiquer qu’elle trouvera sûrement un remède, un moyen de revigorer ces gens endormis :
« C’est la maison de la Belle-au-Bois — dormant » page 26

Sagan laisse tomber le fil de son histoire, pour un moment, pour se livrer à l’évocation d’expériences passées et souligner l’importance de la mer et de son rythme dans son présent. L’importance de la mer et de son rythme dans sa vie actuelle. Elle admet son grand amour du plaisir, seul élément cohérent de sa personnalité, attitude généralement cynique à l’égard de l’amour, un cynisme inspiré par la franchise totale de son père à propos de l’amour, de ses aventures amoureuses et de leur brève durée.
En conséquence, son idéal est plutôt déformé :
« Je me répétais volontiers des formules lapidaires, celle d’Oscar Wilde, entre autres : “Le péché est la seule note de couleur vive qui subsiste dans le monde moderne. Je croyais que ma vie pourrait se calquer sur cette phrase, s’en inspirer. Idéalement, j’envisageais une vie de bassesses et de turpitudes.” (page, 34)

 

Un jour, Anne surprend Cécile et son amoureux dans les bois, en train de s’embrasser.
Elle ordonne à Cyril de s’éloigner, interdit à Cécile de le revoir, et impose un plan d’étude pour les jours de vacances restants, afin que Cécile puisse réussir ses examens.
Sûre que son père va la défendra contre une telle routine, Cécile se précipite chez elle, pour s’apercevoir que son père est déjà tombé sous la domination d’Anne.
Elle subit et continue de se languir de Cyril.

 

Oui, c’est bien ce que je reprochais à Anne ; elle m’empêchait de m’aimer moi-même. Moi, si naturellement
faite pour le bonheur, l’amabilité, l’insouciance, j’entrais par elle dans un monde de reproches, de mauvaise conscience, d’introspection. Je me perdais : moi — même. J’allai être influencée, remaniée, orientée par Anne.
Je n’en souffrirais même pas : elle agirait par l’intelligence, 1'ironie, la douceur, je n’étais pas capable de lui résister ; dans six mois, je n’en aurais même plus envie. Il fallait absolument se secouer, retrouver mon père et notre vie d’antan. La liberté, je ne peux dire être moi même puis que je n’étais rien qu’une pâte modulable, mais celle de refuser les moules.” (pages 77 -78)

« — À quoi attachez-vous de l’importance ? À votre tranquillité, à votre indépendance ?
— À rien, dis-je. Je ne pense guère, vous savez. » (page -1 58)

Pensant comme une adolescente, elle décide qu’Anne doit être éliminée. Elle imagine un complot dans lequel Cyril et Elsa prétendent être amants pour faire croire à son père, par jalousie, qu’ils ont une liaison. Le complot est couronné de succès, mais alors qu’Anne tente de quitter Cécile et son père par dégoût, elle est tuée dans un accident de voiture : un suicide apparent.

Le livre se termine par la mort d’Anne, suicide ou accident.
Cécile et son père retournent à leur vie de jouissance, libérés de l’influence d’Anne, mais désemparés.

Seuls à Paris après l’enterrement d’Anne, Raymond et Cécile parviennent enfin à parler d’Anne de façon normale, et puis, lentement, leur vie reprend son cours, reprenant les fils qu’ils n’avaient pas encore rompus, les mêmes schémas, les mêmes intérêts.

« Seulement quand je suis dans mon lit, a l’aube, avec le seul bruit des voitures dans Paris, ma mémoire parfois me trahit : l’été revient et tous ses souvenirs. Anne, Anne ! Je répète ce nom très bas et très longtemps dans le noir. Quelque chose monte alors en moi que j’accueille par son nom, les yeux fermés : Bonjour Tristesse. "
(page 188)

 

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La technique de Sagan

Son récit est clairement subjectif, intimiste mêlant les descriptions et ses propres ressentis et réflexions. Lassitude, désenchantement, tristesse, voilà le ton du roman. Les personnages portent le poids de la responsabilité née de leurs actes libres. Chaque acte, posé librement, a des conséquences avec lesquelles il faut vivre. Ce thème est central chez Jean-Paul Sartre détaillé dans L’Être et le Néant, publié en 1943.

Cécile découvre la tristesse, un sentiment fait de regret et de remords et de saveur du néant et de la désillusion qui envahit cette jeune fille prématurément cynique et lucide.

Bonjour Tristesse décrit une certaine jeunesse française occupée par les loisirs sans rien construire, une mentalité présente parmi la jeunesse aisée de ces années-là, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de prospérité économique.

Françoise Sagan touche un thème récurrent lié à la jeunesse : la difficulté à trouver une place utile, une orientation pour sa vie dans un monde plein de futilité, et surtout sans guide. Le père Raymond laisse Cécile complètement libre. Cette liberté devient menaçante, déroutante.

Je me débattais des heures entières dans ma chambre pour savoir si la crainte, l’hostilité que m’inspirait Anne à présent se justifiaient, ou si je n’étais qu’une petite fille égoïste et gâtée en veine de fausse indépendance.”

Le roman décrit les tumultes de l’adolescence, du passage à l’âge adulte à travers une meilleure connaissance de soi.

Ce premier roman, écrit à dix-huit ans, allait apporter à Françoise Sagan (née en 1936) un immense succès. Suivront, parmi les titres les plus connus. Un certain sourire (1956), dans un mois, dans un an (1957), aimez-vous Brahms(1959) et la Femme fardée (1981).

 

Son style désabusé et désinvolte, rappelle celui de certains “Hussards” (mouvement littéraire français des années 1950 et 1960, s’oppose à l’existentialisme sartrien par l’amour du style et l’impertinence représentée par Nimier, Blondin et Déon.

Sagan décrit ou évoque une société brillante et oisive, minée par le sentiment de sa propre décadence. Le mal du siècle est celui d’une génération aux sentiments minée par l’argent et l’alcool, sans authenticité, et sans projet.

L’évocation d’un univers mélancolique, ce “blues” tranquille, peut rappeler Scott Fitzgerald.

L’une des caractéristiques du style de Sagan est la façon dont elle dépeint les sentiments amoureux confus de Cécile, adolescente. Elle rencontre Cyril sur la plage, et il devient plus tard son premier amant.

 

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Sagan dans la littérature française

Elle est décrite par les critiques comme « un puissant témoin de son temps », devient l’objet des commentaires parfois élogieux signés par de grands critiques : « dons exceptionnels », « dons remarquables », « dons d’écrivain évidents », « beaucoup de talent, et une personnalité certaine », « surprenante dextérité. »
Michel Guggenheim, François Sagan devant la Critique, Revue française (octobre 1958), p.3

 

Plus tard, elle témoigne d’une lucidité et d’une humilité remarquables quand elle disait qu’elle allait laisser une trace dans la librairie à défaut d’en laisser une dans la littérature.

Bonjour tristesse a remporté le Prix des Critiques. Le roman s’est vendu à un million d’exemplaires en France dès la première année. À partir des années 60, il avait été traduit en 23 langues, et les ventes ont atteint quatre millions d’exemplaires. Il a également été cité comme étant l’un des trois romans les plus vendus en 1955 (Prescott New York Times Book Review 5 juin 1955).

À l’exception de Rimbaud, on ne peut pas trouver beaucoup de jeunes écrivains, en particulier de jeunes femmes écrivains en France. Ceci est particulièrement vrai avant la Seconde Guerre mondiale. Sagan suit les traces de Raymond Radiguet, qui a publié le diable au corps en 1923, à l’âge de 20 ans.
L’héroïne de Sagan, Cécile, comme le note Pierre de Boisdeffre, « est la sœur cadette du héros de Radiguet »

Pierre de Boisdeffre : Histoire de la littérature de langue française 202

Sagan figure parmi les femmes écrivaines les plus importantes. Depuis 1954, elle a publié 14 romans, sept pièces de théâtre, deux recueils de nouvelles, quatre ouvrages autobiographiques et une biographie. En outre, elle a réalisé des critiques de films, des textes courts et divers articles sur des sujets allant de la mode aux voyages. Aucune de ces œuvres n’a atteint l’immense popularité ni gagné pour elle la célébrité qu’elle a atteinte avec Bonjour tristesse.
En 1985, Sagan a reçu le Grand Prix littéraire de Monaco pour l’ensemble de son œuvre.
Outre Bonjour tristesse, nombre de ses autres romans ont également été des best-sellers.

L’un des problèmes que pose la classification des romans de Sagan est qu’elle n’appartient à aucune école ou mouvement contemporain. Elle semble être une écrivaine indépendante. Elle n’est ni une réformiste ni féministe. Alfred Cismaru estime que « l’œuvre de Sagan ne révèle pas de grandes lignes esthétiques, philosophiques ou même psychologiques »
Alfred Cismaru : Françoise Sagan's Theory of Complicity" Dalhousie Review 468-69).


Il situe ses romans quelque part entre la littérature et le mythe, et croit que son intention est de décrire uniquement ce qu’elle voit dans le monde.

La période d’après-guerre, de 1945 à 1955, a été dominée sur le plan littéraire par l’existentialisme sous l’influence de Jean-Paul Sartre et d’Albert Camus. Après la guerre, un sentiment d’incertitude et l’idée d’absurdité ont commencé à prendre la place des valeurs traditionnelles. Le succès de l’existentialisme de Sartre semble exprimer l’angoisse des temps modernes.


La génération de cette période a commencé à mettre l’accent sur l’homme au lieu de croire en l’existence de Dieu.
Miller souligne que les romans de Sagan étaient considérés, comme beaucoup d’autres à cette époque, comme le développement logique de l’existentialisme. Ils semblaient exprimer le vide de la vie pour toute une génération.
Miller, Judith Graves. Françoise Sagan. Twayne World Author Series 797 Boston : Hall, 1988.

 

Bien que de nombreux critiques considèrent que certains éléments de sa fiction sont existentialistes, comme le vide de la vie et l’absence de Dieu, l’accent de ses romans est davantage mis sur l’amour et le bonheur. Si elle est une grande admiratrice de Sartre, elle est également une grande adepte de Proust, dans le traitement des thèmes amoureux.

 

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